Réalité ou illusion de la révolte arabe 2.0

Pierre Coopman

Social Media Revolutions. All Hype or New Reality ? (Révolutions des médias sociaux. Rien qu’une mode ou une nouvelle réalité ?) est un opuscule de soixante pages publié en novembre 2011, coordonné par Philippe Seib, professeur de journalisme et de relations internationales à l’université de Southern California. Trois questions fondamentales sont posées dans les articles de ce livre.

  1. Les animateurs et participants des médias sociaux arabes ont-ils des profils culturels représentatifs des profils culturels majoritaires dans les sociétés arabes ?
  1. Les révolutions arabes aboutissent-elles à des changements de régime grâce aux mobilisations suscitées par les médias sociaux arabes ?
  1. Pourrait-on encore envisager ces changements de régime sans l’appui des médias sociaux ?

Parmi l’ensemble des articles de cet ouvrage, qui tentent de répondre à ces questions, épinglons ceux de David Faris, sur l’Égypte, et de Nadav Samin, sur l’Arabie saoudite.

David Faris, qui enseigne à la Roosevelt University de Chicago défend la thèse selon laquelle les médias sociaux ont eu un rôle déterminant, mais pas définitif dans les évènements de 2011 en Égypte. Nadav Samin, doctorant à l’université de Princeton, chercheur sur les questions relatives aux politiques culturelles en Arabie saoudite, interroge pour sa part la faiblesse des médias sociaux dans l’impulsion d’un mouvement contestataire significatif en Arabie saoudite. Une lecture comparative de ces deux articles est intéressante.

Comment interpréter le nombre de mentions « J’aime » ?

David Faris commence par remettre en question l’opinion défendue dans le livre The Net Delusion, du jeune chercheur d’origine biélorusse Evgeny Morozov (université de Stanford-Californie). Selon Morozov, l’internet ne combat pas les régimes autoritaires. Il considère même que ces régimes ont plutôt tendance à se renforcer grâce à leur contrôle de la toile. David Faris nuance cette thèse en centrant son analyse sur la page Facebook qui a eu le plus grand impact au cours de la révolte égyptienne : « We are all Khaled Said ». La version arabe de cette page, Koullouna Khaled Said, a récolté 1,9 million de mentions « J’aime » (mars 2012). L’interprétation qualitative des valeurs statistiques de l’internet est un domaine encore embryonnaire des « websciences ». L’on peut néanmoins se faire une idée de l’importance que représente 1,9 million de mentions « J’aime » sur une page en arabe, en se référant aux données fournies en 2009 par Internet World Stats. Sur 360 millions d’arabophones dans le monde, le nombre d’utilisateurs de l’internet serait d’environ 86 millions, soit un taux de pénétration de 23%. En Égypte, toujours selon les données disponibles pour 2009, le taux se situerait à 21% (de 80 millions d’habitants). On peut donc considérer que le succès de la page Koullouna Khaled Said est impressionnant. À titre de comparaison choisie au hasard, on notera que la page de campagne électorale 2012 de Nicolas Sarkozy récoltait un peu moins de 600.000 « J’aime » début avril 2012, alors que le taux de pénétration de l’internet en France avoisine les 70% pour une population de 65 millions d’habitants (données de 2010).

Mais les conclusions que l’on peut tirer de ces données restent relatives et à interpréter avec précaution : la page Facebook en arabe du prédicateur musulman de nationalité égyptienne, Amr Khaled, récolte par exemple plus de quatre millions de mentions « J’aime ». C’est deux fois plus que celle consacrée à Khaled Said. Dans ses émissions télévisées, Amr Khaled bat tous les records de l’audimat arabe depuis plusieurs années. En 2006, le New York Times l’avait élu télé-prédicateur musulman le plus célèbre au monde.

Qui était Khaled Said et qui a lancé une page Facebook en sa mémoire ?

Les circonstances du décès de Khaled Said en juin 2010 restent floues. Ce jeune homme de vingt-huit ans aurait, avant ou au moment de son arrestation dans un cybercafé par la police d’Alexandrie, posté une vidéo révélant un trafic de drogues orchestré par la police égyptienne. Les agents l’ont enlevé, battu et assassiné. Des photos de son corps mutilé ont alors commencé à circuler sur le net.

Afin d’expliquer le succès de la page Facebook en hommage à Khalid Said, il faut s’intéresser à la personnalité de Wael Ghonim, le créateur de cette page. Il n’est pas anodin de rappeler que Wael Ghonim était en 2010 un employé de Google à Dubaï. Ce cyberdissident égyptien, bardé de diplômes en informatique, finance et marketing, affirme dans le livre où il retrace ses activités militantes sur internet, que, lors d’une révolution 2.0, « le pouvoir des gens est plus fort que les gens au pouvoir »… Mais c’est lui, plus que les gens, que le magazine Time Magazine a élu en 2011 à la première place dans le top 100 des personnes les plus influentes du monde.

Pour comprendre la réussite de la page Khalid Said, il faut également se remémorer certains préliminaires à la mobilisation en Égypte. David Faris rappelle que dès 2004, un mouvement social appelé Kefaya (Assez) organisait des manifestations contre le système Moubarak. Les manifestations avaient lieu essentiellement sur la célèbre place Tahrir. Quelques sites internet et blogs accompagnaient déjà ce mouvement.

Entre autres préliminaires, Davis Faris note qu’en 2004, des modifications législatives en faveur d’une privatisation de la presse ont permis la parution ou la reparution de journaux indépendants comme Al-Wafd et Al-Masry Al-Yom. Ces journaux n’ont eu de cesse de dénoncer la corruption du régime. La grève de décembre 2006, menée par les ouvriers du textile de Mahalla Al-Koubra, une ville de 500000 habitants au nord du Caire, a ravivé le mouvement ouvrier en Égypte. Un « Spill over effect » s’est produit, avec une multiplication des grèves, aboutissant en avril 2008 à un appel à la grève nationale. Certains chercheurs estiment qu’un million et demi d’Égyptiens ont, d’une manière ou d’une autre, participé à une grève ou à un mouvement social dans les années 2004-2008. La première page Facebook significative en Égypte était d’ailleurs une page de soutien aux travailleurs de Mahalla Al-Koubra, avec 70.000 « J’aime ».

« Inversion de la surveillance »

Pour qu’une révolte éclate, l’internet ne suffit pas, il faut une série de précédents : David Faris souligne ainsi que, depuis plusieurs années déjà, des avocats, des artistes, des réalisateurs de cinéma, etc. dénoncaient les violations des droits de l’homme. Dans ce combat, l’internet s’est avéré un outil d’inversion de la surveillance, dans une société policière où une surveillance quasi permanente de l’État s’exerce sur le citoyen.

La langue utilisée est également importante pour augmenter l’impact de la mobilisation. David Faris note que les premiers blogueurs égyptiens militant contre le pouvoir dans les années 2000, sous des pseudonymes comme Sandmonkey et BigPharaoh, écrivaient essentiellement en anglais pour des « lecteurs mondialisés » (globalaudiences). Les blogs rédigés directement en arabe, comme celui de Wael Abbas (Égypte), un militant des droits de l’homme, apparaitront dans un second temps.

Twitter et Facebook n’ont longtemps pas eu d’interface en arabe. Le fait que Facebook ait ouvert une interface en arabe a facilité l’accès à la page We are all Khaled Said à de nombreux Égyptiens qui ne maitrisent pas bien la lecture de l’anglais. Mais c’est surtout la télévision qui aurait permis de diffuser les appels au changement de régime dans les provinces égyptiennes, comme l’a en partie démontré la chercheuse Sahar Khamis, au terme de ses enquêtes sur la pénétration de la télévision satellite dans les foyers des villages du delta du Nil. Al-Jazeera étant largement diffusée dans ces villages, sa couverture vingt-quatre heures sur vingt-quatre, début 2011, de la révolte égyptienne, a eu beaucoup d’impact, d’autant plus que cette télévision a souvent donné la parole à des Égyptiens s’exprimant en dialecte, dans la langue du peuple.

L’influence de la réussite de la révolution tunisienne en janvier 2011, abondamment relayée par Al-Jazeera, ne doit pas non plus être minimisée. Selon David Faris, les évènements en Tunisie ont encouragé la contestation qui a mené à la chute de Moubarak en février 2011. Last but no least, les faiblesses inhérentes au pouvoir, les intrigues de palais et les conflits qui divisent les milieux proches du sommet de l’État, peuvent également jouer un rôle, alimenter la petite histoire qui explique qu’un pouvoir, que l’on croyait invincible, s’effondre du jour au lendemain.

La comparaison contrastée avec l’Arabie saoudite

L’Égypte et l’Arabie saoudite sont parmi les marchés les plus importants pour les médias sociaux au Moyen-Orient. Dès lors, pourquoi ces médias seraient-ils porteurs d’une révolution en Égypte, mais pas en Arabie saoudite ?

Nadav Samin observe qu’à Riyadh, une frange de la population aisée, relativement jeune, demande un assouplissement des aspects les plus rigoristes du régime à travers la presse et la littérature. Quelques figures religieuses libérales ont lancé des pétitions favorables aux réformes. Il y a récemment eu une campagne pour autoriser les femmes à conduire en voiture. Et depuis des années déjà, la condition de la femme en Arabie saoudite est relatée par des romancières réformistes telles que Zeinab Hifni (par exemple, dans son célèbre roman Femmes de l’Équateur).

La masse des travailleurs étrangers (5 millions de personnes sur une population totale de 26 millions d’habitants) reste muette. L’essentiel des revendications en faveur d’un changement de la société émane des nationaux saoudiens, donc au minimum des classes moyennes ou supérieures. L’initiative saoudienne la plus osée sur Facebook a été une page qui annonçait une manifestation nationale le 11 mars 2011. « Mais il y a presque eu plus d’hélicoptères dans le ciel de Riyadh, ce 11 mars, que de manifestants dans les rues », ironise Nadav Samin. L’on peut d’ailleurs aisément vérifier que la page de la mobilisation du 11 mars 2011 a récolté un score très modeste. Celui-ci se trouve encore en dessous des 750 mentions au moment de boucler cet article en avril 2012.

Des populations conservatrices

Nadav Samin explique qu’il faut porter le regard, selon les cas, sur les dynamiques ou les inerties endogènes d’une société. La société saoudienne est profondément conservatrice et l’opulence matérielle aide à préserver ce conservatisme. En février 2012, le Saoudien Hamza Kashgari, journaliste au quotidien Al-Bilad publiait sur Twitter trois messages dans lesquels il s’adressait directement au prophète Mohammed pour émettre des réserves sur certains aspects de sa vie. Des milliers de Saoudiens se sont indignés. Se sentant menacé, Hamza Kashgari a quitté le pays. Les autorités malaisiennes l’ont arrêté au troisième jour de sa fuite et l’ont extradé. Accusé d’apostasie, il est aujourd’hui emprisonné et risque la peine de mort… Cette affaire ne provoque pas de remous particuliers. Les Saoudiens semblent même considérer que Hamza Kashgari mérite d’être jugé. Ils demandent quelques assouplissements pour faciliter leur vie, mais ne contestent pas vraiment l’ordre établi. Par contre, des forums de discussions sur la solidarité tribale, comme Al-mountadayyaat al-qabaliyat ont beaucoup de succès en Arabie saoudite.

Nadav Samin compare ses observations sur l’Arabie saoudite avec ce qui s’est passé en 2011 en Égypte et conclut que l’immense majorité de la population égyptienne est sans doute aussi conservatrice que la population saoudienne. Mais les Égyptiens semblent, toutes proportions gardées, plus mobilisables parce que plus pauvres et plus durement marqués par les crises économiques à répétition, le clientélisme ambiant et la gabegie.

On rappellera ici les propos de Baudouin Dupret, interviewé par le Blog Arab Press et La Revue nouvelle en avril 2011. Ancien chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales du Caire, Baudouin Dupret remarquait que lorsque 250.000 personnes manifestaient place Tahrir, c’était sans doute un mouvement de masse, mais qu’il restait plus 14 millions d’habitants du Caire qui n’y participaient pas, dont au moins 10 millions parce qu’elles sont trop jeunes, trop pauvres ou trop vieilles.

Le paradigme tunisien

À propos de la Tunisie, Philippe Seib rejoint à bien des égards ces analyses concernant l’Égypte. Sous le régime de Ben Ali, la pénétration de l’internet était limitée, en Tunisie, à 23 % (de 10 millions d’habitants). Des activistes Facebook comme le Tunisien Hamadi Kaloutcha sont donc plus représentatifs d’une certaine jeunesse mondialisée que de la majorité de la société tunisienne. Leur activisme a cependant accéléré le mouvement de révolte et permis de gagner le soutien international. Mais la télévision satellite, présente dans 93% des foyers tunisiens depuis plusieurs années, a certainement joué un rôle encore plus déterminant à cet égard.

Comme en Égypte, la Tunisie avait connu certains préalables en termes de mouvements sociaux : en 2008, par exemple, des manifestations liées au chômage endémique avaient eu lieu dans la zone minière du sud de la Tunisie, plus de deux ans avant l’immolation, à Sidi Bouzid, de Mohamed Bouazizi, ce diplômé-chômeur vendeur de légumes dont le suicide déclenchera les évènements de janvier 2011.

Le conservatisme fait également partie des paramètres nécessaires à la compréhension du contexte tunisien. La page Facebook la plus caractéristique des dérives conservatrices et intolérantes est sans doute celle qui a été créée pour insulter Nadia Al-Fani. Cette cinéaste au look androgyne (elle n’a pas de chevelure) a eu le triste privilège de récolter 47.000 « J’aime » (mars 2012) — un score vraiment très honorable (sic) — sur une page intitulée « Pour qu’il y ait 10 millions de crachats sur la tête de cette truie chauve »… Le crime qui vaut à la cinéaste de devoir subir cette campagne de haine est principalement la diffusion en Tunisie de son documentaire Ni Allah ni maitre, où elle déclare ouvertement son athéisme. Il serait imprudent de déduire du succès de cette page Facebook que les Tunisiens sont hostiles et rétrogades. Plusieurs polémiques qui ont eu lieu depuis la chute de Ben Ali, notamment celle concernant la diffusion sur Nessma TV du film franco-iranien Persepolis (où Dieu est représenté sous les traits d’un vieillard barbu), permettent néanmoins de penser que, en Tunisie, comme ailleurs dans le monde arabe, les références à Dieu et à la religion font partie des valeurs irriguant profondément la société. Les gens se sont révoltés contre leurs dictatures, mais il serait audacieux d’affirmer qu’ils ont entamé un processus de remise en question des valeurs axées sur la religion. Dans ce contexte, les médias sociaux servent autant, si pas plus, à exprimer la religiosité de la société qu’à fomenter des révoltes.

Honneur et dignité

Les slogans d’honneur et de dignité, prononcés dans toutes les manifestations du printemps arabe, reflètent également cet attachement aux valeurs. Ce sont d’ailleurs les pages Facebook qui expriment un sentiment d’indignation face au viol de la morale, de « l’honneur et de la dignité », qui rencontrent le plus de succès. 1,9 million de « J’aime » (mars 2012), par exemple, pour la page en hommage à Hamza Al-Khatib, ce jeune garçon de treize ans arrêté par les services de sécurité syriens en avril 2011 — en marge d’une manifestation à Deraa dans le sud de la Syrie — et livré mort à sa famille, un mois plus tard, le corps affreusement mutilé par la torture. Khaled Said, en Égypte, et Hamza Al-Khatib, en Syrie, ont en commun d’êtres les énièmes décédés sous la torture dans des sociétés civiles arabes anéanties, n’étant plus en mesure que de brandir des valeurs conservatrices et religieuses pour lutter contre l’oppression. Plus que les pages Facebook politiques (par exemple The Syrian Revolution avec un résultat très honorable de 400.000 « J’aime »), ce sont ces pages dénonçant des violations qui heurtent profondément les valeurs de probité de ces sociétés musulmanes qui ont vraiment récolté l’adhésion de plusieurs millions de personnes. Les campagnes télévisées menées par Al-Jazeera pour dénoncer ces assassinats ont ensuite définitivement métamorphosé les assassinés en héros post-mortem du basculement arabe.