Répression estivale d’un printemps moribond

Pierre Coopman

En avril 2011, le dossier de La Revue nouvelle sur les débuts des révoltes arabes s’intitulait « Monde arabe et effet yoyo ».

Ce titre parut léger à certains lecteurs. Il ne faisait que suggérer, en pastichant l’« effet domino » souvent invoqué, que les reconfigurations en cours dans le monde arabe pourraient connaitre une période plus ou moins longue d’avancées et de reculs.

Deux ans après les démissions contraintes de Ben Ali et de Moubarak, le pessimisme l’emporte. L’avenir de la Tunisie inquiète et l’Égypte explore les enfers du voyage au bout la nuit contrerévolutionnaire, à supposer qu’il y ait eu révolution. Depuis les débuts, les experts discutent sur les termes adéquats : révolutions véritables ou simples révoltes ?

Les lecteurs avertis peuvent consulter, dans la presse, les blogs et les médias sociaux, de foisonnantes analyses à propos des difficultés de ces deux pays initiateurs des révoltes, sans compter les prises de position diverses sur la guerre infernale, chimique et sans issue en Syrie, sur la Libye, etc. Dès les premières heures du coup d’État dirigé cet été, auCaire, par le général Al-Sissi, les spécialistes ont donc redoublé d’efforts pour faire prévaloir leurs exégèses, à travers de nombreux articles, souvent contraints à d’« inconfortables torsions de postures et de postulats », tel que l’écrivait Pascal Fenaux en janvier 2012, dans un éditorial de la revue au titre idoine : « Chacun cherche son Arabe ».

Les préoccupations exprimées alors restent valables. Comment ne pas « s’accrocher à nos visions respectives des Arabes » et ne pas « s’exhiber aux côtés de nos Arabes après avoir décrété ce qu’était une bonne révolution arabe », comment « ne pas participer aux commandos des mieux disant orientalistes, veiller à ce que nos prophéties ne soient pas auto-réalisatrices, que nos postures ne soient pas apocalyptiques » ?

Mettons les analyses publiées dans le dossier « effet yoyo » à l’épreuve des réalités actuelles. Les réflexions de ce dossier n’étaient pas univoques et les approximations étaient inévitables. En 2011, surprise par la vitesse des évènements, la revue assumait « sa satisfaction devant ce qui, malgré toutes les déceptions à priori possibles […] était bel et bien un évènement extraordinaire qui mettait fin à l’idée selon laquelle les Arabes seraient condamnés […] à courber l’échine devant des tyrans dont la capacité à oppresser serait éternelle ». Aujourd’hui, les déceptions sont au rendez-vous. Ne craignons cependant pas d’affirmer que certains passages glanés dans notre édition d’avril 2011 proposent rétrospectivement des clefs de lecture de ce qu’il est jusqu’à présent advenu des révoltes arabes.

Du pareil au même ?

L’introduction exprimait d’emblée un doute qui a gardé toute sa pertinence : « Printemps arabe est-il le terme le plus adéquat pour qualifier les bouleversements en cours ? »

Dans l’interview qu’il avait accordée à propos de l’Égypte, Baudouin Dupret, fort d’une expérience de huit ans de recherches dans ce pays (de 1995 à 2003), faisait quelques observations qui ont une résonance particulière : « L’armée est un des piliers de l’État égyptien. Cette institution joue sa survie politique […] On sait que les Frères musulmans ne sont pas tous des démocrates sincères. Mais on sait aussi qu’ils ont renoncé depuis longtemps à l’utilisation de la lutte armée pour parvenir aux affaires. […] en Égypte, ils sont la seule force structurée hormis le pouvoir. Il y aura probablement un face-à-face, avec des moments de collusion et d’opposition, entre les Frères musulmans et une forme relookée de la structure politique existante. […] »

Baudouin Dupret expliquait que l’Égypte serait immanquablement amenée vers une conflictualité fondée sur des logiques profondément enracinées qui influencent la culture politique de l’ensemble des composantes de la société, y compris celles qui prêtent allégeance aux Frères musulmans. Son analyse se vérifie aujourd’hui. Les Frères musulmans, une fois aux affaires, ont paru avoir des tendances autoritaires semblables (même pires, selon certains) à celles de leurs prédécesseurs. Les traditions politiques et d’exercice du pouvoir, mises en pratique par l’armée et le Parti national démocratique (PND), héritiers directs de l’Union socialiste arabe créée par Gamal Abdel Nasser, n’allaient pas s’évaporer avec la dissolution du PND. L’alliance militaro-particratique gérait le pays depuis le coup d’État mené en 1952 par le lieutenant-colonel Nasser et son mouvement des officiers libres. Elle a marqué l’Égypte pendant plus d’un demi-siècle et le fera de longues années encore.

« Je suis sûr que le PND va être relifté », affirmait Dupret en 2011. « Il sera, sous une autre forme, l’un des protagonistes principaux du jeu politique. C’est normal, car il a structuré l’intégralité du pays […] Tous les notables politiques ont eu des relations avec le PND. La politique égyptienne est depuis longtemps clientéliste et elle va le rester. Il est évident que celui qui a réussi à structurer au mieux ses clientèles sera celui qui emportera la victoire. »

Al-Sissi Imperator, vers la version égyptienne du modèle pakistanais ?

Les analyses du sociologue Mejed Hamzaoui, dans notre édition de 2011, partaient du cas tunisien et permettent également une relecture intéressante des évènements en Tunisie, en Égypte et dans de nombreux autres pays sujets à de graves crises politiques et sociales. Le point central du raisonnement de Mejed Hamzaoui consistait à démontrer que les questions sociales acquièrent des dimensions politiques nouvelles. Les slogans au départ des printemps arabes réclamaient « plus de liberté, de dignité et de justice sociale ». Si les nouveaux pouvoirs, depuis deux ans, n’ont pas réussi à apaiser le mécontentement populaire, c’est sans doute parce qu’ils n’ont pas donné d’indications sérieuses quant à leur capacité à saisir ces « dimensions nouvelles », à répondre rapidement aux besoins de liberté, de dignité et de justice. Tout se passe comme si les nouveaux maitres s’inscrivent dans la continuité des anciens.

Il parait dès à présent illusoire, au regard des évènements dramatiques et sanglants de l’été 2013, que la société égyptienne évacuera ce conservatisme ambiant en éjectant les Frères musulmans de la scène politique. Selon Robert Springborg dans un article récent de la revue Foreign Affairs [1], l’agenda politique du « général vainqueur » al-Sissi est de nature radicale-islamiste : « En relisant attentivement le contenu du seul écrit publié par Al-Sissi, sa thèse durant ses études en 2006 au U.S. Army War College, en Pennsylvanie, il est probable que ses préférences tendent vers l’établissement d’un régime hybride combinant islamisme et militarisme […] Al-Sissi se concevrait moins comme un gardien de la démocratie que comme une version égyptienne de Muhammed Zia Ul-Haq, le général pakistanais qui s’empara du pouvoir en 1977 pour islamiser l’État et la société. »

Si ces propos de Robert Springborg se vérifient, les Egyptiens ont peu de chances de voir aboutir leurs revendications initiales de 2011. Car ce qui explique la longévité du malaise social en Égypte, en Tunisie et ailleurs, c’est le changement qui tarde, le sentiment que le gouvernement en place est identique au précédent et à celui qui suivra.

Cette absence de perspectives finirait par avoir des effets sclérosants, à suivre la pensée du sociologue Philippe d’Iribarne [2]. Les horizons politiques nouveaux défendus par Mejed Hamzaoui seraient en fait immédiatement obstrués par une sorte d’impossibilité de trouver le gouvernement idéal, quasi fantasmé. Pour d’Iribarne, on retrouve autant chez les islamistes que chez leurs adversaires déclarés, un même imaginaire « marqué par de grandes attentes envers un bon pouvoir, attentif au bien du peuple, épris de justice et d’honnêteté, à l’écoute de ceux sur qui il veille, attente qui s’accompagne de la conviction, appuyée sur la vie du Prophète, qu’un tel pouvoir peut exister — qu’il concerne la réalité et pas seulement le rêve. Savoir qui exerce ce pouvoir n’est pas l’essentiel. Un roi peut faire l’affaire, une armée aussi, tout autant qu’un parti religieux, du moment qu’ils gouvernent pour le bien du peuple. »

« Dans les pays du printemps arabe, poursuit d’Iribarne, c’est la sollicitude que les islamistes ont manifestée envers le peuple, alors que le pouvoir en place n’en avait cure, qui a suscité la confiance que celui-ci leur a manifestée. Quand, à l’expérience, cette sollicitude s’est révélée illusoire, la confiance a d’autant plus tiédi que c’est une telle sollicitude, plus que la référence à l’islam, qui était au cœur de l’adhésion populaire. Et si cette confiance a pu se tourner derechef vers un étrange attelage, associant l’armée, la mosquée Al-Azhar, l’Église copte et la figure libérale de Mohamed El Baradei, c’est que cet attelage représentait une nouvelle figure d’un bon pouvoir possible. »

Comme l’écrivait Pascal Fenaux dans son éditorial de janvier 2012, ce sont « des manières dont les sociétés parviennent (ou non) à maitriser les clivages anciens et naissants que naitront des espaces politiques nouveaux […] ». Les grilles d’analyse du monde arabe et musulman risquent donc d’être mises à mal pendant de longues années encore. Une illustration simple de ce propos se trouve dans les premières images publiées lors des manifestations de 2013 au Caire, montrant des femmes voilées exiger le départ de Morsi, le président issu des Frères musulmans. La militance de ces femmes cataloguées « islamistes » contre un chef d’État islamiste devrait être considérée comme antinomique selon les stéréotypes. Mais les paramètres de compréhension de l’actualité des pays arabes et musulmans se situent aujourd’hui dans des dimensions encore inconnues des plus grands experts. Par « effet domino », les « printemps arabes » se sont engouffrés dans un tourbillon, pour le meilleur ou pour le pire. À l’heure actuelle ces printemps, ayant passé l’automne et l’hiver, en sont malheureusement au stade de l’été répressif et sanglant.

23 aout 2013

[1Sisi’s Islamist Agenda for EgyptThe General’s Radical Political Vision, Robert Springborg, Foreign Affairs, 28 juillet 2013.

[2Un courant tiraillé entre deux légitimités », Le Monde, 10 juillet 2013, Philippe d’Iribarne (directeur de recherche au CNRS)