Quelle est la « race » d’un président afro-américain qui visite l’Afrique ?

Mathieu Hilgers

La première visite du président Barack Obama en Afrique, au Ghana, soulève des questions intéressantes sur la situation postcoloniale. En effet, son discours à Cape Coast compose un cocktail, savamment dosé, mélangeant la symbolique de la race, les intérêts économiques, l’impérialisme culturel et politique. De manière plus générale, c’est à une analyse des rapports des Américains à leurs origines africaines que nous sommes conviés ici.

L’élection de Barack Obama à la tête des États-Unis a fait couler beaucoup d’encre. Les théoriciens des postcolonial studies n’ont pas été en reste : des débats animés [1] se sont tenus entre des intellectuels de premier plan (Chatterjee, Spivak, Talal Asad…). Ils visaient, notamment, à évaluer les effets sur les minorités de cette élection considérée comme un fait historique majeur. Il est clair que dans un pays où, comme le rappelle Mbembé, « les esclaves venus d’Afrique ont débarqué […] en 1652, [où] le droit de vote n’a été vraiment acquis qu’il y a […] un demi-siècle, l’élection […] d’un Afro-Américain à la tête de l’État, le plus puissant au monde » a quelque chose d’étonnant.

Ce Camerounais qui a longtemps enseigné aux États-Unis, auteur de l’ouvrage de référence intitulé De la postcolonie, souligne le paradoxe suivant : Obama n’est pas apparu partout, ni à tous comme un candidat noir. Il n’a d’ailleurs jamais prononcé le nom du continent africain lors de sa campagne. Néanmoins, « contrairement à ce qu’affirment maints commentateurs, il n’a pas [non plus] cherché à “transcender” la “race” […] il ne pense pas que nous vivions dans une ère postraciale où les questions de mémoire, de justice et de réconciliation soient sans objet. Je dirais, écrit Mbembé peu après l’élection d’Obama, que dans une intime étreinte, il a embrassé le signifiant racial et l’a redoublé afin de mieux le brouiller pour mieux s’en éloigner, pour mieux le conjurer et pour mieux réaffirmer la dignité innée de chaque être humain, l’idée même d’une communauté humaine, d’une même humanité, d’une ressemblance et d’une proximité humaine essentielle [2]. »

Ainsi, Obama aurait joué avec sa couleur pour la dépasser et marquer sa commune humanité. Peut-être. Il n’empêche que, si cette identité raciale n’apparait pas centrale à tous, elle semble souvent indissociable de sa personne. C’est ce que suggère son premier séjour en Afrique en tant que président américain. À l’occasion de ce voyage au Ghana, le cocktail, savamment dosé, mélangeant la symbolique de la race, les intérêts économiques, l’impérialisme culturel et politique soulève des questions intéressantes sur la situation postcoloniale.

Le premier président noir des États-Unis en Afrique

Vendredi 10 juillet 2009, à 21 heures 30 au Ghana, l’avion de Barak Obama se posait à Accra pour une visite très attendue sur le continent. Les relations entre le Ghana et les États-Unis sont fortes de plusieurs décennies. Kwame Nkrumah, premier président du premier territoire colonial d’Afrique noire à accéder à l’indépendance (1957), a fait ses études aux États-Unis et joua un rôle majeur dans l’élaboration d’une tradition politique américaine en Afrique noire. Le Ghana est le pays où les Américains envoient le plus de jeunes volontaires. Bill Clinton s’est rendu au Ghana en 1998, Georges W. Bush en 2007. Chaque fois, les présidents ghanéens, Rawlings puis Kufuor, finissaient leur mandat. Mais pour la première fois, un président américain noir et fraichement élu, rencontre un président ghanéen, Atta Mills, qui vient lui-même d’entrer dans ses fonctions.

L’évènement a été soigneusement préparé : campagne massive de nettoyage, soutien et implication des autorités traditionnelles, rénovation de certains bâtiments, affiches, banderoles, drapeaux, t-shirts, pagnes à l’effigie du président américain ; on trouve également des feuillets avec Obama et Atta Mills jusque dans l’emballage du pain vendu en rue. Les autorités affirment avoir déployé dix-mille agents pour assurer la sécurité du président. Les opérateurs téléphoniques pratiquent des prix spéciaux pour les communications entre le Ghana et les États-Unis. Les médias ont également été très impliqués dans la promotion de la visite du président américain. Plusieurs semaines avant son arrivée, les télévisions ont diffusé des spots vantant la venue d’Obama ; ils étaient de plus en plus nombreux à mesure que la date de son arrivée approchait, toutes les trente minutes aux heures de grande écoute quelques jours avant que l’avion présidentiel se pose à Accra. Les télévisions ont souligné jusqu’ad nauseam le caractère historique de la visite en Afrique du premier président noir des États-Unis.

Ici la dimension « raciale » joue un rôle central. Sur les antennes, des artistes, des chansons et des danses de tous les styles (traditionnels, rap, reggae…) souhaitent la bienvenue au président, ponctuent les émissions sur les préparatifs de sa venue, les débats sur les enjeux liés à sa visite ou les nombreuses hagio-biographies retraçant le destin extraordinaire de cet « Afro-Américain ». Dans les rues de Cape Coast, où je résidais à cette période, de multiples affiches et banderoles annonçaient l’arrivée du président. Elles mettaient en scène les présidents Obama et Mills côte à côte au-dessus d’un slogan : Together, Yes We can.

Intérêts économiques

Difficile de ne pas être pris par l’ambiance fiévreuse qui anime la ville, le matin de son arrivée. Toutes les chaines de télévision diffusent l’évènement et sont pour le moins enthousiastes : « Le Ghana est pour un moment le centre politique du monde puisque l’homme politique le plus important du monde est au Ghana », peut-on entendre à la télévision nationale. Cette impression d’un pays « dominé », mais néanmoins béni parmi les pauvres, parcourt de part en part les moments d’une visite dont ressortent cinq enjeux majeurs.

La découverte de gisements pétroliers (un premier potentiel est estimé à 140.000 barils par jour, et d’autres gisements sont attendus) et de gaz au Ghana n’est pas étrangère au déplacement d’Obama. Les États-Unis prévoient qu’en 2015, 25% de leur consommation de pétrole sera assurée par l’Afrique de l’Ouest. Les relations avec le Nigeria, le plus gros producteur de pétrole du continent (2,4 millions de barils par jour) ou l’Angola rappellent que le respect des principes démocratiques ou des critères de bonne gouvernance ne sont pas une condition nécessaire pour devenir un partenaire économique. De nombreux travaux ont montré que l’instabilité politique ne retenait pas les investisseurs avides de ressources naturelles : pétrole, diamant, or… (Réno, 1998 ; Wats, 2004 ; Ferguson, 2006) [3]. Au contraire, les pays africains qui ont le taux de croissance le plus élevé et qui bénéficient des investissements étrangers les plus importants sont les moins stables et les moins démocratiques (jusque récemment un taux de croissance de 8% pour le Soudan, mais aussi l’Angola, la RDC ou la Guinée équatoriale).

Le Ghana pourrait devenir une exception sur le continent et sa stabilité politique pourrait encourager l’implantation d’entreprises plus respectables tout en constituant une base plus transparente pour les relations diplomatiques. La jeune tradition d’alternance politique, marquée par la régulière succession d’un parti de centre-droit (NPP) et d’un parti de centre-gauche (NDC), le fonctionnement relativement efficace des institutions laissent espérer que la découverte de ces nouvelles ressources aura des répercussions positives pour les populations locales. L’Afrique dispose d’importantes ressources naturelles. Mais, jusqu’à présent, tous les pays ont échoué à convertir leur rente pétrolière en développement durable et aucun pays gros producteur de pétrole n’est démocratique. On peut espérer, de manière réaliste, que le Ghana montre qu’une autre gestion des ressources est possible, qu’il continue à incarner un modèle régional et continue sa marche de bon élève sur le chemin de la démocratie.

Enjeux politiques

Même si la récente découverte de pétrole a joué un rôle, le choix du Ghana comme premier pays visité par Obama en Afrique noire rappelle l’image de promoteur de la démocratie que les États-Unis veulent incarner et souligne la bonne réputation du pays hôte, intronisé par cette visite comme le leadeur de la bonne gouvernance en Afrique [4]. Le discours prononcé devant les parlementaires était d’ailleurs très clair : les pays qui font preuve d’un réel engagement vers la démocratie seront soutenus par les États-Unis. Le XXIe siècle sera celui de la « responsabilité politique des élites et des populations », de la « bonne gouvernance » et de la séparation des pouvoirs. Il faut « investir dans les hommes » et les institutions pour mettre un terme à la barbarie et aux violences dont l’Afrique fut trop récemment le théâtre. Les États-Unis seront présents comme « partenaire et ami » pour chaque pays qui consolide une gouvernance démocratique non pas seulement avec des élections, mais aussi avec « une réelle opposition qui fonctionne » et une société civile active.

Cependant, s’ils sont prêts à « aider à chaque étape » (c’est-à-dire selon cette idéologie : libéralisation, transition puis consolidation démocratique), les populations sont les seules responsables de leur avenir et de la responsabilité de leurs dirigeants. Tout en maintenant les États-Unis dans le rôle historique du promoteur de l’idéal occidental, cette idéologie masque en partie son caractère impérialiste en soulignant la corrélation entre développement et institutions démocratiques, mais elle sous-estime les possibilités réelles dont disposent les populations ou l’opposition politique dans de nombreux pays du continent (Burkina Faso, Togo, Cameroun, Gabon… ou en ce moment même Kenya, Soudan, Zimbabwe). Si certaines conditionnalités politiques régissant l’obtention de l’aide s’avèrent nécessaires, on peut se demander si une politique divisée entre pays « bien » ou « mal » gouvernés est la meilleure solution pour réduire la fracture entre le niveau de développement qui se creuse à l’intérieur même de l’Afrique. Contrairement à tous ses voisins, le Ghana n’a pas été classé par le PNUD parmi les nations au plus bas indice de développement humain.

Dimension symbolique

Outre le fait que le pays est caractérisé comme une « véritable démocratie » dans un continent où ce type de système politique reste rare, le choix de l’ancienne capitale de la Gold Coast comme seconde étape de la visite du premier président noir d’un pays marqué par la discrimination raciale est éminemment symbolique. Fondée vers le XVe siècle, Cape Coast était renommée au XVIIIe pour être l’un des plus importants ports d’exportation d’esclaves au monde. Point nodal dans la géographie du commerce triangulaire, les êtres humains y étaient échangés contre de la verroterie (fripes, gin, fusil) par des marchands européens puis revendus contre des épices, du café, des fruits et de l’or aux États-Unis. Alors que de plus en plus d’Afro-Américains recourent à l’ADN pour découvrir leurs origines (african roots), la visite du fort où étaient détenus les esclaves est hautement symbolique. Nombre d’habitants de cette ville prennent plaisir à raconter que les ancêtres de la première lady sont passés par la « porte du non-retour ». Telle une revanche historique, deux-cent-cinquante ans après l’abolition de l’esclavage, cette visite illustre les possibilités d’ascension sociale dans le contexte démocratique et renforce tant le mythe du rêve américain que, de manière symbolique au moins, les relations entre l’Afrique et les États-Unis.

Impact social

Dans son discours, le président s’adressait à l’Afrique dans son ensemble, il est donc difficile de mesurer avec précision la teneur de ses engagements. Obama a évoqué les soixante-trois milliards de dollars que son gouvernement s’est engagé à consacrer à la santé, poursuivant ainsi les efforts de Bush contre le sida, élargis ici pour éradiquer les maladies tropicales, lutter contre la malaria et le sida (pas seulement dans la recherche, mais aussi dans la prévention), supprimer la polio et renforcer les systèmes de santé (le financement de la recherche médicale aux États-Unis pouvant tout à fait être inclus dans cette donation). Même si le président promet de dégager 3,5 milliards de dollars en faveur de la sécurité alimentaire en soutenant de nouvelles méthodes et technologies de production plutôt que la simple expédition de biens et services américains, on reste dubitatif devant ses encouragements à l’autosuffisance alimentaire. « You can do it », conclut Obama après avoir encouragé les leadeurs politiques à faire des choix responsables et les populations locales à « exporter leur production ». Est-ce que cela est si sûr lorsque les marchés américains spéculent sur les matières premières et que les États-Unis déversent leur surplus de production dans plusieurs pays africains au nom d’opérations humanitaires mettant à mal les productions locales ?

L’avenir

Seul l’avenir nous dira si l’arrivée d’Obama à la tête du gouvernement américain, dans un contexte économique désastreux, sera positive pour l’Afrique. Comparativement à ses prédécesseurs, son origine, ses choix et les actions qu’il a menées jusqu’ici constituent de bons présages. Son intérêt pour l’Afrique n’est pas récent ; il a visité le Kenya, dont son père était originaire, avant de débuter sa carrière politique. Il y est retourné en tant que sénateur pour mener des programmes de lutte contre le sida et s’est rendu en Afrique du Sud pour les mêmes raisons et plus récemment au Darfour. Néanmoins, les échanges au Ghana entre un Obama, systématiquement en tête de la délégation et toujours le premier à prendre la parole, et les leadeurs locaux reflètent les relations profondément asymétriques entre les nations que ces autorités politiques représentent. Certes, il ne s’agit pas ici de relations entre anciens colons et anciens colonisés, mais les échanges semblaient néanmoins souvent marqués par le ton paternaliste d’un Barack Obama, paré de toute sa légitimité d’Afro-Américain hissé au sommet et représentant la première puissance mondiale, et la docilité quasi servile des élites ghanéennes largement demandeuses de l’assistance américaine, y compris pour exploiter leurs ressources naturelles. Rien de plus révélateur d’ailleurs que la ritournelle explicite de la musique qui clôturait la cérémonie d’accueil d’Obama au Parlement, et surtout son discours plein de bons conseils, « Yes We can, Yes We can, Yes We can ».

Comment les populations locales ont-elles perçu l’évènement ? À Cape Coast où j’étais depuis plusieurs mois avant qu’Obama n’arrive et où je suis resté après son départ, la plupart des jeunes expliquaient les raisons de sa venue dans leur ville en rappelant l’importance de ses racines africaines, l’importance de la « culture ghanéenne [5] » et de l’esclavage, mais aussi la qualité de la démocratie dans leur pays. Ils se désolaient qu’il faille l’attendre pour entreprendre une rénovation qui, par ailleurs, se limitait à des campagnes de nettoyage et à des couches de peinture sur le vieux fort portugais. Derrière l’excitation et la conviction que c’est « bon pour le pays », nombre d’habitants demeuraient convaincus que cela ne changera « rien ou pas grand-chose » et s’indignaient des efforts consentis pour accueillir cet hôte aussi illustre soit-il. Au fur et à mesure que la date de la visite approchait, les discussions à la radio et les débats à la télévision se multipliaient, et on y soulignait avec un intérêt croissant l’importance du pétrole dans la venue du président américain : « Les Américains ne viennent jamais pour rien, mais le pétrole n’est pas la seule raison, et même pour le pétrole cela va beaucoup nous aider », m’expliquait, par exemple, un jeune de la ville.

La question de la race ? L’origine raciale d’Obama a joué évidemment un rôle décisif dans l’ampleur prise par cette première visite présidentielle. Il existe, en Afrique, un imaginaire du rêve américain et de la réussite sociale outre-Atlantique dont Obama, avec son père qui fut un « boy » au service des colons au Kenya, incarne désormais le mythe à l’état vivant. Obama commença son discours au Ghana après avoir été accueilli par le son des trompettes locales. Tribun inspiré, le président américain souligna à quel point celles-ci rappelaient Louis Amstrong à sa mémoire. Et de fait, les mélomanes savent que le légendaire jazzman a ses racines en Gold Coast. Au-delà de la musique, le président rappela dans son discours qu’il avait du sang africain dans les veines. Comme l’a dit Obama, la colonisation n’est pas responsable de tous les maux qui hantent l’Afrique. Selon lui, au-delà de l’horreur qu’il incarne, le fort de Cape Coast doit aussi être perçu comme le point de départ de l’épopée qui conduisit les Noirs aux États-Unis, le seul pays où il a été possible que quelqu’un comme lui devienne président.

Certes, les États-Unis n’ont pas colonisé l’Afrique, mais, on le sait, l’identité noire a joué un rôle décisif dans leur histoire sociale et politique. Le sociologue Loïc Wacquant (University of California Berkeley) distingue, au fil de l’histoire américaine, quatre grandes étapes dans le processus de définition, de confinement et de contrôle des Afro-Américains.

La première étape est l’exclusion sociale et symbolique entamée avec l’esclavagisme qui a conduit une large population d’origine africaine, dont un bon nombre serait passé par le fort de Cape Coast, aux États-Unis où elle constituait un pilier de l’économie des plantations. Cette matrice de la division raciale s’est perpétuée de l’ère coloniale à la guerre civile. La seconde étape est le système Jim Crow qui, dans le Sud, conforte légalement la discrimination et la ségrégation (1865-1965). Ces lois distinguaient les citoyens selon leur appartenance raciale et introduisaient la ségrégation dans les écoles et dans la plupart des services publics, y compris les trains et les bus. Une goutte de sang noir dans les veines suffisait pour être considéré comme noir et subir la discrimination [6].

La troisième étape est celle qui a conduit dans le Nord les descendants d’esclaves vers les métropoles industrielles (Chicago, Detroit…). L’urbanisation s’est accompagnée d’un processus de prolétarisation des Afro-Américains dès le début de la Première Guerre mondiale jusque dans les années soixante. Il n’a pas permis une meilleure intégration des populations noires, puisque celles-ci ont été « parquées » dans les ghettos des grandes villes. La quatrième étape est marquée par l’émergence conjointe de l’« hyperghetto » et d’un appareil carcéral hyperdéveloppé et caractérisé par l’incarcération disproportionnée des Afro-Américains depuis trois décennies (les Afro-Américains restent majoritaires parmi les admis dans les prisons d’État alors qu’ils ne représentent que 12% de la population du pays). Après l’esclavage, le système de Jim Crow et les ghettos, les États-Unis auraient trouvé, selon certains auteurs, par ce biais la quatrième institution leur permettant de réguler, de surveiller, mais aussi d’exploiter et d’ostraciser la population noire (Wacquant, 2008, 2009).

Dans un tel contexte, comment le glorieux et symbolique retour par « la porte du non-retour », cette porte du fort de Cape Coast qui s’ouvre sur l’océan et par laquelle transitèrent les esclaves en partance vers le continent américain, fut-il perçu au pays de l’Oncle Sam, où la question raciale demeure l’objet de multiples controverses ? On doit s’étonner du relatif silence autour de la visite d’Obama en Afrique. Celle-ci est apparue comme une visite politique normale, sans véritables enjeux symboliques propres à la différencier des visites classiques au cours desquelles un président américain diffuse l’idéologie hégémonique du modèle démocratique occidental tout en veillant aux intérêts de sa nation. Ainsi, malgré le nombre élevé de citoyens américains qui partent en Afrique à la recherche de leurs racines, malgré le fait que le Ghana soit l’une des premières destinations des touristes américains en Afrique et que le fort de Cape Coast y constitue un détour obligé, cette visite semble bien marginale dans l’imaginaire outre-Atlantique. À juste titre peut-être. En effet, ne doit-on pas demeurer circonspect devant le fait qu’Obama a consacré moins de vingt-quatre heures à un séjour au cours duquel il affirmait s’adresser à l’ensemble d’un continent qu’il voudrait voir davantage intégré dans la mondialisation ? Une analyse plus détaillée pointerait sans doute certains débats liés à cette visite, mais ceux-ci n’ont pas connu une diffusion large et, en tout cas, certainement pas équivalente à l’écho donné à sa visite sur le continent africain lui-même.

Ce qu’un tel voyage aura donc illustré, ce sont des relations profondément asymétriques. Assez logiquement, cette asymétrie se marque aussi dans les effets et l’audience médiatique accordée à cette visite. Et la question de la race ? Si elle a été abondamment commentée en Afrique, on voit qu’elle peut difficilement cimenter des solidarités objectives concrètes. Surtout si, sous le simple argument de la race, ces solidarités improbables supposent de mettre en relation le continent le plus pauvre du globe, l’Afrique, avec la frange la plus défavorisée d’une des nations parmi les plus avancées, les Afro-Américains, et son président emblématique, Barack Obama.

Il faut, d’ailleurs, garder à l’esprit le caractère éminemment marginal de la trajectoire de ce dernier. Celle-ci a été sociologiquement possible, mais elle n’en demeure pas moins radicalement improbable. Les avancées sociales dont elle est le vivant témoignage et les effets symboliques dont elle est porteuse ne doivent pas masquer la dualité profonde qui, aujourd’hui encore, façonne la société américaine et qui est unanimement soulignée par les spécialistes. Comme le dit Mbembé, Obama est nécessairement porteur d’une « race », mais il la dépasse. Il la dépasse d’abord parce qu’il représente le peuple américain dans son ensemble. Il la dépasse ensuite parce que les enjeux sociaux formulés en termes raciaux, en Afrique ou aux États-Unis, varient en fonction des groupes et selon que ces derniers sont considérés, ou non, dans leurs ancrages nationaux, transnationaux, voire continentaux. Il la dépasse enfin, parce qu’il est plausible, mais ceci n’est qu’une hypothèse, que plus on s’élève dans la hiérarchie sociale, plus les affiliations de classes et la position dans la structure sociale dégage l’individu de l’ancrage racial comme premier mode de définition de soi.

Ce que montre le voyage d’Obama en Afrique, c’est que, malgré leur polysémie, les termes de situation postcoloniale et de race renvoient toujours à des rapports de force et à des relations de pouvoir bien plus complexes que ceux qu’un premier regard permet de saisir. La « solidarité cutanée » transatlantique n’a pas la force que voudraient lui prêter les médias les plus enthousiastes sur le continent africain. Derrière une couleur de peau apparemment identique, derrière les liens qu’on a mentionnés, il existe en réalité des histoires sociales, des enjeux et des intérêts profondément différents. Il faut donc se garder d’unifier la variation des processus qui conduisent à la discrimination par la race ou les valeurs associées à l’identification raciale de part et d’autre de l’Atlantique en les décrivant comme le résultat uniforme d’un phénomène monochrome.

[1Par exemple, on peut consulter en ligne l’un de ces débats au lien suivant http://fora.tv/2008/11/05/The_Present_as_History#fullprogram.

[2Mbembé, « Barack Obama : une certaine figure de notre monde », http://www.africultures.com/php/index.php?nav= article&no=8150.

[3Le gouvernement américain qui a lui-même recours à des milices privées en Irak et en Angola ne fait pas exception.

[4Le Ghana se distingue à juste titre de tous les pays limitrophes (et francophones) : le Togo où Gnassingbé Eyadema a succédé à son père qui gouverna de 1967 à 2005, le Burkina Faso qui a Blaise Compaoré comme président depuis 1987 et la Côte d’Ivoire qui a vu son niveau de vie chuter à la suite de la guerre civile entre 2002 et 2008 ; ou encore du Kenya, dont est originaire le père d’Obama, qui a connu récemment de graves violences postélectorales.

[5Cape Coast possède plusieurs bâtiments qui sont reconnus par l’Unesco comme patrimoine mondial de l’humanité.

[6Ainsi, par exemple, en Floride la loi stipulait que « Tout mariage entre une personne blanche et une personne nègre ou entre une personne blanche et une personne d’ascendance nègre à la quatrième génération est interdit ».

Bibliographie

  • Ferguson J. (2006), Global Shadows. Africa in the Neoliberal World Order, Duke University Press.
  • Mbembé A. (2000), De la postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Karthala.
  • « Barack Obama : une certaine figure de notre monde », http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no =8150.
  • Reno W. (1998), Warlord Politics and African States, Lynne Rienner.
  • Wacquant L.,
    • « The New « Peculiar Institution » : On the Prison as Surrogate Ghetto », Stanley Cohen and Thomas Blomberg (dir.), Punishment and Social Control, Walter de Gruyter, 2003.
    • « De l’esclavage à l’emprisonnement de masse : repenser la “question raciale” aux États-Unis », dans Patrick Weil et al. (dir.), La Mémoire vivante. Esclavage, colonisation et intégration en Europe et aux Amériques, PUF, 2003.
    • (2008), Urban Outcasts, Polity Press.
    • (2009), Punishing the Poor. The Neoliberal Government of Social Insecurity, Duke University Press.
    • (2009), Prisons of Poverty, Indiana University Press.
  • Watts M. (2004), « Resource curse ? governmentality, oil and power in the Niger Delta, Nigeria », Geopolitics, volume IX, numéro 1.