Radicalisation

Christophe Mincke

Je l’ai connu quand j’étais gosse. Il habitait à quelques mètres de chez moi, avec ses cinq frères et sœurs. Sa mère avait l’accent français. Elle était d’origine maroco-algérienne. Son père était algérien. C’était un gamin comme les autres.

Je l’ai recroisé il y a quelques années, lui et sa femme née au Maroc. Ils habitent à nouveau près de chez moi.

Ils font partie des gens les plus doux, les plus aimables et les plus serviables que je connaisse. Ils ont trois enfants qu’ils éduquent dans le respect d’autrui. Leur première est dans la classe de mon dernier. Pleine de vie et malicieuse, elle est de ces enfants qui donnent envie d’en avoir.

Il travaille et retape sa maison.
Elle est femme au foyer faute de trouver un boulot.

Ils ne dépendent de personne, parlent parfaitement français, sont respectueux des lois et d’autrui. Des exemples d’intégration. Mais n’est-ce pas une insulte que de parler d’intégration ? Il est né ici après tout. Comme moi. Il est d’ici, autant que moi. Elle est née « là-bas », mais ça ne semble pas poser le moindre problème.

Si, quand même. Ils sont musulmans. Ah oui, ces choses arrivent avec ces gens-là. En outre, par choix personnel, elle a décidé de porter le voile. Une manière de vivre sa foi et les dogmes de l’islam ? Une interrogation sur ce qu’elle garde de son pays d’origine ? Une manière de décider ce qu’elle veut être ? Une façon de revendiquer ce qu’elle est lors même qu’elle est montrée du doigt ? Un désir de se vêtir comme cela parce qu’elle pense que ça lui correspond ? Sans doute un peu de tout ça. Je ne l’ai pas cuisinée sur le sujet. Pourquoi le ferais-je ?

On la regarde de travers, parfois. Lui aussi. Est-ce qu’il ne la forcerait pas à porter le voile ? Quel mari est-il ? Et quel père ? Vous savez comment sont les musulmans, hein, mon bon Monsieur. Il ne faut pas vous faire un dessin, n’est-ce pas ?

Et puis, tous les jours, ils voient les manchettes des journaux. On illustre le moindre article sur les musulmans d’une photo de femme en niqab. On s’inquiète : « Islam, ce que personne n’ose dire », « Comment les Frères musulmans ont pris la Belgique en otage », « Faut-il avoir peur de l’islam ? », « Radicalisation en prison ». Jusqu’à la nausée. Dans le caniveau, dans la fange, trainés. Rien n’est trop bas, trop imbécile, trop caricatural pour parler de « ceux-là ».

Dans les débats télévisés, au JT, sur les forums en ligne, à la radio, à longueur de cartes blanches, dans le regard des gens, l’islam, vu comme un mal absolu, un ferment de violence, de terrorisme. Jamais comme quelque chose d’anodin ou de positif : croire en quelque chose, avoir des valeurs, être attaché à des principes. De simples croyants vus au travers du prisme de l’« islamo-fascisme » et de la « radicalisation ».

Et puis, on rejette le foulard de partout… oh, pardon, les « signes religieux ostentatoires », rien à voir avec une focalisation sur les musulmans, bien entendu. Elle voudrait reprendre des études, mais où acceptera-t-on son voile ? Et qui l’engagera après ? Et qu’arrivera-t-il si leur fille, devenue grande, veut porter le foulard ? N’aura-t-elle accès qu’à des écoles de second niveau ? Et s’il n’en reste aucune pour tolérer que l’on se couvre les cheveux ?

Tout cela est trop pour eux. Ils viennent d’annoncer leur départ. Ils ont acheté une maison au Maroc. Ils font le chemin inverse. Mais ils ne sont pas poussés par la faim, par la guerre, par l’oppression politique ou par le chômage… Ils ont pourtant tout ici. Sauf une chose, le droit d’être, en paix, ce qu’ils souhaitaient être. Ce droit qu’ils reconnaissent bien volontiers aux autres, on le leur refuse à force de tracasseries et de brimades.

Elle est là aussi, la radicalisation. Celle du rejet. Une radicalisation bien de chez nous, heureusement. De celles sur lesquelles on peut fermer les yeux.