Quitter Israël

Dan Kaminski

- Où avez-vous séjourné en Israël ?
- Au kibboutz Mishmar Haemeq.
- Chez qui avez-vous séjourné ?
- Chez mon oncle et ma tante.
- Qui sont-ils ?
- Akiva et Hava Kaminski. Akiva est le frère de mon père.
- Êtes-vous déjà venu en Israël ?
- Oui, oui, de nombreuses fois.
- Combien de fois ?
- Dix fois au moins.
- Connaissez-vous l’hébreu ?
- Non, à part quelques mots d’usage courant.
- Comment cela se fait-il ?
- Je suis né et je vis en Belgique, où l’on parle essentiellement français et néerlandais. Je suis francophone.
- Avez-vous voulu apprendre l’hébreu ?
- Oui, quand j’étais petit, après mon deuxième séjour en Israël, mais je n’ai jamais rien entrepris en ce sens.
- Avez-vous reçu une éducation juive religieuse ?
- Non.
- Pourquoi êtes-vous venu en Israël cette fois ?
- Pour visiter mon oncle et ma tante. Depuis que mon père est mort en 1997, j’essaie de les rencontrer plus souvent. C’est la seule famille qui me reste.
- Avez-vous fait votre valise vous-même ?
- Oui.
- Avez-vous reçu un cadeau pendant votre séjour ?
- Oui, un livre de photos de paysages d’Israël vu du ciel.
- Qui vous l’a offert ?
- Le mari de ma cousine, la fille ainée de mon oncle.

La jeune agent de sécurité de l’aéroport international Ben Gourion de Lod, vingt-cinq ans tout au plus, colle une étiquette jaune sur mon bagage et sur mon passeport. Elle me prie d’avancer vers le scanner. Je sors mon netbook pour le faire radiographier séparément et j’attends le résultat de l’opération.

Mon sort est en fait déterminé par la petite étiquette. Fouille complète des bagages. Une autre jeune femme, plus jeune encore, m’invite à m’approcher d’un comptoir bas où je dois déposer ma valise et mon ordinateur. Une fouille systématique est entreprise. Le livre que j’ai reçu en cadeau et le netbook sont emportés et ouverts, chacun à sa manière. La batterie est démontée par un jeune homme et les pièces détachées sont placées dans une étrange machine, pendant qu’un autre jeune homme passe, sur la reliure du livre vantant les beautés du pays, un objet lisse et long, que j’imagine capable de trouver de l’or au fond des océans.

Pendant ce temps, la jeune fille fouille mon linge sale, mon linge propre aussi, ma trousse
de toilette, mes livres et mes papiers divers en continuant à me poser des questions ciblées proches de celles auxquelles j’avais déjà répondu. Sans me départir d’une bonne humeur un peu exaspérée, j’interromps l’aimable interrogatoire de la jeune femme.

- Je vais vous expliquer. Je vous propose de m’écouter plutôt que de me poser vos questions standardisées. Je ne sais pas si vous savez, mais en Europe, il y a juste soixante ans, s’est déroulée une grande guerre, au cours de laquelle de nombreux Juifs ont péri ; on peut affirmer que l’extermination ciblée des Juifs (parmi d’autres cibles) a largement facilité la création de l’État d’Israël dont vous êtes fonctionnaire. Il y a cinquante-huit ans, mon père (Joseph) et son frère (Charles, qu’ici on appelle Akiva) ont été enfants cachés, orphelins de père et de mère. Leurs parents, mes grands-parents donc, se sont installés en Belgique dans le cadre d’une vague d’émigration polonaise. Ils étaient juifs et mon oncle l’est encore. Après la guerre, les deux enfants ont été séparés par le frère de leur père. Akiva, pris en charge par cet homme délicat, n’a pas supporté la vie qu’il lui imposait. À quinze ans, en 1948, il a pris le bateau pour Israël. Mon père est resté en Belgique où il a fait sa vie. Il a fallu plus de dix ans avant que les deux frères, qui étaient très liés, se retrouvent. Ils se sont revus de plus en plus régulièrement jusqu’en 1997, date de la mort de mon père. J’ai oublié de vous dire que mon père, juif et athée, s’est fait baptiser pour payer la dette qu’il avait contractée à l’égard des chrétiens généreux qui l’avaient caché pendant la guerre. Je suis né de ce père juif baptisé athée et d’une mère goy. Cela devrait vous aider à comprendre pourquoi je n’ai reçu aucune éducation religieuse ni la moindre connaissance de l’hébreu. J’ai souvent rencontré mon oncle, sa femme et leurs enfants en Belgique ou en Israël, depuis mon premier séjour ici (j’avais six ans). Quand mon père est mort, j’ai continué à vouloir les rencontrer en pensant qu’ils devenaient vieux, qu’ils ne se rendraient probablement plus en Belgique et que le bonheur de les rencontrer, lui aussi, disparaitrait immanquablement. Et voilà pourquoi je suis venu en Israël les visiter pendant une semaine, voilà pourquoi je retourne en Belgique aujourd’hui et reviendrai encore en Israël. Voilà pourquoi je dois répondre à vos questions.

- Oh, je comprends maintenant, dit la jeune femme, avec une sincérité visible.

Elle m’a quand même - après avoir compris - demandé de faire fonctionner mon netbook et d’ouvrir un document de mon choix. Ce que j’ai fait sans broncher, encore.

J’ai pu ensuite refermer mes bagages et me diriger vers la douane et la porte d’embarquement.

Je suis, parmi d’autres choses peu avouables, professeur de méthodologie de la recherche en criminologie. Je me suis rendu compte, en y réfléchissant dans l’avion, que j’avais vécu une expérience scientifique prouvant la supériorité de l’entretien non dirigé sur le questionnaire standardisé. En tant que criminologue, l’expérience m’a donné aussi à penser que la validité d’un interrogatoire de police n’arrivait pas à la cheville de celle de l’aveu spontané.

Plus important : j’avais affaire à deux très jeunes femmes qui semblaient ne pas pouvoir comprendre ce qu’un Belge (alors qu’il était en train de tenter de quitter leur pays) venait faire en Israël, malgré leurs questions auxquelles j’ai pris soin de répondre précisément, comme le veut la consigne de ce genre d’interrogatoire. Ces jeunes femmes exécutaient un travail selon des procédures sophistiquées et absurdes, inefficaces autant qu’antidémocratiques. Ces jeunes femmes ne peuvent pas s’imaginer le rapport historique qui lie un spécimen de Belge sans intérêt et l’État dans lequel elles vivent et qu’elles font vivre.

Je n’ai pas été refoulé, comme Ivan Prado ou comme Noam Chomski. Je n’étais pas venu pour organiser un festival de clowns à Ramallah ni pour donner une conférence à l’université Bir Zeit. J’étais venu rendre visite à deux pionniers de la construction douloureuse de l’État juif.

Il reste que j’ai gouté, sans conséquences réellement pénibles, le pur jus de la bureaucratie suspicieuse, l’investigation inadmissible des connaissances acquises, des enfances et des éducations reçues, des religions transmises ou non... L’extraordinaire routine (si on me permet l’oxymore), si délicatement appliquée, prend place, presque innocemment, dans la série des refoulements singuliers de Prado [1] et de Chomsky [2] et de l’enfermement collectif du peuple palestinien. Le professionnalisme de ces jeunes agents de sécurité signe la redoutable défaite du « devoir de mémoire » d’un État qui l’impose au reste du monde sans en tirer le moindre enseignement pour sa propre conduite.

[1Ivan Prado est un clown célèbre en Espagne. Voir l’article de Gideon Levy dans le Haaretz du 9 mai 2010 :
www.haaretz.com/print-edition/opinion/israel-s-security-measures-don-t-make-me-laugh-1.289150.

[2Noam Chomsky, linguiste, professeur au MIT, est aussi un activiste radical. Voir l’article d’Amira Haas dans le Haaretz du 16 mai 2010 : www.haaretz.com/news/national/noam-chomsky-denied-entry-into-israel-1.290701.