Répondez @ la question

Luc Van Campenhoudt

Déjà, le titre de l’émission sonne comme l’ordre formel d’un juge sommant un prévenu qui n’a pas intérêt à se montrer trop récalcitrant. Le décor évoque un prétoire. Ce 3 juin 2009, c’est au tour de Herman Van Rompuy d’être devant ses juges. Face à lui en effet, siégeant derrière une table imposante, Véronique Lanquin (Le Soir), Johanne Montay (RTBF TV) et Bertrand Henne (RTBF Radio) assistent François de Brigode, tout à la fois président de la Cour et procureur en chef.

À peine l’émission a-t-elle commencé qu’un tourniquet bleuâtre occupe la moitié de l’écran. À l’intérieur, on distingue le Premier debout, de la tête aux pieds, tournant sur lui-même comme sur une broche verticale. Le décor est planté et le ton est donné, le procès peut commencer.

Les juges journalistes lancent d’emblée leurs questions. À peine, le Premier a-t-il commencé d’y répondre, qu’ils le coupent à chaque fois, tel un inquisiteur qui veut déstabiliser l’accusé. « Est-ce que toutes les mesures ont été prises ? », « Qu’est-ce que vous avez fait personnellement ? »… quel que soit le sujet (le soutien aux banques, la grippe H1N1…) le prévenu doit sans cesse se justifier et avouer, tantôt qu’« il y aura de nouveaux impôts », tantôt que « les expulsions vont continuer », surtout qu’il est « un politicien flamand qui ne défend pas les intérêts des francophones ». Explique-t-il clairement que la question n’a guère de sens pour quelqu’un qui a clairement endossé sa fonction de Premier ministre au fédéral et veut la remplir avec cohérence à ce titre même, on lui opposera, en fin d’émission, l’opinion publique télévisuelle : la majorité des téléspectateurs qui ont répondu au sondage en est convaincue : étant flamand, Herman Van Rompuy ne peut défendre que les Flamands, fût-il au fédéral. Vox populi vox Dei.

Les journalistes sont différemment à l’aise dans le rôle qu’on leur assigne. Si Véronique Lanquin et Bertrand Henne se la jouent discrète et semblent un brin mal à l’aise dans ce procès d’exception, Johanne Montay s’y trouve comme un poisson dans l’eau. Soufflant le chaud et le froid, elle passe sans transition de la gravité à la légèreté, de l’agressivité à l’amabilité, de la concentration à la décontraction. Elle semble se trouver elle-même très futée.

Mais rien n’égale l’autoritaire brio du président de séance. Après avoir, en début d’émission, invité Herman Van Rompuy à se mettre à table, François de Brigode pose son propre séant sur ladite table, à quelques centimètres du visage du Premier ministre. Du haut de son perchoir, le juge et procureur en chef contrôle les opérations, se réservant le droit de changer de place et de position. Comme les tables sont sur une sorte d’estrade, lorsqu’il en descend, il peut s’y accouder, comme à un bar. « Cool », familier comme l’avocat de la partie civile dans un feuilleton américain. Un moment, François de Brigode prendra place, bien droit, derrière un pupitre, à équidistance entre la table des juges et celle du prévenu, comme pour montrer qu’il arbitre objectivement et solennellement le débat. Le pupitre ne servira qu’une seule fois, pour ce seul plan symbolique. Peu après, il passera du côté de ses consœurs et confrère. Là, il ne s’assoie pas sur la table, il ne surplombe plus, il gère et glisse furtivement un petit billet à Johanne Montay sur lequel Bertrand Henne jette vite un coup d’œil. Mais l’animateur reviendra le plus souvent poser sa partie charnue sur la table du Premier, qui saura expliquer et défendre sereinement son point de vue sans se laisser troubler par celui qu’on lui met sous les yeux.

Se voulant décontracté et impertinent, François de Brigode peut être grave lorsqu’il le faut : « La question est : Est-ce qu’il y aura de nouveaux impôts ? », rappelle-t-il à l’accusé qui élude. Comme la réponse ne le satisfait toujours pas, le président de séance se fait sévère : « J’essaie encore une fois, Monsieur le Premier ministre… », et de rappeler la question. L’usage formel et peu fréquent du titre n’est pas ici une marque de respect ; elle est au contraire une manière de marquer sa propre autorité sur le prévenu, conférée par la solennité du contexte, du ton et de sa propre position dominante.

Les téléspectateurs constituent la partie civile de ce procès. Ce sont leurs intérêts qui sont défendus et que le prévenu et sa bande sont susceptibles de léser. Pour l’essentiel, les questions de fond — si l’on peut dire — portent sur les inquiétudes de la population : le coût du soutien aux banques pour le contribuable, les mesures prises contre la grippe H1N1, l’augmentation des impôts, la protection de nos navires au large de la Somalie… Si l’implication de militaires belges en Afghanistan pose problème, c’est uniquement parce qu’elle pourrait accroître le risque terroriste sur notre propre sol. Les journalistes se présentent comme les porte-parole du peuple alarmé qui réclame des comptes aux décideurs politiques sur la manière de veiller à sa protection.

En abordant toutes les questions sur le registre de l’inquiétude immédiate plutôt que sur celui des orientations politiques et de la manière de les mettre en œuvre, les concepteurs de l’émission ne sont pas au service du peuple mais seulement de l’audimat, leur seigneur et maître absolu. Prendre les téléspectateurs à témoin, les impliquer dans un simulacre de sondage, montrer les personnalités politiques à leur désavantage dans les bouts de reportages qui entrecoupent les discussions, cultiver l’impertinence, tenter de diviser l’équipe gouvernementale — « Monsieur Reynders a-t-il bien fait son travail ? », « Monsieur Leterme n’est-il pas serein ? » — … tout cela ne s’adresse pas au jugement du téléspectateur mais bien à ses penchants faciles : se donner l’impression qu’on a son mot à dire, jouir du plaisir de remettre les politiques « à leur place », leur donner de bons ou de mauvais points… Bref, une caricature de l’espace public démocratique.

Caressés dans le sens du poil, les téléspectateurs sont aussi le jury populaire de cette comédie pseudo-judiciaire. Car ce sont eux qui tranchent finalement en répondant à trois questions sommaires. Mais il y aura une justice, malgré tout, puisque le Premier ministre sauvera brillamment sa tête et, par le même coup, l’émission. Ce sont seulement sa finesse et sa maîtrise qui, de temps en temps, détendront l’atmosphère. Sans gloire, les accusateurs vaincus déposeront progressivement leurs armes de plus en plus émoussées.

Restent quelques vraies questions, quand même. Quelle image la télévision donne-t-elle de la politique ? Comment voit-elle sa relation au politique et son propre rôle dans l’espace public ? Jusqu’où est-elle prête à aller pour faire de l’audience ? Pourquoi les questions des journalistes sont-elles à ce point médiocres ? Quand on pense au service politique de la RTBF, on a surtout envie de dire : « Vive la radio ! »