Reniement proportionnel

Anathème

Les Français sont des idiots.

Voilà qui est dit, reste à le démontrer, ce qui ne devrait prendre que quelques lignes, en cette période post et préélectorale française. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la présidentielle s’est achevée par la victoire presque éclatante d’Emmanuel Macron sur Marine Le Pen. Le Français, qui aime à se faire peur, va maintenant par monts et par vaux, clamant que la démocratie l’a emporté, que la bête est morte, que les méchants sont défaits et que le Front national ne tardera pas à s’effondrer. Sur le champ de ruines qu’est la politique française — un PS à l’agonie, des Républicains laminés, une gauche radicale plus divisée que jamais —, le coq gaulois salue le petit matin blafard comme si se levait l’aube d’un monde nouveau. C’est beau. Parfois, l’idiotie flatte l’œil.

Nous qui observons le marigot français de quelque distance pouvons, une fois n’est pas coutume, nous permettre de juger nos voisins pour leur bêtise. Il est ainsi un domaine dans lequel nous avons des leçons à leur donner : celui de la réaction à la montée de l’extrême droite.

Convenons-en tout d’abord : le problème de l’extrême droite ne réside pas dans ses idées — qu’elle partage désormais avec une très large part du spectre politique —, mais dans le fait qu’elle capte des voix qui, de toute éternité, appartiennent à d’autres partis. Et, puisqu’elle en vole à tous les mouvements, elle est un problème pour l’ensemble de l’échiquier politique. On n’aime jamais voir s’assoir à une table, toujours trop chichement garnie, un nouveau convive à l’appétit gargantuesque. On notera qu’En Marche !, le mouvement d’Emmanuel Macron, pose un problème parfaitement identique : il est un acteur de plus dans un jeu à somme nulle.

Face à une telle situation, nos voisins ont opté pour deux stratégies : la diabolisation et le ralliement. La diabolisation semble avoir surtout touché le FN, même si une partie des partisans du « ni… ni… » au second tour tendaient à en étendre le champ jusqu’à Emmanuel Macron présenté comme porteur d’une autre forme de totalitarisme, celui des marchés, ou comme une des causes de la montée de l’extrême droite. Les ralliements à Macron furent cependant nombreux, le plus emblématique étant celui de Manuel Valls qui, en traitre magnifique (mais trop voyant, décidément), mangea sa parole et soutint la candidature du jeune énarque contre celle de son coreligionnaire, Benoît Hamon. Sentant le vent tourner, bien d’autres personnalités de tous bords rejoignirent Macron. Marine Le Pen put, elle, compter sur moins de ralliements : Christine Boutin n’est pas nécessairement un cadeau et Nicolas Dupont-Aignant n’apportait que ses 5% de voix du premier tour. De part et d’autre, cependant, on fit preuve d’une admirable abnégation, oubliant instantanément qu’hier encore, on se conspuait d’abondance. D’autres ralliements à Marine Le Pen eurent lieu, bien plus nombreux et discrets, sous la forme d’emprunts de pans entiers de son programme ou de sa rhétorique. Y a-t-il plus bel hommage à un créateur que de se voir plagié ?

Entre diabolisation et ralliements, les tactiques politiques françaises sont responsables de l’état lamentable du paysage politique hexagonal au lendemain du second tour. Ainsi Manuel Valls est-il rejeté tant par En Marche !, qui le refuse sur ses listes, que par ses anciens camarades qui ont entamé une procédure d’exclusion du PS. Nicolas Dupont-Aignant, lui, semble avoir perdu ce qui lui restait de crédibilité, tandis que le FN paraît être au bord de l’explosion. Les tensions induites par ces stratégies menacent d’avoir raison d’une bonne part de l’échiquier politique hexagonal.

Ah, si seulement les Français, plutôt que de s’enfermer dans leur autosatisfaction coutumière, s’étaient montrés capables de prendre exemple sur notre sagesse ! Disons-le sans plus attendre : la cause de leurs maux est leur attachement aux scrutins majoritaires. L’élection du président de la République ne peut être proportionnelle, bien entendu, mais les législatives qui s’annoncent promettent déjà de voir s’accentuer encore les fractures que nous venons de décrire, cela par la faute d’un système électoral inadéquat.

Certes, nous ne pouvons que rester perplexes face à l’obstination républicaine d’un peuple aussi profondément royaliste que le peuple français alors qu’il pourrait se débarrasser d’un scrutin délétère. Mais, bien plus, nous souffrons de les voir s’entêter à refuser un scrutin législatif proportionnel qui serait porteur de la confusion dont la France a besoin.

Qu’il suffise à nos voisins de jeter un œil chez nous. Nous avons dû accueillir de nouveaux joueurs à la table de la crapette démocratique, mais nous avons su composer avec eux. C’est ainsi que l’extrême droite flamande a réussi là où Marine Le Pen a échoué : en créant un parti porteur des idées traditionnelles des nationalistes flamands, mais, bien entendu, parfaitement fréquentable. Le parti nationaliste diabolique originel, le Vlaams Belang, est maintenu, pour que la distinction soit bien claire, mais ses membres furent accueillis à bras ouverts. La démocratie est une question d’étiquette, pas d’engagement personnel, ne l’oublions pas ! Le mécanisme est diablement efficace puisque, sans faire de meilleurs résultats que le FN français, la N-VA est au pouvoir à tous les niveaux.

On voit ainsi que la droite francophone, qui avait eu quelque hésitation, s’est rapidement rendu compte de la stérilité de la diabolisation pour céder avec délice à la proposition d’une alléchante manne de maroquins ministériels. Le pari de Dupont-Aignant réussi, voilà l’exemple que nous vous offrons, amis français, et, qui plus est, sans nécessité de se mettre trop visiblement au service de l’adversaire d’hier !

La dispersion des voix, l’absence de second tour et la nécessité de coalitions ont pour vertu d’éviter les fâcheuses polarisations françaises et d’épargner à nos édiles l’alternative mortifère entre le ralliement et la diabolisation. Plus encore, le système proportionnel supprime largement l’angoisse d’avoir choisi le mauvais camp : on peut choisir plusieurs camps successivement et même simultanément.

Il est ainsi possible d’être les meilleurs amis des fascistes sans devoir, pour autant, faire un choix définitif. Car, ne l’oublions pas, demain, la gauche reprendra peut-être vigueur et il faudra tourner casaque. Le risque que la gauche fasse la fine bouche ? Mais il est nul ! Hier encore, la droite travaillait avec elle, main dans la main, préparant le terrain à la coalition avec l’extrême droite, semant sur le chemin de celle-ci des pétales de rose.

Ne croyez plus les idiots qui vous parlent de front républicain, de valeurs intangibles, de clivages indépassables, il est temps de vous rendre à l’évidence : seule la confusion, là, est réellement efficace. Et confortable.

Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.

Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.