Réparer un oubli

Pascal Fenaux
Proche et Moyen-orient.

Au moment de procéder aux ultimes relectures de ce dossier, nous recevions le dernier ouvrage de Dominique Vidal, Le péché originel d’Israël, sous-titré L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens [1]. L’auteur explique la publication de cet ouvrage par sa volonté de « réparer l’oubli ». Cet oubli, c’est l’absence de versions fran-çaises des recherches effectuées par les « nouveaux historiens » israéliens et dont les résultats sont accessibles depuis de nombreuses années en anglais, en arabe et, depuis peu, en hébreu.

De fait, le livre de Vidal ne consiste pas tant en un travail de recherche qu’en une compilation thématique et détaillée de cinq ouvrages israéliens, ouvrages par ailleurs exploités dans ce dossier de La Revue Nouvelle et dont on lira dans ces mêmes colonnes la contribution d’un des auteurs, Ilan Pappé. Organisée autour de larges extraits tirés des originaux parus en anglais, cette compilation, si elle n’apporte rien de neuf à l’état de la recherche historique sur le conflit israélopalestinien, a le mérite de mettre ces informations à la portée directe d’un public francophone et non spécialisé.

Les « nouveaux historiens » doivent leur sobriquet à Benny Morris, un historien ayant entamé sa carrière comme journaliste au Jerusalem Post, le quotidien israélien anglophone de référence jusqu’à ce qu’il soit repris, à la fin des années quatre-vingt, par un nouveau groupe financier et que sa rédaction s’en aille fonder le Jerusalem Report. Tom Segev, chroniqueur du Ha’Aretz, estime que cette appellation prête à confusion. Selon lui, il faudrait plutôt parler de « premiers historiens », la génération précédente n’ayant pas pu ou voulu briser l’édifice des représentations du nouvel Etat juif.

Les recherches effectuées par Benny Morris, Avi Shlaïm et Ilan Pappé portent essentiellement sur la période 1940-1960, avant et après la création de l’Etat d’Israël. Elles relativisent, voire infirment une série d’évidences partagées par une majorité d’Israé-liens et d’Occidentaux : Israël était inférieur militairement en 1948, les réfugiés palestiniens sont partis à l’appel de leurs dirigeants et des dirigeants arabes, les Etats arabes ne voulaient ni la paix ni reconnaitre Israël.

Or les « nouveaux historiens » démontrent que, si l’on excepte les quinze premiers jours de l’intervention des armées arabes en Palestine, les Israéliens ont en permanence bénéficié d’un rapport de forces militaire et économique extrêmement favorable, un rapport de forces qui explique la rapide défaite des quelques groupements armés palestiniens. Ensuite - et cet élément est largement traité dans ce dossier -, les Palestiniens ne se sont pas enfuis à l’appel de leurs dirigeants, mais très souvent au terme de campagnes d’expulsion directe ou indirecte menées par les unités d’élite israéliennes emmenées par Yigal Allon, par exemple dans la région de Loudd (Lod) ou encore en Galilée orientale, une région allouée à l’Etat juif par l’O.N.U. mais dont les habitants étaient palestiniens dans une proportion de 75 %. Enfin, autre élément traité dans ce dossier, les Etats arabes, bien que divisés, ont rapidement envisagé de nouer des relations diplomatiques avec Israël, mais à condition que l’Etat hébreu négocie des arrangements territoriaux et accepte de réintégrer une partie des réfugiés palestiniens dans leurs foyers.

Pourquoi a-t-il fallu attendre la fin des années quatre-vingt pour qu’une recherche historique réflexive puisse voir le jour ? Un premier évènement a été la déclassification progressive des archives militaires israéliennes, des archives gouvernementales, des archives de l’Agence juive et, surtout, de celles du Palmah, les troupes de choc de l’aile gauche du sionisme travailliste. Deuxième rupture, l’apparition d’une géné-ration d’Israéliens qui n’a pas vécu les années de l’« État en route », ni celles de la création de l’État. Cette génération également a été marquée par ce qui leur est apparu comme la première guerre d’agression israé-lienne, l’invasion du Liban en 1982 et la liquidation de la maigre infrastructure militaire de l’Organisation de libération de la Palestine, sans parler des massacres perpétrés dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Autre rupture d’ampleur, le « rapatriement » du conflit israélo-palestinien vers ses terres et ses codes d’origine, rapatriement symbolisé par le déclenchement de l’intifada et la progressive reconnaissance du fait palestinien.

Pour autant, les « nouveaux historiens » sont-ils apparus dans un champ historiographique vierge ? Assurément non, et c’est à juste titre que Joseph Algazy, journaliste au Ha’Aretz, consacre sa postface aux précurseurs israé-liens et palestiniens de la « nouvelle histoire ». En Israël, le Parti communiste (judéo-arabe) a très tôt divulgué des faits peu reluisants, de même qu’un ancien dirigeant du Mapam (gauche sioniste), Simha Flapan, aujourd’hui décédé, ou Israël Shahak. Mais ces informations, ne provenant pas du champ universitaire reconnu, n’ont pas eu beaucoup d’impact. II aurait peut-être fallu ajouter à ces « précurseurs » des personnalités non consensuelles et accessibles en français comme Maxime Rodinson ou Ilan Halévi, auteur de deux ouvrages remarquables et pionniers en langue française, Sous Israël, la Palestine,en 1977, et Question juive : la tribu, la loi, l’espace, en 1981. Sans même parler, en Belgique, de Nathan Weinstock, historien des mouvements ouvriers juifs et auteur, dès 1969, du très documenté et novateur Le sionisme contre Israël. Quant aux historiens palestiniens tels qu’Ibrahim Abou Loughod ou Walid Khalidi, leurs recherches, aussi pertinentes ontelles pu être, ont été longuement frappées de suspicion, tant en Israël que chez nous. Sans doute faut-il y voir les effets d’une loi universelle qui, comme Élias Sanbar l’explique à La Revue nouvelle, veut que l’histoire soit construite et déconstruite par les vainqueurs, ces derniers ayant le monopole de la confirmation ou de l’infirmation des faits. C’est pourquoi Algazy conclut sa postface par un débat en léger différé entre historiens israéliens et palestiniens, sans omettre le fait que les « nouveaux historiens » sont traversés par nombre de dissensions politiques.

Une question à laquelle cet ouvrage ne répond pas - ce n’est pas son propos - est de savoir quoi faire de ce matériau historique redécouvert. Il n’est pas certain que la publicité accordée au débat historiographique et aux responsabilités israéliennes fera en soi avancer l’idée d’un règlement pacifique du conflit. Les identités politiques demeurent et, outre la volonté de se réconcilier, de nombreux Israéliens pourront trouver là une justification à une intransigeance d’autant plus fondée qu’ils ne pourront croire que les Palestiniens, s’ils ont réellement été les victimes principales du conflit, pourraient oublier et se résoudre à l’existence d’Israël. Autre question, pourquoi avonsnous tant de mal à intégrer dans notre vision du conflit israélopalestinien des éléments qui, ailleurs, fonctionnent comme des lapalissades ? Mais c’est là un autre débat, et nous ne pouvons que conseiller la lecture d’un ouvrage qui comble par sa qualité une incompréhensible lacune dans l’édition française.

[1Dominique Vidal (avec Joseph Algazy), Le péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les « nouveaux historiens » israéliens, Éditions de l’Atelier et E.V.O., Paris, Bruxelles, 1998, 208 p.