Quelques questions à la gauche flamande

Donat Carlier Lechat Benoît

La démarche que nous entreprenons ici se veut à la fois informative et ouverte au dialogue. Il s’agit simultanément de comprendre l’évolution de la gauche flamande et d’entamer avec elle un débat sur l’avenir de la Belgique et sur les politiques qui doivent y être menées, que ce soit dans le cadre institutionnel actuel ou dans un cadre modifié.
Nous sommes bien conscients que nous nous heurtons d’emblée à différentes difficultés.

La première est d’identifier en quoi consiste « la » gauche flamande et, partant, d’en identifier l’un ou l’autre interlocuteur qui, à défaut d’être pleinement mandaté ou représentatif, peut exprimer un point de vue à la fois engagé et informé sur les questions que nous entendons poser. Nous assumons donc le caractère absolument non représentatif et non exhaustif de la liste des personnes - observateurs plus ou moins engagés de la scène publique flamande - à laquelle nous nous adressons et nous nous excusons d’avance pour son caractère partiel et partial. Mais il faut bien commencer quelque part.

L’autre difficulté tient au fait que La Revue nouvelle n’a ni la vocation ni la légitimité de s’exprimer au nom de la gauche francophone et notamment en ce qui concerne les positions institutionnelles. En revanche, notre ambition est d’alimenter le débat sur ces questions, dans la mesure où nous estimons qu’elles ne renvoient pas à de « faux » problèmes, mais qu’elles conditionnent directement la qualité des politiques publiques qui doivent être appliquées au service de l’ensemble de la population de Belgique.

Nous entendons le faire ici à partir des réflexions que nous avons menées depuis plusieurs années sur ces questions, mais en considérant qu’elles restent encore largement incomplètes et qu’elles doivent être alimentées par le débat avec nos lecteurs et tous ceux qui acceptent de contribuer aux publications de La Revue nouvelle.

En ce sens ces questions à la gauche flamande sont également des questions que nous nous adressons à nous-mêmes, francophones, Belges, Wallons, Bruxellois ou germanophones, que nous soyons attachés aux valeurs et aux pratiques d’émancipation individuelle et/ou collective auxquelles on identifie traditionnellement la gauche de l’échiquier politique, ou que plus largement nous soyons attachés à l’une des différentes visions du développement démocratique de nos sociétés.

Le premier constat que nous pouvons faire quand nous nous tournons vers la Flandre, c’est qu’aux élections législatives de juin 2007, les partis qui s’assument clairement comme appartenant à la gauche, le SP.A et Groen !, ont recueilli à peine plus de 20% des suffrages. C’est un score historiquement très faible qui fait désormais de la Flandre l’une des régions d’Europe les plus dominées par la droite. Les derniers sondages n’infirment pas cette tendance, au contraire.

Pour les Belges francophones qui se situent, comme nous, à gauche du champ politique, cette évolution est à la fois intrigante et inquiétante. Intrigante : nous ne sommes pas certains de pouvoir dire avec précision l’importance respective des différentes explications. Inquiétante : nous constatons qu’elle rend très difficile au niveau belge l’établissement des politiques que nous appelons de nos vœux.

Dès lors, si nous voulons réellement renforcer l’orientation progressiste des politiques fédérales belges, il nous semble plus important de comprendre ce qui se passe au sein de la gauche flamande que de se contenter de grandes déclarations en faveur d’un rassemblement des progressistes francophones qui ferait l’impasse sur le cadre réel (et singulièrement sur les rapports de forces) qui détermine la politique en dernière instance au niveau fédéral.

Plus fondamentalement, nous pensons que le système institutionnel belge est arrivé à la fin d’une époque et qu’il doit être refondé, du moins si nous voulons que celui-ci permette au pays de relever les défis multiples auxquels nous sommes confrontés.

En effet, nous sommes persuadés que les crises démocratiques, financières, économiques, sociales et écologiques requièrent des institutions et des hommes capables de porter l’innovation à tous les étages de la société. Mais nous estimons également que cette innovation, pas plus que la « bonne gouvernance », ne suffiront à elles seules, si elles ne sont pas portées par un certain nombre de valeurs partagées. C’est la raison pour laquelle nous voulons vous soumettre ici une série d’hypothèses afin d’entamer un débat à la fois sur les questions institutionnelles et sur les positions idéologiques qui les sous-tendent.

Hypothèse 1 : la prégnance du catholicisme

La première hypothèse que nous voudrions tester ici est ancrée dans ce qui fut longtemps le trait sociopolitique central en Flandre : la domination du monde catholique. Cette domination a longtemps interdit aux travailleurs chrétiens de rallier le socialisme et a ralenti le processus de sécularisation. Cette évolution a évidemment aujourd’hui pleinement abouti en Flandre. Mais entre-temps, ce retard et ce rattrapage complet, mais tardif, ont affaibli durablement la mouvance social-démocrate qui n’a pu s’ancrer et se consolider dans la période qui lui était historiquement la plus favorable. Cette faiblesse qui s’est structurée sur la longue durée a contribué à faire en sorte que le monde socialiste flamand a tendanciellement privilégié la solidarité des travailleurs au combat commun avec le mouvement flamand. Par peur de la minorisation (à l’instar du monde catholique en Wallonie), les socialistes flamands ont toujours préféré les négociations à un niveau belge où le rapport de force s’avérait plus favorable grâce à l’apport wallon, à un rapport de force intra-flamand. Ils ont donc d’une certaine façon joué la Belgique contre la Flandre et, particulièrement, contre sa dynamique nationale qui pourtant fut l’expression d’un mouvement d’émancipation auquel participaient de grandes figures flamandes du POB, puis du PSB.

La minorisation face à la domination catholique a également contribué à une identification particulière des socialistes flamands au combat pour la laïcité, ce qui a également joué avec les facteurs précités dans ce que Franck Vandenbroucke a appelé le lundi 2 février l’« incapacité de la gauche socialiste à rallier les chrétiens ». Aujourd’hui, les termes du débat ne sont plus les mêmes, mais les Flamands déchristianisés ne se sont pas reconnus dans la social-démocratie qui n’a pas constitué leur canal principal de libération de l’emprise de l’Église. L’histoire ne repasse pas les plats...

Hypothèse 2 : les effets contre-productifs de l’attachement à la solidarité fédérale

La faiblesse relative de la gauche flamande s’expliquerait au moins en partie - pas exclusivement - par le fait qu’elle est identifiée en Flandre comme relativement plus attachée que les autres forces politiques à la défense de mécanismes de solidarité dont bénéficient la Wallonie et Bruxelles. La gauche flamande a en quelque sorte été victime de son attachement à la solidarité avec les francophones, notamment dans le cadre de la sécurité sociale, dans une société flamande de plus en plus dominée par la peur de perdre un confort économique conquis de haute lutte dans la seconde moitié du XXe siècle.

Inversement, dans la même logique, la force relative de la gauche francophone s’expliquerait au moins autant par l’attachement idéologique des francophones aux valeurs de solidarité et d’égalité que par le fait que le maintien d’une solidarité interpersonnelle forte est financé en bonne partie par les travailleurs et les entreprises implantées en Flandre. Ce qui entretient le soupçon d’une position défendue de manière un peu utilitariste par les partis francophones.

Mais encore une fois, cette position a évolué au cours du temps : cet attachement contre-productif sur le plan électoral a amené la gauche flamande à prendre une certaine distance par rapport aux mécanismes de solidarité fédéraux (en proposant notamment la définition de conventions collectives propres à la Flandre). On a eu l’impression qu’elle faisait le pari de recentrer la solidarité sur l’espace flamand, pari risqué et finalement peu crédible vu le rapport des forces en Flandre... Ce qui a peut-être conduit les socialistes flamands à finalement perdre sur les deux tableaux : la gauche politique flamande ne serait plus réellement solidaire aux yeux de l’opinion de gauche « classique » et le serait toujours trop auprès des segments toujours plus importants de l’électorat sensibles à la critique des « transferts ».

Hypothèse 3 : l’adhésion à l’idéologie sociale-libérale et à l’État social actif

Cette troisième hypothèse est plus souvent formulée, généralement du côté de la gauche francophone. Celle-ci revient à expliquer le recul électoral quasiment ininterrompu de la gauche flamande par son évolution idéologique, en l’occurrence par l’emprise de plus en plus forte qu’auraient exercé sur elle les principes de la troisième voie « libérale-sociale » et notamment au travers de l’attachement imputé aux socialistes flamands aux principes de l’État social actif.

De ce point de vue, la gauche flamande serait en réalité victime de ses seules errances idéologiques et de son éloignement par rapport à une doctrine de gauche que l’on voit comme « indépassable ». Cette contamination de la gauche flamande par les idées libérales expliquerait également le fait qu’un parti comme le SP.A ait soutenu l’intégration, dans le programme de gouvernement flamand, des résolutions votées en 1999 par le Parlement flamand, qui demandent le transfert aux Communautés de compétences directement liées à la sécurité sociale, comme les soins de santé ou la politique de l’emploi. Cette adhésion serait le prolongement logique d’une adhésion à la compétitivité, passant également par une mise en compétition des régions européennes.

Hypothèse 4 : la matrice culturelleou le rapport du mouvement ouvrier à l’autre

La mobilisation nationale qu’a réussie le mouvement flamand visait à la reconnaissance effective d’une langue et d’une culture niées, ou au mieux folklorisées par l’État belge bourgeois et fransquillon. Mais elle visait par là même à sortir ceux qui partageaient cette langue et cette culture d’un état de domination sociale et politique. Avec l’intégration électorale de la petite bourgeoisie et ensuite des masses, la langue, promue au rang de symbole de l’identité, s’est imposée comme la clef d’accès aux droits sociaux et politiques conquis. Ce combat a avant tout été mené par le mouvement flamand dont la composante socialiste était fortement minoritaire. Mais cette dynamique a eu d’autres effets. Lorsque, au cours des années soixante, la Flandre est devenue tardivement une terre d’immigration, le travailleur immigré a été avant tout perçu comme un « allophone », menaçant l’homogénéité linguistique du territoire flamand durement acquise face à l’establishment belge francophone, un « allochtone ». Cet allochtone est doublé d’un concurrent dans le partage des bénéfices d’un État social qui intègre de plus la solidarité avec la Wallonie pauvre, socialiste, mal gouvernée, voire vue comme fainéante, etc.

Il y aurait là une sorte de creuset culturel qui alimente la légitimation nationaliste reprise par la majorité des partis flamands et dont le VB a longtemps profité pour passer plus récemment le relais à De Decker. Le SP.A a longtemps eu plus de mal à s’accommoder de cette matrice culturelle qui a pourtant fortement marqué son électorat potentiel, ouvrier et employé.

Ce serait donc une question de culture politique, hypothèse que rejoint une fois de plus Frank Vandenbroucke en soulignant « l’importance d’un mouvement populiste de droite en Flandre dû à la dérive du mouvement d’émancipation nationale vers la droite extrême, ce qui produit structurellement du rejet de l’autre ».

Mais cette hypothèse est délicate à aborder, parce qu’elle dérive très vite vers le culturalisme le plus plat qui substantialise et naturalise cette construction sociale de longue durée, ce que l’on retrouve dans les propos frisant la xénophobie côté francophone du style : « les Flamands sont comme ça », quand cela n’est pas « les Flamands sont des fachos ».

Toujours est-il que cette hypothèse, si elle parvient à ne pas déraper, pointerait un élément explicatif important : une culture sociale et politique marquée par la superposition des conflits de classe et de langue, la prégnance d’un sentiment de domination, d’une culture du mérite, de l’effort, du petit entrepreneur, etc. et par la dérive d’une partie du mouvement d’émancipation flamand vers la droite extrême.

Hypothèse 5 : L’échec des alliances à gauche

Les différentes gauches en Flandre (socialiste, démocrate chrétienne, écologiste, sociale-libérale, nationaliste progressiste, etc.) minoritaires sont de plus fragmentées et ne parviennent pas à s’allier sans que cela ne soit perçu comme une tentative d’OPA de la part du SP.A...

On pourrait multiplier les hypothèses sociales, politiques, culturelles, organisationnelles, institutionnelles, etc. Elles sont évidemment réductrices. La vérité se trouve sans doute à leur croisement. Il n’y a pas de raison que la gauche flamande échappe aux évolutions des partis socialistes et sociaux-démocrates européens qui sont tous plus ou moins marqués par une tension entre un attachement aux États-providence tels qu’ils ont été développés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et une volonté de les adapter aux préceptes de la libéralisation économique et aux changements réels qu’ont connus les sociétés, notamment du fait de la montée de l’individualisation des pratiques sociales. Cette tension explique en grande partie le fait que, malgré la remise en question du libéralisme économique par la crise actuelle, la gauche semble encore condamnée - du moins pour un certain temps - à rester minoritaire dans la plupart des pays de l’Union européenne.

En Belgique, cette tension se manifesterait indirectement dans les visions divergentes que les partis de gauche, de part et d’autre de la frontière linguistique, peuvent développer non seulement sur les questions sociales et économiques, mais également sur les questions institutionnelles. Comme différentes hypothèses le montrent, cette question est probablement une des plus centrales et surtout, elle détermine les possibilités d’une compréhension mutuelle et d’un dialogue franc et ouvert en permettant de voir comment les francophones s’y trouvent impliqués.
Il y aurait donc bien des liens à renouer, non pas pour essayer de rapprocher à tout prix les points de vue, mais au moins pour commencer à identifier les divergences avant de tenter de les surmonter. Cela implique en premier lieu qu’en tant que membres de La Revue nouvelle nous exposions quelle est en gros notre position sur l’avenir du système institutionnel belge.

Nous l’avons déjà dit, nous sommes convaincus que le système institutionnel belge actuel est arrivé au bout de ses possibilités.

La nostalgie pour l’époque bénie « où on se parlait encore à l’intérieur des familles politiques au-delà de la frontière linguistique » ne pèse guère par rapport à la liste (non exhaustive) des traits centrifuges du fédéralisme belge qu’une génération de plombiers - ces champions de la négociation institutionnelle incarnés avec maestria par Jean-Luc Dehaene - aura soit contournés soit renforcés.

On en dénombrera au moins cinq.

  • l’absence de définition « positive » du fédéral : une définition communément acceptée par les entités fédérées de la finalité commune de l’État fédéral belge ;
  • un fédéralisme dual (à deux Communautés) qui déresponsabilise chaque Communauté et renvoie à l’autre la responsabilité de ses propres difficultés et qui favorise le sous-nationalisme économique, au sens de la défense du « juste retour » ;
  • un fédéralisme qui se prive d’instruments fédérateurs réellement démocratiques (comme une circonscription fédérale et des partis fédéraux) ;
  • un fédéralisme qui ne peut s’appuyer sur une vision partagée de la portée - relative ou absolue - à donner à l’homogénéité linguistique des territoires.
  • un État fédéral qui refuse d’assumer ses obligations à l’égard de sa capitale.

La conjugaison de ces évolutions a pour résultat que, de part et d’autre de la frontière linguistique, la lassitude et les frustrations réelles par rapport à la politique belge ne cessent d’augmenter. Du côté francophone, la prise de conscience aussi tardive que revancharde de la montée du nationalisme flamand (voir le déplorable faux JT de la RTBF) et la découverte quotidienne de la difficulté de gouverner la Belgique, incitent de plus en plus de personnes à se réfugier dans l’idée d’un avenir wallon et bruxellois indépendant de la Flandre, éventuellement via la piste d’un rattachement à la France qui reste, il est vrai, largement minoritaire dans la population.

Du côté flamand, l’avènement d’un État-nation flamand semble de plus en plus devenir le terminus ad quem du mouvement flamand - il ne s’agit plus d’assurer son épanouissement dans le cadre belge, le cas échéant en l’instrumentalisant - et de tous ceux qui s’y sentent chez eux, même si les enquêtes d’opinion ne donnent qu’une très faible part de la population flamande attachée à l’idée d’un éclatement de la Belgique.

Mais dans l’un comme dans l’autre cas, au Nord comme au Sud, il apparaît que la perspective d’un au-delà de la Belgique relève surtout de ce que le sociologue Luc Huyse appelle les « politiques du vaudou [1] », comme si quelques incantations suffisaient à produire des réformes institutionnelles et, par exemple, à faire de la Flandre un État européen indépendant comme les autres.

Dans les deux cas, les « obstacles » à surmonter sont énormes, du moins si on entend rester dans un cadre démocratique et pacifique. La perspective d’un au-delà de la Belgique fait notamment l’impasse non seulement sur Bruxelles, mais plus fondamentalement sur les liens économiques, sociaux et culturels très importants qui subsistent entre les trois Régions du pays.

Inversement, nous ne pouvons nous contenter de capitaliser sur l’existence de ces liens, ni de spéculer sur les coûts de la non-Belgique. C’est en effet exactement ce qui est en train de se passer, le flacon démocratique belge étant en train de se vider à une vitesse accélérée par manque d’alimentation en projets et en valeurs communes.

Nous pensons donc qu’il y a lieu à la fois de voir la Belgique simultanément comme une contrainte - nous sommes condamnés à vivre ensemble - et comme une valeur en soi - refondée, elle peut constituer un projet d’avenir dans une Europe qui restera - quoi qu’on en pense marquée par la coexistence des niveaux régional, national et supra-national. Cette refondation pourrait se baser sur une tentative originale de combiner identités et solidarités, nationalisme, régionalisme et cosmopolitisme dans une perspective européenne postnationale.

Un tel projet ne pourrait voir le jour sans que soient pris en compte les cinq traits centrifuges mentionnés ci-dessus et sans que des réponses institutionnelles et politiques satisfaisantes pour la toute grande majorité des Belges y aient été apportées.

Le débat auquel nous vous proposons de contribuer doit d’abord se concentrer sur ces réponses. Pour l’entamer, nous vous proposons donc de réagir à notre point de vue sur ces questions.

Sur l’absence de définition « positive » du fédéral : il nous semble qu’aucune nouvelle avancée dans le cadre de la réforme de l’État - et en l’occurrence qu’aucun nouveau transfert de compétences vers les entités fédérées - ne pourra se faire sans qu’en même temps les entités fédérées expriment concrètement leur attachement à un État belge réformé et à des objectifs communs en termes de bien-être pour chacun des habitants de la fédération, sur le modèle de ce que prévoit la Constitution d’autres pays fédéraux [2].

Sur le fédéralisme dual (à deux Communautés) qui déresponsabilise chaque Communauté : nous pensons que nous devons passer à un système à trois, voire quatre entités fédérées (la Flandre, la Wallonie, Bruxelles et la Région germanophone) qui doivent accepter le principe de responsabilité comme corollaire logique de la solidarité dont elles bénéficient dans le cadre de la fédération. Cette responsabilisation des Régions ne peut cependant remettre en question les mécanismes de solidarité interpersonnelle qui existent dans le cadre de la sécurité sociale.

Sur la nécessité de la mise en place d’instruments fédérateurs : nous pensons qu’il ne peut être question de renforcer la responsabilité et les compétences des Régions sans simultanément créer une circonscription fédérale (comme le propose le groupe Pavia) et sans faire élire une partie des parlementaires fédéraux sur des listes établies ensemble par les partis appartenant à chacune des Régions.

Sur les frontières : nous pensons qu’il n’y aura pas de paix des Belges sans reconnaissance du caractère intangible des frontières entre Régions. Cette reconnaissance doit aller cependant de pair avec la reconnaissance de droits aux minorités qui y résident et/ou avec la possibilité unique de remise en question du tracé de cette frontière en fonction de l’expression des habitants des communes concernées qui doivent être consultés. Une fois cette consultation opérée, il ne pourrait plus jamais y avoir de remise en question du tracé des frontières.

Sur le rapport avec la capitale fédérale : la Région capitale de Bruxelles est victime des dysfonctionnements du fédéralisme belge. Elle souffre d’un sous-financement structurel autant que d’un déficit d’image, singulièrement auprès des Flamands qui ne se reconnaissent pas dans cette ville, notamment en raison de l’absence de bilinguisme effectif dans l’espace public. Réconcilier toutes les entités fédérées avec la capitale de la fédération ne pourra se faire sans une intensification des efforts en direction d’un bilinguisme effectif à Bruxelles.

Mais avant d’aborder ces questions essentielles, il nous semble également indispensable de revenir sur le débat proprement idéologique en ce qui concerne les réponses que les partis et les organisations de gauche doivent apporter à la crise actuelle.

Nous le répétons, nous sommes convaincus que celle-ci ne pourra être combattue sans remettre en question trois grandes évolutions apparues dans les dernières décennies du XXe siècle :

  • un découplage entre la croissance des revenus du capital et du travail observable en Belgique comme dans quasiment toutes les sociétés industrielles, avec pour conséquence une montée inexorable de la pauvreté et de l’exclusion sociale ;
  • une croissance ininterrompue des externalités négatives de la croissance économique, avec en particulier un impact désastreux sur les conditions de vie des personnes les plus défavorisées et sur les générations futures  ;
  • un affaiblissement continu des fonctions collectives et en l’occurrence de la qualité des services publics, sous les coups conjugués de la libéralisation, de l’austérité budgétaire, mais aussi d’une instrumentalisation partisane des services publics.

Nous ne vous demandons pas de donner en détail votre réaction à ce portrait beaucoup trop sommaire, voire caricatural de l’évolution de nos sociétés. En revanche, nous vous invitons à expliquer brièvement en quoi, selon vous l’échelon fédéral belge et/ou ses entités fédérées constituent ou ne constituent pas à chaque fois le niveau approprié pour répondre à chacun de ces défis.

Encore une fois, nous pensons que la résolution de la crise économique, sociale et écologique qui se présente devant nous ne peut être distinguée de la résolution de la crise de croissance que traverse actuellement le système fédéral belge.

Au fond, nous sommes persuadés qu’entre une Wallonie qui n’est jamais vraiment parvenue à se reconvertir complètement - en dépit d’un fédéralisme économique sans doute arrivé trop tard - et une Flandre qui se découvre terriblement exposée aux mutations à venir sur le plan écologique et industriel et Bruxelles qui, plus que d’être la capitale commune, doit aussi assumer son rôle régional dans un ensemble de contraintes originales, il y a non seulement des similarités, mais aussi peut-être des liens à refonder, au-delà de toute forme de nostalgie pour la Belgique unitaire.

De notre point de vue, le fédéralisme est un mouvement permanent de dialogue et de remise en question auquel les Belges, qu’ils soient flamands, bruxellois ou wallons, ont tout intérêt à rendre un sens novateur.

[1« De Vlaamse republiek als utopie », De Morgen, 31 janvier 2009.

[2Il est vrai qu’après la réunification allemande, la notion d’« uniformité » des conditions de vie de l’article 72 de la Constitution allemande a été remplacée par celle d’« équivalence », comme le souligne Ulrich Beck. Voir Ulrich Beck, Edgar Grande, Pour un Empire européen, Flammarion, 2007.