Régions à gauche dans France de droite

Erwan Lecoeur

Au soir du 21 mars, les élections régionales ont confirmé et amplifié ce qu’annonçaient la déconfiture des municipales (2008) et les équilibres issus des européennes (2009). Le parti présidentiel (UMP) est en baisse, tandis que la gauche et les écologistes ont remporté 21 régions de métropole sur 22.

À chaque scrutin, comme déjà aux régionales de 2004, puis la présidentielle de 2007, la France semble prise dans une « cohabitation par niveaux », avec une gauche « social-écologiste » majoritaire aux élections locales, mais un pouvoir central aux mains de la droite sarkoziste… Jusqu’à la prochaine présidentielle, en 2012.

Il semble que la politique de la France vit au rythme de ses échelles de territoires pléthoriques et du renouvèlement des élus qui les dirigent. À chaque année son élection. Depuis la présidentielle de mai 2007, il y eut les municipales en 2008, puis les européennes (juin 2009) ; ne manquaient que les régionales, en mars dernier. Et on attend maintenant les cantonales (et sénatoriales) en 2011, avant la présidentielle, à nouveau, en 2012. En cinq ans, pas de répit, pour les électeurs. Et la hausse de l’abstention pourrait trouver une forme d’explication un peu rapide dans ces incessants appels à l’urne.

Toutes ces élections forment aussi un ensemble, une suite d’évènements dans la grande compétition permanente pour le pouvoir, incarnée en France par l’acmé de la présidentielle. La suite de scrutins à la chaine devient ainsi un baromètre indicatif de l’état des forces en présence ; des sondages annuels, grandeur nature, en quelque sorte, avant le grand rendez-vous de 2012, qui occupe en permanence les médias et les états-majors.

Dans ce circuit électoral, les régionales étaient en quelque sorte la troisième épreuve pour le pouvoir sarkoziste en place depuis mai 2007. Au soir des résultats, elle s’est révélée la plus rude, pour l’UMP.

L’UMP, en baisse continue

Les municipales de 2008 avaient sonné l’alerte : à gauche les grandes villes, à droite une minorité de villes moyennes. Puis vinrent les européennes de juin 2009 : scrutin à un tour, proportionnel, qui apporta son lot de surprise. L’UMP y a gagné son pari d’arriver en tête (29%), après avoir rallié tous les alliés de droite à sa cause. Mais arriver en tête au premier tour ne permet pas de l’emporter s’il y a un second tour : cette élection régionale s’annonçait donc difficile et d’autant plus périlleuse que la précédente, en 2004, avait vu le triomphe de la gauche dans les régions (l’emportant dans 20 sur 22, toutes sauf la Corse et l’Alsace).

Fort de son succès à la présidentielle de 2007, mais affaibli par l’usure du pouvoir et les mécontentements en chaine, l’UMP ne pouvait espérer une victoire, mais au moins reprendre quelques points à l’adversaire et reconquérir quelques fiefs historiques. Le président Sarkozy avait d’ailleurs missionné pas moins de dix-huit membres de son gouvernement pour cette aventure : ministres, secrétaires d’État, bénéficiant d’une couverture médiatique qui faisait défaut à la plupart des présidents de région socialistes (sauf l’exception de Poitou-Charentes, avec Ségolène Royal).

L’affaire a mal tourné pour l’Élysée, au début de l’année. L’ambiance générale, la faute à la crise, à quelques mauvais choix et erreurs de communication (l’affaire de l’EPAD avec Jean Sarkozy, le « Casse-toi pauv’ con » du salon de l’agriculture), ou les effets en boomerang d’un débat sur l’« identité nationale » plutôt mal venu et mal perçu… À l’approche du scrutin, nul ne savait plus vraiment à l’UMP et au gouvernement, s’il fallait « nationaliser l’enjeu », ou plutôt anticiper la défaite et amoindrir sa portée potentielle.

D’autant que le Parti socialiste semblait enfin rassemblé derrière Martine Aubry pour envisager un « grand chelem », si l’Alsace et la Corse venaient à basculer. L’ambition affichée se voulait aussi un appel à un vote pour conserver les élus régionaux en place (vote « conservateur »), en évitant la dispersion et la concurrence des écologistes, en net progrès depuis les européennes de juin 2009.

Du côté des sortants PS, on a donc joué la sérénité, le sérieux, les dossiers et la protection des effets de la crise et de la politique du gouvernement conjugués, au plus proche. À côté, les alliés et adversaires d’Europe écologie avaient choisi cette fois l’autonomie vis-à-vis du PS pour confirmer leur position nouvelle issue du score inédit des européennes (16,2%) et pouvoir espérer concourir à la présidence d’une ou deux Régions importantes.

La double défaite de l’UMP

Le résultat fut à peu près celui que les récents scrutins indiquaient en tendances, avec une plus grande clarté, encore, sur certains points. D’abord, l’abstention, qui dépasse les 53% (contre 34% en 2004, mais près de 60% aux européennes de 2009) et qui semble avoir surtout concerné des électeurs de Sarkozy en 2007, déçus ou peu convaincus.

Le PS (et alliés de premier tour) se place en tête, sans convaincre tout à fait (29,5%), en réussissant à distancer l’UMP (26,3%) et surtout les écologistes (12,5%), qui consolident leur troisième place et leur rôle incontournable pour constituer des majorités, sans toutefois retrouver leur niveau de juin 2009 (16,2%).

Ensuite, le FN vient créer la surprise, avec un score de 11,6% des exprimés (mais perd aussi, par rapport à 2004 : 14,7%), grâce surtout aux bons scores des Le Pen dans leurs fiefs (18% pour Marine et 20% pour Jean-Marie). Le retour d’anciens électeurs passés par Sarkozy en 2007 se fait sentir. La gauche radicale rassemble autour de 10% au total, avec un avantage au Front de gauche (PG et PCF, 6,1%), devant le NPA (3,4%) et LO (1%) et ne peut espérer peser dans les exécutifs que par des accords avec le PS. Enfin, pour le Modem, ces régionales marquent un échec (4,3%), qui sera suivi par des départs (Corinne Lepage) et des remises en cause de la stratégie « omni-présidentielle » de François Bayrou.

Au soir du second tour, le bilan est net : 54% pour les listes de gauche et écologistes, contre 36% à droite. Le grand perdant à deux titres de cette opération est le parti du président. Première défaite, au soir du 14 mars : le PS passe devant l’UMP. Seconde défaite, au soir du 21 mars : la gauche emporte 21 des 22 régions françaises de la métropole. Seule l’Alsace résiste à la vague rose et verte qui parcourt le pays en ce soir de printemps. Maigre consolation, la Réunion et la Guyane ont voté à droite.

Une cohabitation national-local ?

Après avoir remporté les municipales, cantonales et régionales à nouveau, la gauche s’installe durablement partout au local (Régions, départements et villes importantes), quand la droite conserve le pouvoir national (Parlement et gouvernement). La France est un pays qui semble inventer une nouvelle forme de cohabitation droite/gauche, entre le national et le local. Une « cohabitation par niveaux », en quelque sorte.

Pour l’UMP, ce nouvel échec ne peut que conforter les stratèges du gouvernement dans leur volonté de changer les règles du jeu pour espérer reprendre pied dans les Régions et les départements. Un projet de réforme complet propose de fondre les Régions et les départements en une seule entité « territoriale », pour 2014. Au passage, cette réduction du nombre d’élus verrait aussi une modification importante du mode de scrutin : majoritaire avec une dose de proportionnelle, mais à un seul tour ! Le parti présidentiel, s’il rassemble la droite parlementaire, pourrait ainsi envisager de reconquérir plusieurs de ces « territoires », nouvelle mouture.

Mais entre-temps une autre échéance se présente, majeure, décisive : la présidentielle de 2012. Gagner cette élection, qui oriente l’ensemble de la vie politique et médiatique du pays, c’est aussi décider de l’ensemble — ou presque — de la vie politique à venir, y compris les modes de scrutin. Le sarkozisme en berne, dans les urnes comme dans les sondages et baromètres d’opinion (stagnant autour de 30% de favorables), pousse certains à se positionner même à droite. À gauche l’espoir revient, même si beaucoup rappellent que la victoire de 2004 n’avait pas été suivie d’effet en 2007 ; pour le moment, chacun jure que le projet compte plus que les candidatures, avant la primaire prévue en 2011.

D’une certaine façon, chaque camp fourbit ses armes pour pouvoir sortir de cette situation de « cohabitation à la française » entre un président de droite et des élus locaux de plus en plus majoritairement de gauche. Les régionales passées, tous les regards et toutes les ambitions sont tournés vers cet objectif : emporter la présidentielle, pour décider de la façon de sortir de cette cohabitation qui dure, par le fait des urnes.