Qui veut vraiment savoir ?

Christophe Mincke

Pour me consoler, je me dis que je suis un artiste. Je me compose un répertoire, puis je pars en tournée. Les représentations sont multiples et la qualité de mon interprétation varie, avec l’expérience, avec la forme du moment, avec l’intérêt du public… sans compter sur le talent des techniciens qui procèdent à la captation. Il commence à y en avoir une collection, de mes interviews. Et 75% des questions reviennent cycliquement. Les questions innovantes ne sont pas pour autant les plus intéressantes. Il y a de bonnes prestations [1] et de mauvaises.

J’ai parfois l’impression que je devrais préenregistrer des capsules vidéo et audio. Je les mettrais à la disposition des journalistes et je partirais en vacances. « La criminalité augmente-t-elle ? », « Vivons-nous dans une société de plus en plus violente ? », « Sommes-nous de plus en plus indifférents à la violence ? », « Les jeunes délinquants sont-ils de plus en plus jeunes ? », je pourrais aisément, avec l’équipe de la direction opérationnelle criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie, couvrir 99% du champ des interventions médiatiques des criminologues. Il y aurait bien entendu une capsule « Nous n’en savons rien », pour répondre aux innombrables questions portant sur des sujets inexplorés, faute de financement, de méthodologie appropriée ou de pertinence de la question.

Mais comment se fait-il que les mêmes questions se reposent infiniment ? Certaines sont incontestablement éternelles. La déliquescence de la jeunesse, le délitement de la société sont de ces craintes que l’on pense perpétuellement être les premiers à éprouver et pour éclairer lesquelles nous nous tournons à intervalles réguliers vers les prophètes et les scientifiques [2].

Ce ne semble pourtant pas être la seule explication. Il me paraît qu’il faille introduire une autre donnée : la terrible ignorance de notre société des questions criminologiques. Alors que se tient, depuis plus de vingt ans, un endiablé débat politique et citoyen sur les questions de sécurité, la grande majorité des interlocuteurs n’entend rien à ces questions.

Pourquoi ? Essentiellement, pour deux raisons. D’une part, la faiblesse des savoirs produits. Certes, des criminologues travaillent chaque jour à l’éclaircissement des phénomènes criminels et des réactions de l’État, mais c’est loin de suffire. Qui sait que nous ignorons tout de l’efficacité comparée des différentes réactions à la délinquance ? Ne rien faire, incarcérer, condamner à une peine de travail, nul ne sait, par exemple, ce que ça change au parcours des auteurs et des victimes. Chaque jour, on entend qu’il faut réduire le recours à la prison, accroitre celui aux peines alternatives, mais personne n’est en mesure de dire pourquoi. Du moins, pas en se fondant sur une connaissance des implications potentielles des réformes envisagées ou du fonctionnement du système en place. Il n’est pas davantage possible de disposer de chiffres de récidive. Les bases de données de la justice, plus d’une douzaine, sont incompatibles entre elles… Le vécu des justiciables est largement terra incognita. Il semble que l’on se soucie peu de développer les connaissances criminologiques, malgré les impacts potentiels en termes de droits de l’homme, de gouvernance, voire d’économies. Par ailleurs, qui est prêt à attendre quatre, dix ou vingt ans pour que soient produits les méthodologies, les instruments et les savoirs nécessaires ? Le remède miracle du cancer dans vingt ans, l’énergie thermonucléaire dans cinquante, mais des chiffres, des réflexions et des perspectives tout de suite !

D’autre part, les savoirs produits sont inconnus du grand public, des médias et de la majorité des politiques. Il faut le reconnaitre, il existe peu d’occasions pour les criminologues de diffuser, selon des modalités accessibles au plus grand nombre, les résultats qu’ils engrangent. Pourtant, ce qui est déjà produit est parfois d’une importance capitale et en dit beaucoup des perspectives et des impasses des réactions à la délinquance. La pierre est notamment dans le jardin des criminologues. Mais qui est prêt à investir, scientifiquement et financièrement, dans un projet de vulgarisation à long terme ?

Comment imaginer qu’un débat démocratique soit possible dans ces conditions ? Certains politiques ont alors beau jeu de produire des « études » et de publier des « rapports » qui tronquent des données et recherches qu’ils n’ont pas comprises. Qu’ils n’ont pas voulu comprendre. Ah, mais les criminologues sont de dangereux gauchistes, des anarchistes, des rebelles qui, du haut de leur tour d’ivoire, sont incapables de percevoir ce à quoi sont confrontés les « vrais gens ». Il faut donc s’en passer, rejeter leurs conclusions, s’affranchir de leur discours idéologique pour revenir à la réalité, à la Vérité. Sauf que la criminologie est une science empirique qui se fonde sur les réalités du terrain, bien plus fidèlement qu’en prêtant l’oreille aux rumeurs. Certes, ce n’est pas ce qu’il est convenu d’appeler une science exacte [3], mais on n’en a pas trouvé de meilleure, jusqu’à présent, pour nous informer sur la délinquance et sa répression. Elle reste une science en ce que ses propositions sont falsifiables, sans doute pas au moyen d’expériences aux paramètres strictement contrôlés, mais avec des instruments un peu plus perfectionnés que le revers de la main qui semble suffisant à certains.

Et si, en fin de compte, c’était cela, le côté gênant de la criminologie : qu’elle empêche de dire n’importe quoi quand l’ignorance permet de tout affirmer ? Et son contraire. Qui oserait fournir à la Nation, dont sont issus tous les pouvoirs, des clés pour décoder ces questions si cruciales et pour empêcher l’assassinat par noyade du poisson [4] ?

[1Comme cette dernière pour RTL-TVI, www.rtl.be/videos/video/460339.aspx?CategoryID=312.

[2Parfois en confondant les seconds avec les premiers, d’ailleurs.

[3Mais quelle discipline peut-elle encore se prétendre telle ?

[4Voir le dossier « Le politique et la savoir », La Revue nouvelle, juillet-aout 2009.