Quelles perspectives de démocratisation ?

Vincent Legrand

La Jordanie aussi connait des mouvements de protestation, inspirés par les soulèvements égyptien et tunisien. Tous les secteurs de la société, depuis les Bédouins issus des zones rurales jusqu’aux « nouveaux mouvements sociaux » des activistes urbains, se retrouvent dans la rue pour dénoncer la corruption et réclamer des réformes profondes. Le roi Abdallah II n’est pas directement mis en cause, mais bien son entourage et l’ampleur de son pouvoir. Reste que l’opposition est divisée, principalement entre les activistes de gauche et les islamistes, et ne semble pas véritablement convaincre les moins de trente ans qui forment 70% de la population jordanienne.

Le « printemps arabe » n’a pas épargné la Jordanie et il ne s’y passe, depuis début janvier 2011, un vendredi — jour de congé hebdomadaire — sans manifestations. Le pouvoir jordanien a recouru à sa recette traditionnelle en cas de crise : l’activation du fusible gouvernemental, rencontrant ainsi une des revendications des manifestants. Le 1er février 2011, le roi Abdallah II démettait le gouvernement du Premier ministre Samir Al-Rifaï et chargeait Marouf Al-Bakhit, un homme de confiance qui a exercé par le passé les fonctions de Premier ministre (2005-2007), de général, de chef des services de renseignements et d’ambassadeur de Jordanie en Israël, d’en former un nouveau.

Inspirés par les révolutions tunisienne et égyptienne, les manifestants expriment maints griefs comparables : protestation contre la vie chère (lutte contre l’inflation, qui touche le prix des carburants et des vivres, en raison notamment de la suppression des subventions par le gouvernement), le chômage et la corruption de la classe politique (certains membres du gouvernement sont accusés d’avoir personnellement bénéficié de la vente d’entreprises publiques dans le cadre de la politique de libéralisation économique et de privatisation). Le sentiment populaire est un sentiment d’injustice face à une corruption alliant l’élite des affaires et une classe politique qui s’enrichit sur le dos des pauvres, ou encore face au contraste entre les faibles rémunérations des fonctionnaires et les revenus des hommes politiques perçus comme excessivement riches.

Le mécontentement a gagné les zones rurales habitées par les tribus bédouines, qui forment la colonne vertébrale du régime hachémite et de ses forces de sécurité. Ainsi, le 5 février, trente-six membres des principales tribus bédouines du pays publiaient une lettre ouverte au roi, comparant sa femme, Rania, à celle du président tunisien déchu Ben Ali, l’accusant de corruption et d’avoir créé autour d’elle des centres de pouvoir servant ses propres intérêts, faisant également allusion aux rumeurs autour des dépenses engagées pour la luxueuse fête tenue pour ses quarante ans en aout 2010 dans le désert du Wadi Ram, « aux dépens du Trésor public et des pauvres [1] ». La lettre l’accusait aussi de trafic d’influence visant à placer des proches à des postes importants ou de favoriser l’obtention de la nationalité jordanienne pour des Palestiniens, notamment ceux ayant épousé des Jordaniens et demandait au roi « de rendre les terres et les fermes d’État données à la famille Yassine, la terre appartenant au peuple jordanien [2] ». La reine étant d’origine palestinienne, cela pointe les tensions intercommunautaires mettant aux prises les Jordaniens de souche, privilégiés par l’accès à l’emploi dans un secteur public peu rémunérateur, et les Jordaniens d’origine palestinienne, perçus comme favorisés par la réussite économique du secteur privé, dans lequel ils sont relégués, mais qui est davantage rémunérateur. La Jordanie « connaitra tôt ou tard la vague tunisienne et égyptienne », indique la lettre, « en raison de la suppression des libertés et du pillage des fonds publics ». Certes, le roi n’est pas directement critiqué, mais, avec cette attaque virulente contre la reine et donc le Palais, on frise la ligne rouge des critiques tolérables par le régime. La lettre envoie un signal clair : « Nous tirons l’alarme parce que nous nous soucions du roi et nous voulons que les Hachémites continuent à nous diriger et à diriger le pays », déclare un des signataires issu de la tribu Abbadi, qui poursuit : « Nous reflétons les vues des jeunes Jordaniens, qu’ils soient des Bédouins urbanisés ou vivant encore sous tente, selon lesquelles la situation est devenue insupportable, la corruption, le népotisme et la bureaucratie sont partout et les riches deviennent plus riches, alors que les pauvres — comme beaucoup de Bédouins — deviennent de plus en plus pauvres » (Gavlak, 2011).

Des problèmes fonciers ont également fait l’objet de protestations ailleurs dans le pays. Le 12 février, des membres de tribus du gouvernorat de Zarqa ont protesté pour qu’on leur rétrocède les terres d’État qui leur furent attribuées pour l’agriculture et le pâturage sous l’ère ottomane et le Mandat britannique. Ils prétendent que le gouvernement les a allouées à d’autres pour des projets de construction de logements. Le 15 février, des membres de la tribu des Bani Sakhr bloquaient l’autoroute reliant Amman au sud du pays dans une protestation similaire.

Au cours de ses deux dernières semaines d’existence, le gouvernement précédent, dirigé par le Premier ministre Samir Al-Rifaï, avait annoncé de nouveaux subsides pour les carburants, quelques vivres (riz, sucre), le gaz de chauffage et de cuisine, ainsi qu’une hausse des rémunérations des fonctionnaires, dont le personnel de sécurité, mais ces mesures n’ont pas suffi à apaiser la situation. Le roi a demandé au nouveau Premier ministre de « prendre des mesures pratiques, rapides et tangibles afin de lancer de véritables réformes politiques. » Marouf Al-Bakhit est considéré comme n’appartenant pas à la classe corrompue, mais sa crédibilité est minée par les fraudes qui entachèrent les élections législatives et municipales qui eurent lieu sous son premier mandat de Premier ministre en 2007.

Un front éclaté

Les manifestants, qui rassemblent de manière hétéroclite divers secteurs de la société — le plus grand parti d’opposition, islamiste, le Front d’action islamique (FAI) (l’aile politique de la confrérie jordanienne des Frères musulmans), des syndicats et associations professionnelles, le mouvement Jâyîne (« Nous arrivons »), formé d’une coalition d’opposants de la gauche nationaliste arabe de tendance laïque, de jeunes, d’étudiants, de fonctionnaires mécontents, de généraux à la retraite et des organisations de la société civile (Civil Thought Association, Social Left Movement), comportant des activistes de ce qu’on appelle dans le pays les « nouveaux mouvements sociaux » —, ne se satisfont pas d’un simple changement de gouvernement et demandent des réformes approfondies.

Cela est valable pour l’opposition islamiste, même si elle cessa de manifester à la suite du changement de gouvernement, affirmant vouloir donner une chance au nouveau Premier ministre, comme pour les manifestants des autres tendances, qui demandaient la démission du nouveau gouvernement fraichement nommé. Pour les jeunes activistes, « quelle que soit la direction que prendra [le gouvernement], l’activisme civique continuera ».

Mais le 25 février, les Frères musulmans et le FAI décidaient de se joindre à nouveau aux manifestations, à la suite de celles de la semaine précédente, lors desquelles les manifestants pacifiques de la gauche nationaliste arabe et de la jeunesse furent agressés par des contre-manifestants progouvernementaux. Les autorités ont nié les allégations selon lesquelles la police, qui n’est pas intervenue, aurait été complaisante avec les assaillants, accusés d’être des voyous à la solde du gouvernement — scène qui n’est pas sans rappeler les affrontements de la place Tahrir au Caire. Ce retour des Frères musulmans dans les manifestations n’a pas été accueilli de manière univoque : la gauche nationaliste arabe et les jeunes y ont vu une tentative des islamistes de profiter des nouvelles forces sociales revendiquant des réformes dans le pays. Selon un jeune membre du mouvement Jâyîne, « les islamistes n’aiment pas voir les nouveaux mouvements sociaux émerger » et « tentent de tirer parti de l’attaque de la semaine dernière ». Après celle-ci, « ils ont réalisé que, s’ils cessaient de se manifester, ils perdraient la rue et leur crédibilité [3]Selon Mohammad Abu Rumman, Centre for Strategic Studies (université de Jordanie), dans « Youth activists,
Islamists… ».. »

Les relations entre les deux tendances sont tendues : certains ont contesté la présence des références religieuses dans les slogans des manifestants islamistes : « Nous appelons à un mouvement de la société civile, pas à une société religieuse », avance un activiste du Social Left Movement [4]. Autre divergence : les islamistes évoquent également les Affaires étrangères et Israël, alors que l’autre tendance se focalise sur la situation intérieure, notamment au plan économique et social.

Initiatives du roi et du nouveau gouvernement

Activant la soupape face à la pression de la rue, le 22 février, le gouvernement assouplissait la loi sur les rassemblements publics. D’un autre côté, à peine le nouveau gouvernement mis en place, les autorités s’en prenaient à des sites web et à des blogs de contestataires.

Du côté du roi, outre le changement de gouvernement, l’ampleur de la crise a pu être mesurée par le fait qu’il recevait en audience les dirigeants des Frères musulmans pour la première fois depuis son accession au trône en 1999. Il a également appelé à un dialogue national entre tous les groupes politiques en vue de rédiger une nouvelle loi électorale. La loi électorale, amendée en 1993, est décriée parce qu’elle favorise les représentants tribaux, réputés pour leur loyauté à l’égard du régime. L’amendement de 1993 visait précisément à réduire le vote d’opposition islamiste. Par ailleurs, le système électoral surreprésente à la Chambre les zones rurales, peuplées par les tribus transjordaniennes, piliers loyaux du régime, au détriment des zones urbaines, davantage peuplées par les Jordaniens d’origine palestinienne, dont le vote est moins tribal et davantage islamiste.

Suivant le souhait du roi, le gouvernement décidait, le 22 février, la formation d’un Comité de dialogue national composé d’une série de ministres, dont le Premier, de représentants de partis politiques, d’associations professionnelles, du secteur économique, d’organisations de la société civile, d’associations de jeunes et de femmes. Le 14 mars, le roi demandait à ce comité de rédiger une loi électorale véritablement démocratique et de réviser la loi sur les partis politiques afin de favoriser le pluralisme politique et la vie partisane.

Le 27 février, le Premier ministre Marouf Al-Bakhit présentait, en vue du vote de confiance prévu à la Chambre début mars, sa déclaration de politique gouvernementale et s’engageait à entreprendre des réformes « véritables et graduelles [5] ». Il promettait d’amender la loi électorale pour la fin de l’année et de mettre sur pied un dialogue national, qui « prendra du temps ». Le FAI a estimé qu’attendre la fin de l’année est inacceptable et a donné un mois au gouvernement pour mettre en œuvre les réformes, que le roi voulait rapides, et que le Premier ministre conçoit comme « graduelles ».

Les islamistes, qui ont boycotté les élections législatives de novembre 2010, ont critiqué la Chambre, contrôlée par les loyalistes, pour avoir exprimé sans grande difficulté un vote de confiance (111 voix sur 120) au gouvernement précédent éphémère de Samir Al-Rifaï en décembre, alors que le mécontentement populaire allait croissant. Avec un vote de confiance emporté de justesse le 3 mars, le nouveau gouvernement Al-Bakhit a payé pour celui qui a été accordé à plus de 90% par la Chambre au gouvernement précédent, celle-ci tentant de la sorte de se refaire une réputation honorable. On estimait que, même si la Chambre ne votait pas la confiance, elle aurait du mal à retrouver le soutien du public. Peu avant le vote de confiance au nouveau gouvernement, certains étaient d’avis que, quelle qu’en soit l’issue, les activistes continueraient à demander la dissolution du Parlement fraichement élu : la demande est de le dissoudre et de tenir de nouvelles élections sous une nouvelle loi électorale.

Il s’agit bien là d’une revendication commune à l’ensemble des manifestants. Au-delà, comme l’analyse Mohammed Abu Rumman, « une fois que vous demandez de définir la réforme, les activistes ne tiennent tout simplement plus le même langage ».

Initiatives de l’opposition

Le FAI a décidé de ne pas prendre part au Comité national de dialogue [6] mis sur pied par le gouvernement, parce que l’ordre du jour n’inclut pas les changements constitutionnels souhaités. À la mi-mars, le parti lançait sa propre initiative — un « Panel national pour la réforme », une task-force représentant différents partis politiques et associations professionnelles, le défi le plus important à relever étant de surmonter les dissensions entre les différents opposants, vu la nécessité d’unifier les positions : l’idée est de former un lobby, l’expérience passée des quinze dernières années démontrant que le manque de moyens de pression adéquats explique pourquoi les gouvernements qui se sont succédé n’ont pas pris les appels au sérieux.

« Ce n’est pas le roi qui est à blâmer », a déclaré le secrétaire général du FAI, Hamza Mansour, « mais la clique qui l’entoure [7] ». Si la monarchie hachémite et le régime ne sont pas remis en cause, des demandes de réformes approfondies du système politique sont exprimées : l’opposition islamiste revendique la modification de la loi électorale et souhaite que les membres du gouvernement, dont le Premier ministre, traditionnellement nommés par le roi, soient élus, en tant que membres issus de la Chambre des députés. Pour ce secteur de l’opposition, aucun dialogue ne peut être mis sur pied avant la dissolution du Parlement, considéré comme une chambre d’entérinement de l’exécutif, qui est, de surcroit, perçue comme ayant été élue de manière frauduleuse. L’initiative est ouverte à l’ensemble du spectre politique dans le pays.

De son côté, fin février, début mars 2011, un groupe de vingt-quatre nationalistes arabes et islamistes indépendants a formé une commission appelée Initiative monarchique constitutionnelle, prônant l’évolution du système politique vers une monarchie constitutionnelle dans laquelle le roi ne gouverne pas, celui-ci gardant un rôle d’arbitre et de sécurité. Il s’agirait d’établir une véritable monarchie constitutionnelle, car, sur papier ou dans sa version d’origine, c’en est une, inspirée, comme ont l’habitude de l’évoquer les juristes jordaniens, de la Constitution belge. Ainsi, le mouvement Jâyîne demande un retour à la Constitution de 1952, qui fut promulguée par le grand-père du roi Abdallah II, le roi Talal, mais qui fut amendée à plusieurs reprises, accroissant chaque fois le pouvoir du roi au détriment du pouvoir législatif. L’objectif est de réduire les pouvoirs du roi, qui en l’état gouverne par décret et peut nommer et révoquer le gouvernement et le Parlement à sa guise.

L’islamisme jordanien

La question de la démocratisation se pose d’autant plus à propos en cette période de transition que nous disposons de l’expérience historique de la fin des années quatre-vingt et des années nonante. À la suite d’émeutes qui éclatent en raison de la situation économique et sociale dans les « bastions bédouins » du Royaume au printemps 1989, la direction jordanienne décide de poursuivre la politique d’austérité économique exigée par les politiques d’ajustement structurel du FMI, mais accompagnée d’une libéralisation politique contrôlée afin de désamorcer le mécontentement et de faire partager le fardeau de l’impopularité des mesures d’ajustement économique en créant un « effet de soupape ». Des élections se tiennent ainsi en automne 1989. Les candidats de la confrérie des Frères musulmans emportent 22 sièges sur 80, auxquels s’ajoutent une dizaine d’islamistes, indépendants, ce qui donne donc 32 députés islamistes sur un total de 80 députés.

L’ouverture politique du régime intègre ainsi le mouvement islamiste dans le système politique par inclusion dans le cadre de la compétition électorale et de la vie parlementaire, ainsi que par cooptation (entre janvier et juillet 1991, des membres de la Confrérie et des islamistes indépendants finissent, après des dissensions au sein du mouvement, par participer au gouvernement et obtiennent sept portefeuilles).

Mais le succès politique du mouvement va également conduire le régime à l’endiguer, ce qui mènera à la régression du processus démocratique. Il s’est donc agi d’une « stratégie de survie » (Krämer, 1994), une démocratisation qui est principalement restée de nature « défensive » pour le régime (Robinson, 1998). Malgré la régression assez rapide que connaitra ce processus, les islamistes forment la principale force d’opposition, parfois virulente, mais qui est toujours demeurée loyale au régime, relation portée notamment par un contexte historique favorable de quatre décennies antérieures d’alliance presque continue [8] entre les deux parties : l’ennemi commun était constitué par les oppositions antirégime des gauches nationalistes arabes laïques de tendances nassérienne, ba’athiste et autres. Le jeu de coopération entre la Confrérie et le régime ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de tensions dans certains dossiers. Il demeure que, pendant les décennies durant lesquelles fut imposée la loi martiale et les partis politiques, interdits, la Confrérie fut le seul mouvement politique autorisé. Avec la légalisation des partis politiques en 1992, les Frères musulmans créent formellement leur aile politique, qui prend le nom de Front d’action islamique (FAI).

Comme évoqué plus haut, la nouvelle loi électorale, adoptée en 1993, visa à réduire le vote islamiste par modification du mode de scrutin. En 1994, la Jordanie conclut un traité de paix avec Israël, ce qui produit une très forte opposition, notamment islamiste. La paix israélo-jordanienne va entrainer plus avant la régression du processus démocratique, censée contenir le mouvement antinormalisation des relations avec Israël. Alors que de nouvelles élections sont en vue en 1997, le FAI opte pour le boycott du scrutin, en raison notamment du refus du gouvernement de modifier la loi électorale. Mais il ne faut pas négliger l’hypothèse selon laquelle il y eut préemption en vue des évènements à venir, car les islamistes connaissant leur base, s’attendaient à un échec, en raison de leur compromission dans la participation aux affaires politiques et leur incapacité à améliorer la situation socioéconomique.

En 2000, un deuxième soulèvement (intifada) éclate dans les territoires occupés de Palestine, avec toutes les répercussions politiques que cela provoque dans une Jordanie peuplée majoritairement de Jordaniens d’origine palestinienne. C’est comme ça que les élections prévues en 2001 sont reportées, avant de se tenir finalement en juin 2003. Cette fois, le FAI choisit de participer aux élections. Une nouvelle loi électorale, promulguée en juillet 2001, augmente le nombre de députés de 80 à 110. Le FAI négocie sa participation avec le Palais en ne présentant que 30 candidats aux élections : il s’agit d’une politique de retenue qui vise à contrer les craintes d’un éventuel raz-de-marée islamiste. Le FAI récolte 18 sièges et 6 sièges reviennent à des candidats islamistes indépendants.

Pour les élections législatives de 2007, à la suite des tergiversations dues aux tensions entre « faucons » et « colombes » en son sein (un clivage intergénérationnel, intercommunautaire jordano-palestinien, et recoupant les positions pro- versus anti-Hamas), le FAI présente le plus petit nombre de candidats (22) depuis la réactivation du Parlement en 1989. Les islamistes font face à leur plus grande défaite, remportant seulement 6 sièges sur les 110 à pourvoir à la Chambre. Il semble qu’en raison de son incapacité à fournir une alternative au statuquo ou à articuler un programme spécifique (cf. infra), le FAI ait vu son soutien populaire fortement s’éroder. La défaite du FAI a aussi été imputée aux dissensions évoquées plus haut entre « colombes » et « faucons » quant au choix des candidats : seuls des « colombes » et des centristes furent présentés, les « faucons » appelant par ailleurs leur base à boycotter le scrutin. Le FAI a crié à la fraude électorale. De son côté, l’Alliance civile jordanienne, qui regroupe une série d’ong qui ont observé le scrutin, a annoncé que, malgré quelques revers dans le processus électoral, les élections se sont déroulées de manière libre et équitable.

Quant aux dernières élections législatives, qui se sont tenues en novembre 2010, le FAI a une nouvelle fois opté pour le boycott. La question qui se pose est de savoir si les Frères musulmans ont boycotté les élections de 2010 pour protester contre le gouvernement et/ou aussi pour éviter d’être confrontés à une chute de leur popularité. Les estimations ne sont pas aisées, mais selon une enquête menée par le gouvernement jordanien lui-même, les islamistes ne pèseraient que quelque 15 à 20 % de l’électorat. Beaucoup dans l’opposition accusent le gouvernement d’instrumentaliser la crainte de la montée de l’islamisme pour justifier une direction autoritaire du pays : selon l’opposante Toujan al-Faisal, « ceux que le gouvernement combat » véritablement, « ce sont les plus modérés et les plus démocrates [9] ».

Difficile d’évaluer le score du FAI en cas d’élections libres et de système électoral rénové… Mais quel est le programme du parti et son positionnement par rapport à la démocratie ? Les islamistes jordaniens du courant dominant, intégrés au jeu politique [10], répètent à l’envi leur adhésion stratégique — et non pas tactique — aux principes démocratiques, tout en prônant l’établissement d’une société islamique régie par la charia. Si l’on note donc leur pragmatisme en termes d’adhésion au mode de gouvernement démocratique, on note aussi l’absence d’un programme politique opérationnel allant plus loin, par exemple, au plan socioéconomique, de l’action caritative en faveur des pauvres. Rien de bien concret au-delà de grandes valeurs générales et de grands principes, ou encore, du slogan « L’islam est la solution », également une approche peu flexible et fortement idéologique au sujet du processus de paix israélo-arabe et des droits et de la place des femmes ainsi que de la ségrégation des sexes dans la société (ceci étant de toute façon lié au caractère conservateur et patriarcal de la société jordanienne dans son ensemble).

Le changement générationnel

La population des pays arabes est formée pour moitié de jeunes de moins de vingt ans. En Jordanie, on estime les moins de dix-huit ans à près de la moitié de la population, les jeunes de moins de trente ans formant 70 % de celle-ci : beaucoup d’entre eux sont « en mobilité sociale », rompus à internet et bien au fait des évolutions régionales. Quelles sont leurs orientations politiques ? Comment vont-ils canaliser politiquement leurs revendications ? On a vu cette jeunesse en alliance avec des partis de la gauche nationaliste arabe, mais ces partis ont des bases sociales faibles : cette jeunesse va-t-elle s’y retrouver ? Édifier ses propres partis ? À première vue, elle s’inscrit davantage dans un combat civique de type « société civile » que dans une approche d’engagement partisan. Selon une jeune femme, « oui, la révolution peut s’étendre, mais jusqu’à aujourd’hui, les seules voix qui se font entendre sont celles des partis politiques existants de la vieille école, qui ne sont pas représentatifs de la population — une population dont les moins de trente-cinq ans forment la majorité et dont on attend toujours d’entendre la voix ».

En ce qui concerne les tribus, la vision des réformes est contrastée et connaitrait également un clivage générationnel. Les leadeurs tribaux traditionnels de l’ancienne génération craignent les modifications de la loi électorale, qui pourraient affecter leur représentation, au profit des centres urbains. Mais le rôle social traditionnel de la tribu aurait récemment évolué vers un rôle plus « sociopolitique ». Ainsi, un nouveau groupe de jeunes issus des tribus est en faveur de véritables réformes politiques fondées sur les valeurs de la société civile, ouvrant la voie à des partis politiques jouant le jeu parlementaire « majorité contre opposition » sur la base de programmes politiques élaborés au niveau national, tout en demeurant attentif à l’impact des réformes sur le nombre de sièges bédouins au Parlement.

Le clivage jordano-palestinien

En effet, les manifestants craignent tout à la fois que les réformes mènent à une Jordanie transformée en « État palestinien de substitution ». Grande est la colère populaire contre Israël, vu l’échec de négociations israélo-palestiniennes censées mener à un État palestinien indépendant sur le sol palestinien. Il semble à cet égard évident qu’un monde arabe plus démocratique ne fera pas l’affaire d’Israël, les régimes autoritaires ayant jusqu’à présent contenu l’animosité de populations solidaires du peuple palestinien et hostiles à la normalisation des relations avec Tel-Aviv. La solution du conflit faisant justice aux droits du peuple palestinien est de ce fait d’autant plus vitale si Israël veut s’assurer une véritable sécurité et être accepté comme État légitime dans la région.

Les réformes

Le Comité pour le dialogue national mis sur pied par le gouvernement parviendra-t-il à élaborer une réforme répondant aux attentes des différentes parties en présence ? Comment celles-ci articuleront-elles leurs revendications ? Dans un front uni ou en ordre dispersé ? Cela devrait influer sur leurs capacités de pression sur le pouvoir. Quoi qu’il en soit des évolutions politiques aux plans intérieur et extérieur, les problèmes ardus au plan économique restent à traiter, que ce soit en situation autoritaire ou démocratique.

Comme le déclare un des protagonistes du « printemps arabe » jordanien, « de manière générale, les gens souhaitent maintenir le roi au pouvoir, mais ils exigent que les réformes soient mises en œuvre immédiatement » (Davlak, 2011). Contrairement à l’Égypte et à la Tunisie, la direction jordanienne n’est pas soumise à une demande de changement de régime, la monarchie hachémite n’est pas mise en cause, mais des signaux forts lui sont envoyés. Le régime ne pourra se satisfaire de changements cosmétiques s’il veut pleinement restaurer sa légitimité.

Le 21 mars 2011

L’auteur remercie Jimena Montaldo Mancilla de sa précieuse contribution à cet article, stagiaire de recherche au Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac) de l’UCL, pour la collecte de données effectuée ainsi que ses commentaires qui ont enrichi l’analyse.

[1« Bedouin tribes accuse Jordan’s Queen Rania of corruption », The Guardian, 15 février 2011.

[2Idem.

[3Selon Mohammad Abu Rumman, Centre for Strategic Studies (université de Jordanie), dans « Youth activists,
Islamists… ».

[4« Youth activists, Islamists… ».

[5« Calls grow for constitutional monarchy in Jordan », Daily Star Lebanon, 2 mars 2011. Idem pour le reste du paragraphe.

[6Les noms de deux figures importantes du FAI, Ishaq Farhan et Abdel Latif Arabiyyat, figurent dans la liste des membres, mais ceux-ci n’auraient pas été consultés quant à leur souhait de s’y s’associer.

[7« Bedouin tribes accuse Jordan’s Queen Rania… », op. cit.

[8Si l’on exclut en effet le tournant autour de 1985, lorsque le rapprochement entre la Jordanie et la Syrie entraina une répression des Frères en Jordanie, à l’instar de la répression que la confrérie syrienne subissait quant à elle de longue date du fait du régime ba‘athiste syrien.

[9Al-Jazeera English News, « Jordan backtracks on electoral law », 29 janvier 2008.

[10Nous traitons ici de l’islamisme jordanien dominant, qui est un islamisme réformiste (islâhî) et pacifique et non pas de l’islamisme groupusculaire violent, jihâdiste, tel que l’a représenté le leader islamiste jordanien Abû Mus‘ab al-Zarqâwî et qui puise dans la doctrine qutbiste takfîrî, ou doctrinalement plus radical, comme le Parti de la libération islamique (Hizb al-Tahrîr al-islâmî).

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