Radicalisation

Anathème • le 28 avril 2013

Il y a un temps pour les concessions et l’ouverture et un temps pour la lutte. Lorsqu’on fait face à un ennemi qui fait flèche de tout bois, lorsque le front est tellement étendu qu’il devient impossible de le tenir, lorsque le temps se fait long et que la fatigue gagne, il faut trouver en soi des ressources que l’on ne soupçonnait pas.

On a vu souvent l’issue d’une bataille se décider au dernier moment, une situation se retourner alors que l’on croyait tout perdu car ceux qui se trouvaient sur le point d’être submergés ont compris qu’ils n’avaient d’autre choix que de l’emporter, pour eux, pour leurs proches, pour tout ce en quoi ils croyaient.

Il est d’autres combats qui semblaient désespérés, qui l’étaient, mais dont l’issue fatale constitua un exemple pour d’autres, plus tard, qui viendraient remporter la victoire qui, alors, était hors de portée.

Quand l’enjeu est notre démocratie, les principes les plus fondamentaux auxquels nous croyons, notre liberté et, plus encore, notre intégrité, il ne faut pas que tremble la main qui doit trancher dans le vif.

N’ayons pas peur de le dire : nous sommes confrontés à de dangereuses mutations sociales qui menacent ce que nous sommes profondément. Ne voit-on pas que, partout, le religieux ressurgit, brandissant crucifix ou Coran, sournoisement ou avec violence, qu’il appelle à l’abolition du modèle occidental de partage des domaines religieux et profane, qu’il revendique l’instauration de pratiques religieuses dans l’espace public, dans nos écoles et nos institutions ? Les uns veulent que la définition chrétienne du mariage serve de modèle à l’État et cherchent à empêcher par tous les moyens la consécration des unions d’homosexuels, les autres veulent que l’on accepte que les femmes se voilent les cheveux et portent de longues jupes ou que leurs enfants ne mangent pas certaines viandes, d’autres encore cherchent à cacher la chevelure des hommes…

Il faut lutter contre cette immixtion du religieux dans nos vies, lesquelles doivent être neutres, parfaitement, il faut refouler la croyance dans le plus profond du fort intérieur. Il ne faut pour autant pas se cacher la difficulté de l’entreprise : comment être sûr que la longueur de cette jupe est due à des convictions religieuses et non à un effet de mode ? comment déterminer que cet enfant refuse la viande parce qu’il est de confession musulmane et non suite à la lecture d’un prospectus de Gaia ? comment être certain que ce garçon qui tente de nouer des relations hétérosexuelles avec une condisciple le fait par goût et non par respect d’un prescrit papiste ?

La voie la plus sûre est, sans conteste, d’appliquer le principe de précaution, à l’image de cette école française ayant exclu une jeune fille car elle portait un bandeau (de huit centimètres, s’il-vous-plait) dans les cheveux et une jupe trop longue, atours dont on pouvait soupçonner une motivation religieuse ; ou encore, à l’exemple de cette directrice d’école française – encore, la France est donc bien le phare de l’humanité – qui fit parvenir aux parents d’élèves un billet indiquant que les élèves seraient obligatoirement servis de viande à la cantine, viande qu’il leur faudrait ingurgiter, et de leur rappeler « que [leur] enfant est scolarisé à l’école de la République, et que la laïcité – qui est un des fondements de cette République – doit être respectée dans son intégralité. »

Cette voie intégriste nous montre le chemin à suivre. Foin de précautions et d’interrogations, que le refus de cette viande républicaine puisse être une question de (dé)goût, d’allergie, d’éthique ou de végétarisme ne change rien au fait qu’il peut être le cheval de Troie d’un prosélytisme radicalisant qui n’attend qu’un signe pour devenir violent.

Aussi faut-il, sans plus tarder, généraliser cette démarche et extirper le religieux de nos interactions sociales. Je propose donc la création d’un organe dont la tâche sera d’examiner toutes les pratiques sociales qui pourraient être motivées par des questions religieuses et d’indiquer les mesures à prendre pour laïciser intégralement nos comportements.

Puisqu’il faut bien commencer par quelque chose, je suggère de partir des textes fondamentaux et communs aux religions du Livre. Les Dix Commandements, par exemple. Le fait de ne pas attenter à la vie de son prochain est incontestablement susceptible d’être motivé par le premier commandement : « Tu ne tueras point ». N’est-ce pas d’ailleurs en son nom, notamment, que d’aucuns luttent contre le droit à l’avortement (lequel n’est pas suspect d’une quelconque justification religieuse) ? Il faut donc extirper de notre corps social cette chose ignoble qu’est la prohibition de l’homicide, témoignage de l’époque obscure où la religion gouvernait l’homme.

La tâche sera longue, certes, elle risque d’être infinie, certes, mais tout aussi infinie est notre attachement à cette laïcité qui fait de nous des êtres debout. Ne faiblissons donc pas et nous pourrons rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu.