Re-vivre

Cathy Malmendier

Le 12 juillet 1992, Corine Malmendier est assassinée en compagnie de son compagnon Marc. Sa petite sœur, Cathy, a huit ans au moment des faits. Cet évènement tragique aura des conséquences lourdes sur le parcours de la petite fille qui doit néanmoins continuer à vivre. Fortement touchée par le drame, Cathy choisira finalement d’effectuer une médiation et de rencontrer un des deux assassins de sa grande sœur. Cet entretien avec le meurtrier, qui aura lieu dix-sept ans après le drame, a été pour elle un déclic et lui a permis de reprendre le cours de sa vie.

Alexis Van Doosselaere : Pour vous qui en avez vécu le processus, qu’est-ce que la justice restauratrice ?

Cathy Malmendier : C’est restaurer l’âme de quelqu’un. Après le genre d’histoire que j’ai vécue, on peut avoir du mal à se construire. J’étais petite quand tout ça est arrivé et je me suis construite avec des choses qui manquaient, sur quelque chose de pas stable du tout. Mes parents n’allaient pas bien et mes relations avec eux étaient conflictuelles. J’avais besoin de remettre mes idées en place. La justice restauratrice, c’est pour reprendre sa vie en main et passer à autre chose. En bref, revivre. Avoir une vie, en avoir conscience et en faire quelque chose.

Ça compte aussi pour les auteurs d’ailleurs. Ils ont aussi de l’ordre à mettre dans leur tête pour avoir une vie et l’assumer correctement. Pour pouvoir retourner dans une société qui a des règles et pour pouvoir les respecter. La médiation, c’est très important parce qu’on est obligé de vivre ensemble. Il y aura toujours des victimes et des auteurs. Il faut mettre des choses en place pour que la cohabitation soit possible, cohérente, acceptable, et sécurisante.

a.v.d. : Quelle est la place des victimes dans notre société. Ne vivent-elles pas aussi une désocialisation, comme les auteurs ?

c.m. : Si, c’est très juste de dire que les victimes doivent aussi se réinsérer dans la société. À une époque, je me sentais hors de la société. J’étais totalement perturbée. J’avais tellement de difficultés à m’inscrire dans la ligne de conduite des gens normaux qui se construisent un futur et qui évoluent. J’ai moi aussi cette impression que je me suis doucement réinsérée, pour être à nouveau à l’aise avec les règles de base de la société.

À l’époque, je me sentais incomprise. Je n’avais pas de réactions saines par rapport à la vie de tous les jours. Je crois qu’il faut aux victimes une réadaptation des sentiments, pour réadapter leurs manières de réagir face aux situations normales de la société, pour pouvoir se réinscrire dans le schéma classique qu’est la scolarité, pour pouvoir évoluer dans leur travail, dans leur famille. En travaillant sur moi-même et en faisant les démarches nécessaires, j’ai pu effectuer cette réadaptation. Je ne me sens pas aujourd’hui tout à fait normale, mais je me sens droite dans mes bottes, bien dans mes baskets. Il y a encore du chemin à faire. De toute façon, le mot réinsertion est logique dans les deux cas, auteurs ou victimes.

a.v.d. : Les relations sociales changent du jour au lendemain lorsque l’on vit un évènement tragique ?

c.m. : On ne peut pas être appréhendé normalement si nos réactions ne sont pas normales. C’est logique que les gens n’arrivent pas à nous comprendre et que donc nos relations soient altérées. Par exemple, il a longtemps été impossible pour moi d’aller voir des films un peu violents au cinéma. Mes amis y allaient, mais sans moi, ce qui influait directement sur ma vie sociale. J’étais très accrochée à certains amis. Je rentrais dans leurs vies, dans leur famille. Mes relations amoureuses ou amicales n’étaient pas saines à l’époque. Et plus on grandissait, plus c’était compliqué de rester dans ces relations superfusionnelles.

a.v.d. : Qu’est-ce que la justice restauratrice vous a apporté dans votre cheminement ?

c.m. : Pour moi, elle a tout changé. J’étais enfermée dans des questions que je me posais sans cesse. Ça tournait en rond et je n’en sortais pas. Mon esprit vagabondait et je me reposais toujours les mêmes questions. C’étaient des questions qui touchaient aux évènements vécus par ma sœur, à ce qui avait été dit à ce propos à l’école, dans les journaux. J’avais huit ans à l’époque et ça prenait des proportions hallucinantes. Il y avait des moments où j’essayais de ressentir ce qu’elle avait vécu. Je rentrais dans des états d’angoisses qui n’avaient pas lieu d’être. Je pensais que j’étais irrécupérable et que j’avais basculé dans la folie. Pendant des années, j’ai eu l’impression de sentir le cadavre. Je me mettais dans des états destructifs.

Quand papa a rencontré un des deux assassins de ma sœur, j’ai eu l’occasion d’avoir un compte rendu clair de ce qui avait été dit et je n’avais pourtant pas l’impression d’avoir trouvé des réponses concrètes à mes questions. J’avais déjà souvent pensé à l’autre assassin parce qu’il était plus jeune. Quand j’ai eu son âge, je me suis dit que j’étais toujours une gamine et que je n’aurais, moi non plus, peut-être pas été à l’abri d’être emportée par quelqu’un de plus âgé qui avait de l’autorité sur moi. Je me suis donc dit que si une seule personne pouvait répondre à mes questions, c’était lui. Je ne lui faisais pas plus confiance qu’à l’autre meurtrier, mais je pensais que, lui aussi, était victime de ce qui s’était passé. Même s’il s’est avéré qu’en fait, il n’était pas soumis à l’autorité de l’autre auteur plus âgé. Je pensais qu’il pouvait répondre à mes questions à propos des aspects pratiques. Je voulais en savoir plus à propos de certaines incohérences qui subsistaient.

J’ai donc fait les démarches nécessaires, avec M. Buonatesta qui travaille dans l’asbl Mediante, et j’ai rencontré le deuxième assassin pour effectuer une médiation. En fait, il n’a pas vraiment répondu à mes questions et peut-être que je n’aurais pas pu lui faire suffisamment confiance pour croire vraiment ce qu’il disait. Je pense que je ne me trompe pas quand je dis qu’il n’était pas sincère. Je crois que sa volonté à lui, c’était de m’aider, et je pense que cette envie était réelle, mais il était incapable de comprendre que ce que j’avais vraiment besoin d’entendre, c’était la vérité. Il avait une vraie envie de me soulager. Il m’a dit ce qui lui semblait être le plus facile à entendre pour moi, le plus acceptable. Je crois que c’est quelqu’un qui est perturbé et qui n’est pas sincère avec lui-même. Peut-être aussi que ses souvenirs étaient confus, dix-sept années s’étaient écoulées depuis ce soir-là. Paradoxalement, une fois que j’avais été le voir, j’ai arrêté de me poser des questions. C’était ma dernière chance d’avoir des réponses. J’aurais pu continuer à me reposer les mêmes questions, mais ce ne fut pas le cas. Parfois, elles passent dans ma tête, mais elles ne restent pas accrochées comme auparavant. Je sais que je n’aurai jamais les réponses aux questions que je me pose. Durant tout le temps où j’étais en face de lui, c’est comme si j’étais sortie de ma vie, de mon tourbillon et que j’avais pu inverser la tendance. Je ne ressentais rien sur le moment, j’emmagasinais les informations sans être vraiment présente. Comme si j’avais pu sortir de ma vie et la réparer de l’extérieur, comme une forte prise de recul qui m’a permis de voir plus clair, au-delà de mes questions. J’ai pu ouvrir les yeux sur mes réactions, sur la manière dont je vivais ma vie. Ce fut un déclic !

Dans ma vie, j’ai eu deux déclics. Le premier, c’était le jour où mes parents m’ont annoncé la mort de ma sœur. Je suis restée bloquée sur des tentures qui étaient en face de moi et je me répétais : « Il faut fermer les tentures, il faut fermer les tentures. » Il y a une partie de moi-même qui est sortie de ma vie concrète à ce moment. Et j’ai l’impression que, quand je suis sortie de la médiation, j’ai pu fermer les tentures. En sortant, j’ai croisé le regard du policier qui était dans la pièce et j’ai vu dans ce regard la même sensation de vide que quand mes parents m’ont annoncé la mort de ma sœur. Il y a eu un deuxième déclic à ce moment-là.

a.v.d. : Vous ne vous êtes donc pas énervée pendant l’entretien, malgré la charge émotionnelle ?

c.m. : Je pense qu’il n’avait pas conscience de ce qu’il représentait pour moi, de sa place d’assassin, des conséquences de ses actes sur toute ma vie et ma famille… Il était poli. Il montrait qu’il avait envie de m’aider, mais il a eu quelques paroles culottées et déplacées sans, je crois, s’en rendre compte. Si je n’avais pas été dans cet état de non-ressenti, il y a des mots que je n’aurais pas supportés. J’aurais franchement pu péter les plombs ! Quand je suis ressortie, le policier avait de la haine dans les yeux. Ma haine est restée dans les yeux du policier. Je suis sortie sans tout ce bagage, ce chaudron négatif qui prenait toute ma vie et qui avait des conséquences infernales. C’est l’impression que j’ai eue et ça s’avère juste car la tendance s’est inversée. Le bilan est positif. Il y a des choses que je ne rattraperai jamais ou avec beaucoup de courage. Il y a des choses qui sont perdues, des conséquences de mon comportement d’adolescence que je ne pourrai jamais rattraper. Mais maintenant je peux construire ma vie, j’ai confiance en moi. Je donne un sens à ma vie. J’ai très envie d’évoluer. Je peux profiter du moment présent. Je n’ai plus d’angoisses, elles sont parties du jour au lendemain. Ce fut un gros changement car elles me bouffaient l’existence. J’ai pu revivre. Vraiment. J’espère que ce genre de médiation pourra aider d’autres gens. Même si on ne peut pas garantir que ce genre d’expérience ait toujours un impact positif, moi ça m’a sortie de mon cauchemar. Je revis.

a.v.d. : Vous êtes donc optimiste quant à votre avenir ?

c.m. : J’ai toujours un problème avec le fait que les assassins de ma sœur pourraient sortir un jour. Les gens ont du mal avec la réinsertion des criminels. J’estime avoir le droit, en tant que victime, et en tant que citoyenne, d’exiger qu’une enquête psychologique à propos de la capacité de l’auteur à s’inscrire dans la vie en société soit effectuée. Je souhaiterais également que tout soit mis en œuvre pour que, le jour où ils sortent, ils ne récidivent pas. Cela signifie qu’il faut qu’un travail d’éducation soit mis en place dans les milieux carcéraux. J’aimerais que ce soient des personnes saines qui sortent de prison. J’aimerais que soit mis en place un système plus rassurant.

C’est difficile dans les faits, mais ce serait quand même plus agréable si tout le monde avait une vraie envie d’évolution, de choses raisonnables. J’aimerais que l’idée de la justice restauratrice soit propagée au maximum. Petite, ça m’aurait aidée. J’ai eu la chance d’avoir mon papa. J’espère que l’asbl que l’on va fonder pourra jouer un rôle là-dedans.

a.v.d. : Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur cette asbl et sur votre rôle dans celle-ci ?

c.m. : Le but de l’asbl, qui s’appelle Re-Vivre, sera de promouvoir la justice restauratrice. J’espère qu’elle pourra se permettre d’aller un peu partout pour pouvoir restaurer des personnes, pour pouvoir développer des études spécialisées dans la victimologie, des études de cas de personnes qui s’en sont sorties. L’idée, c’est d’apprendre des autres et de développer des techniques concrètes, pour donner cette envie d’évolution et pour permettre de sortir de sa condition de victime, de passer à autre chose.

Pour ma part, j’aimerais donner un coup de main dans la mesure du possible. ça m’apporte beaucoup de choses de côtoyer des gens qui sont dans le même état d’esprit. Ça m’aide à évoluer, à encore accepter certaines choses. C’est un milieu qui grouille de gens motivés, compétents, qui ont envie d’évolution dans le milieu, qui ont une manière très positive et constructive de voir les choses. J’ai l’impression que je pourrais donner mes petites idées. J’ai besoin de m’entourer de gens comme ça. C’est très enrichissant de rencontrer des gens qui voient les choses différemment, qui proposent des idées nouvelles.

Propos recueillis par Alexis Van Doosselaere le 11 février 2011