Regards critiques sur les enjeux du travail

Michel Capron

Deux points de vue différents, mais sans doute complémentaires, ressortent de d’ouvrages parus récemment. D’une part, Isabelle Ferreras investigue l’expérience de travail au sein de la société des services ; d’autre part, Xavier Dupret, Henri Houben et Erik Rydberg dénoncent les attaques dont fait l’objet le monde du travail de la part des puissances économiques et politiques dominantes en Europe. Chacun à sa manière porte un regard sur l’univers du travail, l’un plus sociologique, l’autre plus militant.

La curiosité intellectuelle d’Isabelle Ferreras [1] l’a amenée à s’interroger sur ce que représente le travail contemporain dans l’économie des services en menant l’enquête chez les caissières de supermarché, dont le travail apparait à priori à contenu banal et peu prometteur de progrès dans la carrière professionnelle. Relisant, de manière critique, l’évolution du travail et le regard porté sur ce phénomène par les sociologues et philosophes du travail, Ferreras envisage une approche novatrice pour le secteur des services. Je me limiterai ici à reprendre les différentes caractéristiques du travail dans le cas précis des caissières qu’elle estime, en fin de compte, pouvoir étendre aux autres fonctions de ce type dans le secteur tertiaire. D’emblée, l’auteure souligne son propos : nous montrer comment même un travail répétitif présente un caractère expressif, public et politique. Qu’est-ce à dire ?

Un travail qui a du sens

Le rapport au travail des caissières est tout d’abord expressif, c’est-à-dire qu’il recèle un sens essentiellement lié à l’expérience du travail et non à son contenu : son travail insère la caissière dans un tissu de relations sociales extérieures au foyer ; il lui permet d’être utile au fonctionnement de la société et de l’entreprise, mais aussi au client ; enfin le travail lui permet d’assumer sa vie de manière autonome, ce qui n’exclut pas un rapport instrumental au travail comme source de revenus qui n’est toutefois pas dominant à ses yeux.

En deuxième lieu, le rapport au travail dans le secteur des services présente un caractère public. Dans le cadre de l’enquête, le travail de la caissière (travail à temps partiel à horaires variables, balisé par des conventions collectives de travail) la met en relation non seulement, dans le cadre d’interactions privées, avec ses collègues et la hiérarchie, mais aussi et surtout directement avec le client dans une interaction à caractère public. C’est que la direction du supermarché organise celui-ci selon une logique domestique, puisqu’elle requiert de la part des caissières une double soumission : aux normes dictées par la hiérarchie et aux désirs émis par la clientèle, avec le risque d’arbitraire qu’elle inclut, même tempéré par une certaine bienveillance dans les relations interpersonnelles (le régime domestique est alors dit « familier »).

Or il ressort de l’enquête que les employées aspirent en fait à un régime d’interaction civique avec la clientèle (incluant un respect mutuel) et à un régime civique démocratique par rapport aux collègues et à la hiérarchie (incluant l’égalité de respect et de traitement et la possibilité d’intervenir dans les décisions qui les concernent). Selon Isabelle Ferreras, on se trouve là dans une sphère publique qui concerne les relations entre personnes citoyennes au sein de la société, qui entre dans le cadre du travail au sein de l’entreprise de services et se trouve immanquablement confrontée au régime d’interaction domestique, qui relève de la sphère privée et que le management entend imposer.

Justice démocratique

Cette confrontation révèle, selon l’auteure, la nature politique du travail qui s’articule autour du concept de justice démocratique qui requiert à la fois que chacun soit traité selon les mêmes normes et que chacun puisse participer, directement ou indirectement, aux décisions qui le concernent. Les caissières sont sensibles, dans leur travail quotidien, aux disparités créant des situations d’injustice : les fraudes des clients, l’arbitraire de la hiérarchie intermédiaire favorisant les « chouchoutes » au détriment des autres, etc. La flexibilité du travail, qu’il s’agisse des horaires ou de la polyvalence, constitue à cet égard un point sensible. C’est là qu’apparait l’aspect politique de l’expérience du travail puisqu’on peut considérer que les enjeux sur lesquels porte la flexibilité constituent en quelque sorte un bien commun aux caissières, dont la répartition interpelle le critère du juste, de l’insertion équitable de chacune dans le collectif de travail qu’elles forment.

Expression collective

Or cette aspiration à une justice démocratique ne parvient pas à s’exprimer sur un plan collectif et ce pour plusieurs raisons. C’est que l’emprise du régime d’interaction domestique divise les travailleuses : celles qui sont favorisées tiennent à garder leurs avantages, tandis que les autres ne parviennent pas à s’extraire de leurs ressentiments et frustrations pour dépasser les conflits interpersonnels et s’attaquer collectivement au régime domestique lui-même.

Et l’auteure de conclure : « Il n’y a donc pas d’action collective significative dans les magasins, pas de mouvements de travailleurs capables d’exiger la fin du régime domestique en vigueur » (p. 186). Or, paradoxalement, le taux de syndicalisation est élevé dans les supermarchés enquêtés. On peut donc se poser la question : comment se fait-il que les organisations syndicales ne parviennent pas à amener les travailleuses à dépasser leur expérience individuelle où elles ressentent en creux la nature politique des effets négatifs du régime domestique, pour accéder à la revendication collective d’une gestion de l’entreprise selon un régime civique démocratique ?

Cette question, Ferreras l’examine dans le chapitre V de son ouvrage. Elle critique d’abord les deux visages du management un visage civique d’entreprise citoyenne vers l’extérieur et un ensemble de stratégies qui visent, en interne, à promouvoir activement le régime domestique, qu’il s’agisse de marketing, de gestion des ressources humaines ou d’investissements.

Elle aborde ensuite ce qu’elle qualifie d’« engluement » syndical. Si les caissières reconnaissent l’importance des organisations syndicales dans leur rôle de contrepoids collectif face aux stratégies patronales et leur rôle d’assurance et d’information en cas de problèmes individuels, elles ne sont toutefois pas prêtes à s’impliquer activement dans l’action syndicale.

Ce problème classique, inhérent au syndicalisme de masse dans notre pays, est cependant particulièrement aigu dans le cas des caissières. D’une part, comme dans bien d’autres secteurs, les revendications syndicales portent essentiellement sur les aspects quantifiables (salaires, temps de travail etc.), souvent au détriment des aspects qualitatifs du travail (organisation du travail, exercice du pouvoir, qualité et intérêt du travail), qui pèsent cependant fortement sur l’expérience de travail des caissières. D’autre part, l’action syndicale se heurte à un ensemble de facteurs culturels et sociaux qui la freinent : une incapacité chez les travailleuses à identifier clairement l’acteur détenteur du pouvoir face à qui se positionner, la perception de ce que, naturellement, les femmes entre elles se jalousent, sont hypocrites et incapables de s’entendre, l’acceptation de la suprématie du client, la marge réduite pour organiser des réunions vu le temps partiel et la flexibilité des horaires.

Enfin, un fonctionnement des organisations syndicales qualifié de « régime commandé » - homologue au régime domestique de l’entreprise - où les délégués et affiliés ont un sentiment d’incapacité de pouvoir peser sur les décisions de leur organisation [2] qui, une fois prises, doivent être exécutées. Ce faisant, les organisations syndicales n’agissent pas selon un régime civique démocratique « ... qui permettrait de respecter le caractère politique du travail, au travers de la mise en place de dispositifs participatifs délibératifs, eux seuls susceptibles de permettre la construction d’un rapport politique collectif au travail » (p. 214).

Des enjeux à concilier

L’auteure observe cependant que des initiatives syndicales commencent à se faire jour qui s’orientent vers la pratique d’un régime démocratique participatif et délibératif, mais il reste du chemin à parcourir pour dépasser l’emprise du régime domestique mis en place par la direction vers l’instauration collective d’un régime civique démocratique dans les entreprises de services. En conclusion, tout en synthétisant les résultats de sa recherche, Ferreras souligne notamment la nécessité de relier, dans la sphère économique de l’entreprise, l’enjeu de la redistribution (la juste rémunération du travail) et l’enjeu de la reconnaissance (le respect de la dignité citoyenne de la travailleuse et du travailleur) où les organisations syndicales ont un rôle crucial à jouer.

Cette brève présentation de l’ouvrage d’Isabelle Ferreras est évidemment loin d’épuiser toutes les richesses, théoriques et pratiques, qu’il recèle. Sa recherche interpelle notamment les organisations syndicales, eu égard à leur responsabilité de faire accéder, dans l’économie des services marchands, leurs affiliés à la conscience collective des démarches à effectuer pour atteindre ce que l’auteure qualifie de « régime civique démocratique » au sein de leurs entreprises. Cet ouvrage mérite d’être lu par celles et ceux qui, à titre d’acteurs ou actrices, d’observateurs ou observatrices, s’intéressent à l’analyse de l’expérience du travail dans la société des services.

Capital contre travail

L’ouvrage de Xavier Dupret, Henri Houben et Erik Rydberg [3] est issu de débats avec des délégués de la CNE Industrie, avec la participation active du Gresea. Il s’attaque à des questions d’actualité liées aux relations entre capital et travail. Le ton est incisif, le langage très clair. C’est en quelque sorte un pamphlet argumenté qui passe à la moulinette pacte de solidarité entre les générations, norme salariale, processus de Lisbonne, collusions entre groupes patronaux et Commission européenne. La trame de ces analyses critiques ? Dénoncer en appelant un chat un chat les pressions exercées par le milieu patronal, avec la complicité de l’État fédéral et de l’Union européenne, pressions à la baisse des salaires et à la dégradation des conditions de travail sous prétexte d’augmenter le taux d’emploi pour assurer en définitive la compétitivité des entreprises.

Selon les auteurs, c’est bien à la réalisation de cet objectif que concourent les différents pactes et politiques mis en œuvre ces dernières années. En effet, si l’on examine le pacte de solidarité entre les générations, le pacte de compétitivité et, dans la foulée, l’accord interprofessionnel 2007-2008, que constate-t-on ? Malgré les mises en garde et les résistances syndicales, ces accords constituent une mise en condition de l’opinion publique : se faire à l’idée qu’il faut travailler plus longtemps, que le financement des pensions est en péril, que le handicap salarial par rapport aux économies concurrentes est à corriger d’urgence et qu’à défaut les délocalisations menacent.

Un état désactivé

D’où l’idée qu’il faut absolument une modération salariale pour sauver la compétitivité de nos entreprises (largement dépendantes par ailleurs de multinationales) et que, pour créer de l’emploi, il faut abaisser significativement les charges sociales qui pèsent sur les entreprises. On connait le résultat : s’il y a création d’emplois, ce sont surtout des emplois précaires payés au tarif minimum tandis que les bénéfices des entreprises décollent. Or ces bénéfices, au lieu de les réinvestir dans la formation, l’innovation et la recherche et développement potentiellement créatrices d’emplois, on les utilise plutôt à rémunérer largement les actionnaires.

Ajoutons à cela les stratégies visant, sous prétexte de retour au métier de base des entreprises, à accroitre la sous-traitance et le recours à l’intérim, à allonger la durée du travail à salaire inchangé, à faire jouer à plein les multiples flexibilités et, ce faisant, à diviser les travailleurs et à affaiblir et contourner les organisations syndicales. Et, pour couronner le tout, les politiques publiques d’activation des chômeurs amènent à accroitre le nombre de travailleurs sur le marché du travail et donc à intensifier la concurrence entre eux et la pression à la baisse sur les salaires.

Ces différentes attaques contre le monde du travail sont largement confortées par les politiques néolibérales développées au niveau de l’Union européenne. Ainsi, le sommet de Lisbonne (2000) visait à constituer l’économie européenne comme la plus compétitive du monde par l’accroissement du taux d’emploi - en fait, le développement du temps partiel et des autres formes de travail atypique -, l’allongement de la carrière au moins jusque soixante-cinq ans et la promotion de toutes les formes de flexibilité et d’employabilité : le travailleur, prié de veiller constamment à sa formation, devient un pion qu’on embauche ou qu’on rejette au gré des variations de la conjoncture et des commandes.

Les auteurs nous montrent que tout cela n’est pas tombé du ciel, mais résulte notamment de l’influence croissante des lobbies industriels, notamment de la Table ronde des industriels européens et du Groupe consultatif sur la compétitivité qui développent d’intenses concertations avec la Commission européenne pour infléchir, avec succès, ses politiques dans un sens favorable aux entreprises. Mais que deviennent alors les États nationaux dans tout cela ? Le jugement des auteurs est sans appel : « ... l’État est devenu un acteur actif dans la recherche de la compétitivité et dans la dégradation des conditions de travail. C’est un État socialement désactivé, un État dont l’activisme épouse celui du marché » (p. 81).

Inventer de nouveaux rapports de force

Face à un tableau aussi sombre, les auteurs et les syndicalistes sondés estiment que des solutions de résistance existent, permettant d’inventer de nouveaux rapports de force, et ce sur différents terrains. Il s’agit tout d’abord d’acquérir une connaissance plus fine des politiques mises en œuvre par les entreprises et ce notamment en analysant leurs bilans sociaux en fonction de plusieurs critères : l’évolution de l’emploi, la rotation du personnel, la durée du travail, l’évolution des salaires, la précarisation de l’emploi et la montée de l’intérim.

En poussant plus loin, on peut déterminer le taux d’exploitation des travailleurs (le rapport entre le cash flow et la masse salariale), mais aussi évaluer l’impact de la fiscalité et le volume des dividendes versés aux actionnaires. Autre étape : s’attaquer à la sous-traitance en veillant à aligner ses conditions de travail sur celles de l’entreprise-mère, une manière de combattre les divisions entre travailleurs. On peut aussi chercher à contrôler le rapport entre les réductions de charges sociales et la création réelle d’emplois. Enfin, outre la réactivation de la revendication de réduction du temps de travail sans perte de salaire et avec embauche, l’effort doit être porté au niveau européen, à commencer par les comités d’entreprise européens qui peuvent contribuer à créer des liens entre syndicalistes aux cultures diverses, dans l’optique de l’ébauche d’un réseau de contrepouvoir syndical.

Ces lignes de résistance ne sont sans doute pas neuves, mais leur conjonction et surtout l’information et la motivation des travailleurs dans ce sens peuvent permettre de croire en un frémissement, indicatif de ce que la conjoncture change et que de nouvelles formes de résistance sont en gestation. C’est en tout cas la conviction des auteurs.

On l’aura compris : ce petit ouvrage n’est pas anodin. Il veut d’abord secouer les consciences endormies en présentant le revers de la médaille que les forces économiques et politiques dominantes tentent d’oblitérer. Il s’agirait toutefois de creuser davantage les différentes pistes de décryptage ouvertes, ce qui déboucherait sur des remises en question, sans doute plus nuancées, mais non moins interpelantes.

[1Ferreras, Critique politique du travail. Travailler à l’heure de la société des services, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2007, 273 p.

[2J’avais, en son temps, consacré un article à « L’utopie de la démocratie syndicale », dans Politique, n° 27, décembre 2002, p. 16- 19.

[3X. Dupret, H. Houen, E. Rydberg, Capital contre travail. L’offensive sur les salaires, Charleroi, Couleur Livres, 2007, 96 p.