Radicalisation de la menace sur le travail social

Julien Scharpé • le 1er mars 2017
Terrorisme, travail social, NVA.

Environ 800 personnes se sont rassemblées ce jeudi 16 février, place Poelaert à Bruxelles, contre la Proposition de loi modifiant le Code d’instruction criminelle en vue de promouvoir la lutte contre le terrorisme [1]. À l’initiative du rassemblement, nous retrouvons un nombre impressionnant d’organisations [2] dont le collectif « École en colère ». Alors que les assistants sociaux sont un public majoritairement peu mobilisé politiquement, s’inscrivant dans une conception normative de leur travail [3], un premier rassemblement de cette ampleur mérite une attention particulière...

Un contexte politique tendu

Cette mobilisation s’inscrit dans un contexte politique où le contrôle des personnes en situation de précarité ne cesse de croitre. Au nom de la lutte contre la menace terroriste, plusieurs arrêtés et circulaires avaient déjà été adoptés à l’encontre des bénéficiaires du revenu d’intégration sociale (RIS) et des migrants.

Willy Borsus déclarait déjà le 20 novembre 2015 : « Il est normal que les bénéficiaires d’un revenu d’intégration soient disponibles sur le marché de l’emploi. Cette mesure est logique et elle s’intègre aussi dans le contexte du départ de certains bénéficiaires du RIS vers des zones comme la Syrie ou l’Irak, mais aussi plus simplement par le phénomène connu de personnes partant en villégiature à l’étranger tout en continuant à bénéficier du RIS » [4].

En parallèle, d’autres mesures ont été mises en place afin de « responsabiliser » les bénéficiaires. Ainsi, l’extension du projet individualisé d’intégration sociale (PIIS) à l’ensemble des bénéficiaires [5] d’un RIS, désigne tant ceux-ci que leurs assistants sociaux comme coresponsables de la précarité, devant se « mettre en projet » ensemble pour atteindre le seul moyen de réinsertion désormais envisageable : l’emploi.

Toujours à titre d’exemple, le 2 janvier 2016, Jan Jambon et Théo Francken mettaient à jour une circulaire qui n’avait jamais été appliquée, afin de faciliter l’intervention des forces de polices dans les écoles afin d’expulser les enfants sans-papiers [6].

Les motivations du projet de loi levant le secret professionnel avaient le mérite d’être clairs : « Cette proposition de loi vise à contraindre les institutions de sécurité sociale et leur personnel à communiquer des renseignements au sujet des personnes qui font l’objet d’une enquête concernant des infractions terroristes au procureur du Roi qui mène cette enquête et qui en fait la demande. Les auteurs estiment que le secret professionnel ne s’applique pas en l’espèce » [7].

De l’ensemble de ces mesures se dégage une conception coercitive du travail social, dans laquelle les personnes les plus fragilisées sont à la fois responsables de leur précarité et... associées à la violence terroriste. Ces mutations que le législateur essaye d’apporter aux différents secteurs du travail social sont antithétiques des valeurs acquises au cours de la formation des assistants sociaux : les conflits entre les valeurs portées par les travailleurs et celles portées par les pouvoirs publics s’accumulent à chaque nouvelle mesure [8].

Un projet de loi qui repose sur un slogan

Au-delà des oppositions entre différentes sensibilités politiques, plusieurs acteurs de terrain se posent la question du caractère praticable de la proposition de loi. Alors que le concept de radicalisation est omniprésent dans le discours médiatique, sa traduction dans les réalités pratiques s’avère difficile sinon impossible. Lorsque les travailleurs sociaux essayent de « l’observer » dans le cadre d’une intervention sociale, ils se trouvent confrontés à un véritable manque d’outils. Plus encore, les outils existants sont d’une piètre qualité. Par exemple, la modification de l’identité ou l’intérêt soudain pour une religion sont considérés comme des « indicateurs » de radicalisation selon le ministère de l’Éducation nationale en France [9]... Évidemment, ces indicateurs peuvent tout aussi bien répondre à une crise de la quarantaine ou encore à une affirmation identitaire permettant de reprendre pied dans la société ! La médiocrité des outils proposés aux travailleurs sociaux trouve son origine dans le concept même du « processus de radicalisation » tel qu’il est utilisé dans la sphère politico-médiatique. Selon Renaud Maes, celui-ci répondrait davantage à un besoin de conforter le discours préétabli des responsables politiques que de décrire les faits [10] :

« Ainsi posé, le problème devient contrôlable et donc politiquement rassurant : il suffit de surveiller de près les individus qui, dans la population, correspondent aux critères de prédisposition, de contrôler les contacts avec les agents identifiés... Depuis 2005, partout en Europe, on a donc contrôlé de près les musulmans, banni des prédicateurs, surveillé des mosquées, etc. Pour autant, à chaque nouvel attentat, l’efficacité de ces mesures tient plus dans la foi sans cesse renouvelée qu’elles inspirent que dans l’épreuve des faits. Plus encore, la plupart des travaux sérieux s’intéressant aux “radicalisés” en question ont mis en évidence que leur conversion tenait plus du basculement soudain que d’un lent processus d’apprentissage, et que ce basculement n’a rien à voir avec une “éducation religieuse” ».

Cette illusion dans laquelle les pouvoirs publics s’enferment se révèle contreproductive dans le cadre de la lutte contre le terrorisme elle-même. En rompant le lien de confiance que permet le secret professionnel entre les assistants sociaux et les usagers, les pouvoirs publics prennent le risque de rompre les contacts entre les institutions dont ils ont la gestion et une partie non négligeable de la population. Cette rupture vis-à-vis des institutions peut de plus contribuer à renforcer, par contraste, l’image positive de certaines associations intellectuelles et caritatives qui servent de base de recrutement pour les groupes djihadistes violents — comme ont pu l’être « Sharia4Belgium » et « Resto du Tawhid » [11].

C’est donc sur la base de critères vagues et un concept contestable que les assistants vont être contraints de rendre des comptes, au risque d’encourir des amendes allant de 26 à 10.000€ en cas de refus de communiquer les renseignements demandés par le procureur du Roi. Plus encore, cette injonction va contribuer à les rendre profondément inefficaces dans leur mission de renforcement des liens sociaux !

Remise en question du rôle des travailleurs sociaux

Les différentes associations rassemblées le 16 février ne comprennent pas les déclarations du législateur quant à la « nécessité de préciser un code de déontologie qui était déjà explicite sur la question de la protection de n’importe quelle personne : « 3.5. L’assistant social ne peut déroger au secret professionnel que si les intérêts ou la sécurité du client ou de tiers sont menacés » [12].

Derrière cette « nécessité à préciser » la manière dont les assistants sociaux devraient se comporter face à la violence terroriste, semble surtout se cacher le désir de transformer le rôle de l’assistant social. Cette injonction de transmettre les informations et, dans une certaine mesure, de « débusquer les terroristes », constitue, pour nombre d’assistants sociaux, un glissement de leur rôle de soutien aux tiers vers le contrôle de ceux-ci. Ainsi, une question posée par Christine Mahy [13] trouve un écho très large parmi les professionnels du secteur et les travailleurs sociaux en formation : si la cible réelle de cette « lutte contre le terrorisme » n’était pas le travail social lui-même ?

[1Proposition de loi de V. Van Peel, modifiant le Code d’instruction criminelle en vue de promouvoir la lutte contre le terrorisme, Ch. repr., déposée le 22 septembre 2016, DOC 54 2050/001, https://lc.cx/JdUp

[2Notamment, la Ligue des droits de l’Homme (LDH), De Liga voor Mensenrechten (LIGA), le Comité de vigilance en travail social (CVTS), la Fédération des CPAS bruxellois, la Fédération des CPAS wallons, Solidaris-Mutualité socialiste, la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB), la Confédération des syndicats chrétiens (CSC), l’Association de défense des allocataires sociaux (l’ADAS), le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP), Netwerk tegen Armoede, le Forum-Bruxelles contre les inégalités, le Collectif solidarité contre l’exclusion, École en colère, la Fédération des services sociaux, le CIRE, la Fédération wallonne des assistants sociaux de CPASF (Fewasc), MOC Wallonie-Bruxelles, Tout Autre Chose, l’Union syndicale étudiante.

[3J-F Gaspar, Tenir ! Les raisons d’être des travailleurs sociaux, Paris, La Découverte, coll. « Enquêtes de terrain », 2012.

[5Loi du 21 juillet 2016 modifiant la loi du 26 mai 2002 concernant le droit à l’intégration sociale, MB, 2 aout 2016.

[6Circulaire modifiant la circulaire du 29 avril 2003 relative à l’éloignement de familles avec enfant(s) scolarisé(s) de moins de 18 ans. Intervention des services de police dans les écoles, 2 janvier 2016.

[7Proposition de loi de V. Van Peel, op. cit.

[8Or on sait que ces conflits de valeurs qui marquent le travail social sont l’un des facteurs majeurs de burn-out des assistants sociaux. Voir M. Sylin & R. Maes, Les dynamiques du travail social et de l’accompagnement des usagers : une mise en perspective de la notion de transition, REFUTS, 01/07/2013.

[9Prévenir la radicalisation des jeunes, MENESR, 2015.

[10R. Maes, « Radicalisation : que peut l’éducation populaire ? », in Journal de l’Alpha, 204, Lire & Écrire, 2017.

[11C. Torrekens, « Comprendre le basculement dans la violence jihadiste », La Revue nouvelle, 27 novembre 2015 (consulté le 16 février 2017).

[12Code de déontologie belge francophone des assistants sociaux, UFAS, 1985.

[13C. Mahy et J. Blairon, « Radicalisation de la guerre faite au travail social : pourquoi ? » (consulté le 16 février 2017).

Illustration : Photographie intérieure d’un bâtiment d’une prison à Presidio Modelo, Isla de la Juventud, Cuba, Friman, 2005.