Réponse à l’article de Marie Doutrepont

François Fille

« La Revue nouvelle cherche à être un outil réflexif qui permet de prendre distance face aux méfaits de l’endoctrinement et aux risques de l’apathie [1] ». Dans « Dieu est parti pour longtemps » (La Revue nouvelle, n° 5, 2017), maitre Doutrepont obère la nuance entre prise de distance et éloignement. L’enjeu n’est pas tant la polémique que la recherche de sens et d’éthique. D’où notre réaction.

Passons les imprécisions qui donnent à penser que rien ne va, comme « l’absence de tout » et en particulier de services médicaux, alors que Médecins du Monde (MdM) a dispensé à Moria plusieurs milliers de consultations médicales sans discontinuité depuis cinq ans. On excusera aussi la méconnaissance de la loi grecque 4357/2016 [2] sur laquelle MdM s’appuie pour forcer l’exercice effectif des droits des migrants en réalisant un « examen de vulnérabilité ». Cette mention existant, nous l’exploitons pour ouvrir des droits, non pour collaborer à la machine écrasante. L’auteure de l’article ne dit pas que l’examen de la vulnérabilité est d’abord une consultation médicale. Et pour MdM c’est une priorité absolue d’identifier les personnes avec des besoins médicaux spécifiques, notamment et instamment les victimes de violence sexuelles, pour leur prise en charge et leur accompagnement.

J’ai moi-même interpelé notre équipe médicale en septembre 2016 à Moria. Elle semblait être tout à fait consciente de la position délicate dans laquelle elle se trouve, à savoir rester un prestataire de soins tout en veillant à ne pas devenir l’instrument d’une politique migratoire : « La loi exerce une pression supplémentaire sur nous. Les migrants croient que nous sommes là pour appuyer leur demande d’asile. Mais souvent on rencontre des demandeurs d’asile qui ne comprennent pas pourquoi leur statut de vulnérabilité ne leur a pas été accordé (par exemple que telle condition médicale n’est pas chronique et n’entre pas dans les critères) [3]. J’ai alors demandé à un membre de cette équipe s’il ne se sentait pas débordé par ce pouvoir sur les gens. Sa réponse a été sans ambigüité : “Non, j’ai de grandes responsabilités. Je suis la procédure d’identification et les critères de vulnérabilité de sorte à identifier ceux qui nécessitent une attention spéciale et des soins médicaux spécifiques.” »

Cette réponse tranche avec l’image du Grec apathique, voire collabo, face à la détresse humaine. En outre, la solidarité des habitants de Lesbos est reconnue [4] et s’est manifestée dès les débuts de la crise alors même que l’État peinait à renforcer son dispositif d’accueil.

Mais si nous comprenons bien l’article de Marie Doutrepont, la morale voudrait qu’un peuple acculé à l’austérité, qui a perdu deux tiers de ses retraites et ses acquis sociaux (2,5 millions de Grecs n’ont plus de couverture maladie) se montre stoïque, digne et solidaire voire… bilingue grec-swahili (qui est effectivement la langue parlée aux Comores) ? Que les habitants de Lesbos, ile de plus ou moins 90.000 habitants, qui a vécu l’arrivée, en un an, de 530.000 réfugiés en 2015, soit plus de cinq fois la population, gardent le sourire ? Et que le personnel soignant, qui a connu une baisse d’un tiers des dépenses de santé per capita et le départ de 25.000 de ses effectifs, redouble d’efforts, dans la joie et la bonne humeur ?

Tout en partageant sa honte « d’être européenne » l’auteure donne des leçons de morale aux acteurs de santé grecs totalement abandonnés dans un système à la dérive et dont on voudrait qu’il paie davantage une politique migratoire qui n’est pas la sienne.

La seule morale possible, c’est de se confronter aux dilemmes et d’y apporter des solutions. Dans l’article, on trouve un catalogue détaillé des maux du camp de Moria sans y trouver l’embryon d’une proposition.

La tâche qui incombe à Médecins du Monde à Lesbos est d’apporter de la solidarité et surtout des soins dans un environnement dont la nature est de broyer les hommes et les femmes. Non pas dans « les romans futuristes » comme Marie Doutrepont l’imagine, mais dans le monde actuel des camps de réfugiés tels qu’ils existent partout sur terre. Dans ce monde-là, où le dilemme est permanent, certains partent, d’autres restent. MdM avait décidé de rester actif à l’intérieur du camp de Moria tout en menant une activité intense de dénonciation des conditions de vie des réfugiés et, ce, dans un contexte opérationnel difficile. Cela nous a permis de témoigner en connaissance de cause [5].

Et de quoi avons-nous été les témoins à Moria ? Nous avons soigné les infections respiratoires, les infections cutanées, les troubles gastriques, les coups et blessures, les brulures, les grossesses compliquées. Nous avons aussi rencontré le désespoir des Afghans, l’humiliation des pères de famille iraquiens, le traumatisme des Syriens, l’enfermement des enfants non accompagnés, tous bloqués et confinés dans quelques hectares clôturés de barbelés.

La solution évidente serait de sortir les migrants de cette bétaillère. Or, le Conseil européen a décidé de maintenir le dispositif des hotspots en Grèce et les États membres ne mettent en œuvre la politique de relocalisation des demandeurs qu’avec parcimonie [6] ou carrément refusent de le faire (comme la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie) [7]. Donc, d’un côté, les demandeurs d’asile à Lesbos sont interdits de joindre le continent avant l’issue de leur demande qui prend du temps et, de l’autre, on les parque dans des conditions indignes en attendant que les pays européens leur donnent des places au compte-goutte dans un programme de relocalisation ultra-lent. Le motif a maintes et maintes fois été ressassé par les observateurs, en tout cas ceux qui sont restés assez longtemps pour le comprendre : la faiblesse d’accueil souligne sans doute le manque de compétence du gouvernement grec et la lenteur d’un État en crise, mais cache surtout une autre réalité : celle d’une politique migratoire européenne visant à mettre en place un dispositif suffisamment répulsif pour dissuader les candidats à l’asile en Europe.

Les vrais acteurs présents à Lesbos sont placés entre le marteau et l’enclume avec l’obligation de délivrer des services, dont on sait bien qu’ils ne seront de toute façon pas conformes aux standards. Pour toute l’ile, il n’y a qu’un psychiatre qui parle peu l’anglais et jusqu’à l’an dernier, un seul procureur de la république, qui, au milieu de son quotidien d’affaires civiles et pénales, se retrouvait le tuteur de plus ou moins deux-cent-cinquante mineurs non accompagnés.

On aurait aimé trouver de tels arguments dans l’article. Or, un peu à l’image de la famille qui, se retrouvant au chevet de son ainé mourant aux soins palliatifs et qu’elle n’avait plus vu depuis de longs mois, se plaint du manque d’attention des infirmières, de l’indifférence du médecin, de la nourriture, etc., autant de signes qui à l’instar de maitre Doutrepont trahissent une mauvaise conscience et occultent l’empathie et la solidarité réelles dont elle fait preuve et auxquelles nous tenons à rendre sincèrement hommage.

[1La Revue nouvelle, site consulté le 7 aout 2017.

[2Voté le 18 mars 2016 et promulgué le 1er avril, ce texte « Procédures communes pour l’octroi et le retrait de la protection internationale » est venu amender la loi précédente et s’adapter aux directives européennes. La nouvelle loi réorganise le système d’asile en Grèce tout en lui permettant de mettre en œuvre certains éléments de la « Déclaration UE-Turquie » à savoir la transformation des hotspots grecs en centres de détention.

[3Selon la loi 4357/2016 les critères de vulnérabilité sont : être un enfant non accompagné, être une personne âgée, une famille monoparentale, être une femme enceinte, être atteint d’une maladie chronique, être victime de la traite, être atteint de troubles de stress post-traumatique, victime d’un naufrage. Cependant, la loi ne fournit pas d’éclaircissement sur la façon d’évaluer si une personne correspond à l’un de ces critères.

[4Visiter notamment le site de l’ONG locale Lesbos Solidarité.

[5Entretemps, le gouvernement grec a décidé de reprendre toutes les activités des ONG dans le camp depuis juillet 2017.

[6Même avec une hausse record cet été, au 26 juillet de cette année, seuls 24.676 demandeurs d’asile sur les 160.000 promis ont été relocalisés. Communiqué de presse du 26 juillet de la Commission de l’UE, http://bit.ly/2wu67kj et http://politi.co/1JWHQEe.

[7« Crise des migrants : l’Europe rejette les recours contre les quotas des réfugiés », Le Soir, édition en ligne, consultée le 6 septembre 2017.