Que faire de Lénine ?

Bernard De Backer • le 14 octobre 2017

Quittant Zurich pour Petrograd fin mars 1917, le fondateur du bolchévisme voulait déclencher l’insurrection sur les cinq continents en commençant par la Russie. Bousculant la géographie, l’histoire et la théorie de Marx, il avait puisé sa certitude inébranlable et forgé son mode d’action dans les œuvres intellectuelles et programmatiques d’une intelligentsia radicale coupée du peuple. La complicité d’une Allemagne sur la défensive lui permit d’atteindre la capitale d’un Empire moribond, dévasté par la Grande Guerre et décapité par Février. Après la prise de pouvoir d’Octobre, le régime bolchevique étendit son emprise par une épuration continue, et emprisonna nombre d’esprits dans le cercle magique de son idéologie. À violenter les évolutions conflictuelles d’en bas par une révolution monolithique imposée d’en haut, il n’est pas certain que le progrès y gagne. Un regard documenté sur cette histoire pourrait peut-être éclairer la question.

Voilà donc un siècle que le fondateur du bolchévisme — nom adopté lors du second congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie à Bruxelles [1], qui vit le départ des délégués du mouvement socialiste juif Bund et la minorisation des mencheviks — a réussi son « coup d’État démocratique », selon son expression oxymorique (Colas, 2017). Engagement total et lutte incessante le portèrent au pouvoir pendant quelques années (1917-1924), dont plusieurs entravées par la maladie, avant que son corps ne soit embaumé et son cerveau prélevé pour y déceler les preuves organiques de son génie.

Commémorations, colloques savants et/ou militants [2] se succèdent un peu partout dans le monde. L’auteur de ce billet ne comptant pas davantage sacrifier au culte du grand homme qu’à sa diabolisation, son objectif se voudra une réflexion centrée sur la cartographie intellectuelle de Vladimir Oulianov, sur la nature de « l’appel » qu’il avait ressenti et les principes qui guidèrent son action. Quelles étaient les sources de sa vision politique ? Vers quel rivages et par quels moyens Lénine [3] voulut-il conduire la Russie et, à sa suite, l’humanité tout entière ? De quel prix devait se payer ce voyage vers la Terre promise du socialisme [4] ? Et une dernière question, dont la réponse ne sera qu’esquissée : que faire de sa défaite ?

Ce texte a dès lors pour ambition de comprendre Lénine et son accession au pouvoir dans un processus politique s’inscrivant dans l’histoire et la sociologie de la Russie tsariste, au tournant des XIXe et XXe siècles.

La matrice bolchévique

Des ouvrages récents — comme La révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d’un peuple d’Orlando Figes (2007) ; Lénine politique de Dominique Colas (2017) ; Lénine 1917. Le train de la révolution de Catherine Merridale (2017) ; ou, pour balayer plus large, La récidive. Révolution russe, révolution chinoise de Lucien Bianco (2014) — permettent, avec l’aide d’ouvrages plus anciens [5], de cartographier l’espace du pensable, du croyable et du haïssable dans lequel se mouvait Vladimir Ilitch — et beaucoup d’autres après lui. Car loin d’être l’œuvre d’un seul homme et tributaire de son génie présumé, le léninisme incarne une des modalités modernes du désir millénariste de construire la Cité idéale, en se débarrassant de ceux qui la parasitent et s’opposent à son bonheur final.

La pensée politique de Lénine, qui n’a guère varié sur le fond après sa conversion au marxisme durant les années 1890, trouve ses sources dans la confluence du socialisme « scientifique » allemand et du radicalisme de l’intelligentsia russe, dont il était issu — son père était inspecteur des écoles et lui-même juriste. La Russie autocratique du XIXe siècle, dépourvue de société civile, d’assemblées, de presse indépendante et d’État de droit, n’avait d’autre opposition à offrir que celle de l’intelligentsia — le mot est russe [6]. Une frange de celle-ci (décembristes, sociétés secrètes, « nihilistes »…) se radicalisa dans une lutte frontale et sans véritable base sociale contre le régime tsariste. Cette primauté de la pensée théorique et de la minorité éclairée sera au cœur du léninisme.

D’un côté, le millénarisme marxiste « scientifique » et prestigieux qui théorise une fin des temps heureuse à l’histoire humaine, dans une perspective évolutionniste, certes conflictuelle et brutale ; de l’autre, un mode d’action violent, direct et clandestin, héritier des décembristes, porté par une avant-garde éclairée. La première publication du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), que dirigera Lénine avec Plékhanov et Martov, se nommera Iskra (1900), « l’étincelle » qui devait mettre le feu aux poudres révolutionnaires. Son livre germinal, Que faire ? Questions brulantes de notre mouvement, est le fruit de ses chroniques marxistes dans l’Iskra, mais également une reprise du titre du roman emblématique du socialiste utopiste russe Nikolaï Tchernychevski, Que faire ? Les hommes nouveaux (1862) [7]. Un livre que Lénine aurait lu « cinq fois en un été » et qui l’aurait « labouré de fond en comble » (Besançon, 1977, Figes, 2007).

Toute sa vie, Lénine agira avec l’arme des mots et développera une activité d’écriture débordante, écrivant « des milliers de pages — théorisation, propagande, mots d’ordre — qui constituent les archives fondamentales de la révolution russe » (Colas, 2017) [8]. Intellectuel peu au fait des réalités concrètes, souvent indifférent au sort des paysans, des soldats et des ouvriers qu’il est censé représenter — Lénine semble tout entier dans cette célèbre photographie de Piotr Otsoup (1918), le montrant lisant la Pravda (« La Vérité ») dans son bureau du Kremlin, un numéro qu’il a sans doute écrit en partie...

Reconnaissance et abolition de la division sociale

Commençons par le marxisme que Lénine a quelque peu malmené. L’œuvre de Marx procède d’une reconnaissance et d’une théorisation de la conflictualité sociale — la lutte des classes — comme moteur de l’histoire, ce qui « a définitivement ruiné le présupposé commandant la pensée politique des penseurs classiques, à savoir le présupposé de l’unité sociale » (Gauchet, 1976). Mais Marx développe en même temps « la certitude de son abolition », la prochaine étape du devenir humain après le capitalisme étant « l’avènement de la société authentiquement une » (Gauchet, ibidem, souligné dans le texte). En d’autres termes, la pensée et l’action de Marx sont à la fois une reconnaissance de la division sociale, de la domination et de l’exploitation, et la promesse « d’un dépassement définitif de la scission sociale […] ». En effet, « si Marx fait éclater l’idée classique d’une unité primordiale, c’est pour, en fin de compte, la retrouver » (Gauchet, ibidem). Il y a dès lors autant reconnaissance et théorisation des luttes sociales que conceptualisation de la lutte finale. La division sociale et les luttes afférentes sont théoriquement secondaires car, in fine, abolies dans la parousie communiste.

Ce millénarisme marxiste n’est bien entendu pas sans conséquences ni paradoxes. En ce qui concerne les paradoxes, le plus connu est l’opposition du déterminisme et du volontarisme. Si le moteur de l’histoire est constitué de l’évolution conflictuelle des forces productives et des rapports de production, ceci jusqu’à la lutte finale entre capitalistes et prolétaires débouchant sur le communisme, c’est un « processus sans sujet » (Althusser, 1965). Il est dès lors impossible de « sauter les étapes » du développement des forces productives. Et, parmi les conséquences possibles du marxisme [9] : l’élimination de ceux qui s’opposent au bonheur final promis à l’humanité, ce qui sera le cas dans la version volontariste et coercitive du marxisme qu’est le léninisme. L’épuration de la société sera en effet au cœur de la matrice intellectuelle et politique de Lénine. Ce qui vaut d’abord pour le parti bolchévique, qui « se renforce en s’épurant » [10].

Ajoutons que la volonté d’abolition de la conflictualité sociale et de l’érection d’une société « Une » est par définition contraire à la démocratie dans son sens libéral et représentatif. Cette dernière suppose la séparation des pouvoirs et l’irréductibilité de la division sociale, incarnée par les libertés civiles, le multipartisme et le respect de l’opposition. L’usage fréquent du mot « démocratique » par Lénine, ses disciples ou successeurs — notamment dans « coup d’État démocratique » ou dans « démocratie populaire » — n’a pas le même sens que celui que nous lui accordons. Le demos est le prolétariat bolchévisé, censé exercer le pouvoir à travers le Parti unique qui le représente et s’en légitime.

Par ailleurs, dans la mesure où la société russe du début du XXe siècle est composée dans son écrasante majorité de paysans à peine sortis du servage et que le prolétariat ouvrier n’est présent que dans quelques centres urbains, le petit groupe de « révolutionnaires professionnels » (Lénine) devra forcer le destin en prenant le pouvoir au nom d’une classe ouvrière extrêmement minoritaire. Groupe social auquel il faudra de surcroit insuffler « sa » conscience de classe de l’extérieur, tout comme il s’agira, de la même manière, de « prolétariser » les paysans « pauvres et moyens » par l’intermédiaire des ouvriers préalablement bolchévisés (les paysans présumés « riches », les koulaks, seront désignés comme ennemis par excellence et boucs émissaires de la révolution).

Ascétisme et scientisme

La filiation spécifique à l’intelligentsia russe [11] ne doit pas être sous-estimée. Elle est bien antérieure au marxisme dans la vocation politique de Lénine et de son frère ainé, Alexandre Oulianov. Si les sources de ce courant de pensée sont diverses, surtout françaises et allemandes (Besançon, 1977), leurs représentants partagent une même opposition radicale à l’État autocrate inamovible et policier, et la quête d’une société totalement nouvelle, voire édénique, dévoilée par la science. Le milieu des intelligenty (écrivains, journalistes, philosophes, professions libérales, enseignants, étudiants) qui s’est développé au XIXe siècle formait une petite élite d’intellectuels radicaux en vase clos, partageant une série de traits communs. Ils se considéraient comme les champions de « la cause du peuple » (dont ils étaient la plupart du temps coupés) et développaient une croyance scientiste dans la vérité absolue et la nécessité d’une révolution totale, rejetant tout compromis. Ils vénéraient les œuvres littéraires révolutionnaires. Nombre d’entre eux éprouvaient une culpabilité pour leur origine sociale privilégiée et vivaient leur engagement parfois sacrificiel comme une sorte de rédemption. Le philosophe russe Berdiaev les comparaient à un « ordre monastique » ou à une « secte religieuse ».

Différents ouvrages de l’époque incarnent l’idéologie et les caractères du héros positif de l’intelligentsia. C’est bien sûr le cas de Que faire ? Les hommes nouveaux (1862) de Nikolaï Tchernychevski, le livre culte de Lénine, qui s’apparente à la scientologie (les individus s’y élèvent par degrés pour devenir « conscients » selon une gnose scientiste). Son héros ascétique, Rakhmetev (« l’idéal de moi de Lénine » selon Besançon, 1977), qui mène une vie de rigueur et de discipline totalement dévouée à la cause, inspirera toute une génération de révolutionnaires. Selon Figes (2007), ce livre « convertit plus de gens à la cause de la révolution que toutes les œuvres de Marx et d’Engels réunies (Marx lui-même apprit le russe pour le lire) ».

D’autres ouvrages se situent dans la même veine et certains écrivains comme Piotr Zaïtchnevski, auteur de Jeune Russie (1862), ou Sergueï Netchaïev (un des rares d’origine populaire, mais Bakounine aurait tenu sa plume) et son Catéchisme révolutionnaire (1869), passèrent à l’acte au sein de groupuscules révolutionnaires. Netchaïev lui-même tua un de ses camarades qui avait refusé d’exécuter ses ordres. L’évènement marqua tellement Dostoïevski qu’il le transposa dans Les Possédés dont le personnage central, Verkhovensk, est clairement inspiré de Netchaïev. « Le peuple » ne se sentit cependant guère d’affinités avec ceux qui s’autoproclamaient leurs sauveurs, ce qui vaudra bien des déconvenues aux populistes idéalisant le moujik et aux théoriciens socialistes vénérant la classe ouvrière. Il fallut dès lors se résigner à penser et agir à leur place, bien que toujours en leur nom.

Après l’exécution de son frère Alexandre (membre d’un groupe terroriste, proche de La volonté du peuple inspiré par Piotr Tkatchev [12]), qui avait été condamné à mort pour sa participation à l’attentat manqué contre le tsar Alexandre III en 1881, Lénine s’orienta vers le marxisme. Le Capital, traduit en langue russe dès 1872, avait été diffusé en Russie (il avait échappé à la censure, car considéré comme « ouvrage strictement scientifique », ne concernant pas la Russie où le capitalisme n’était pas développé) et s’était largement répandu au sein de l’intelligentsia qui se détournait de la paysannerie après l’échec du populisme rural. Le premier tirage du Capital eut même plus de succès en Russie qu’en Allemagne. La fusion entre le radicalisme révolutionnaire russe, maximaliste et intolérant, centré sur la conquête de l’État, et une théorie occidentale prestigieuse, auréolée de rigueur « objective » et glorifiant le Progrès par la Science (à l’instar d’autres utopies plus « bourgeoises »), pouvait s’opérer. C’est ainsi que prit corps le scientisme marxiste-léniniste, la matrice idéologique et politique de tous les régimes communistes dans le monde, ainsi que des partis communistes membres de la troisième internationale et de ses diverses variantes.

Le léninisme en actes

Notre but n’étant pas de retracer toute la carrière politique de Lénine (les ouvrages ne manquent pas…), mais bien de cerner sa cartographie mentale et sa mise en œuvre dans et après la prise de pouvoir d’octobre 1917, venons-en à l’évènement dont nous vivons aujourd’hui le centième anniversaire. Pour ce faire, rien de mieux que de prendre Le train de la révolution (Merridale, 2017), dans lequel monta Lénine en mars 1917 à partir de Zurich, pour rejoindre Petrograd à travers les lignes allemandes. Accompagnés d’une trentaine de camarades, Lénine et sa femme Kroupskaïa se lancèrent dans un voyage de plusieurs milliers de kilomètres pour atteindre et traverser la Baltique, puis la contourner par le Nord en frôlant le cercle polaire avant de redescendre sur Petrograd par la Finlande. La révolution de Février avait pris Lénine par surprise (tout comme celle de 1905) et il lui fallait gagner immédiatement la Russie pour ravir le pouvoir à la bourgeoisie et « transformer la guerre impérialiste en guerre civile » (Lénine, « Projet de résolution de la gauche de Zimmerwald », 1915). Cette aventure rocambolesque ne nous intéresse ici que pour mieux cerner ses intentions.

Certains membres de l’équipée, des militants rencontrés à Zurich ou Petrograd, ont laissé des témoignages très éclairants. Nous passerons ici sur la personnalité de Lénine vue à travers la lorgnette de la cohabitation ferroviaire dans des conditions éprouvantes, pour nous centrer sur ses objectifs politiques. À Zurich, dont il écumait la bibliothèque du matin au soir (148 livres et 232 articles lus, selon ses notes), quelques conversations avec des invités nous montrent « que la vision qu’avait Lénine de l’avenir était bien plus apocalyptique que le simple combat […] il envisageait une révolution mondiale, une série de soulèvements coordonnés impitoyables, qui annihileraient à jamais la double oppression du capitalisme et de l’empire » (témoignage du marxiste roumain, Valeriu Marcu ; Merridale, 2017). Selon les propos rapportés du même Marcu, « La tâche principale […] était de coordonner tous les éléments moraux, physiques, géographiques et tactiques de l’insurrection universelle, de rassembler toutes les haines suscitées par l’impérialisme sur les cinq continents » (ibidem, nous soulignons).

Son séjour suisse avait en effet été consacré à l’écriture de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme et c’est tout imprégné de ses réflexions qu’il gagnait la capitale russe, où il reçut un accueil triomphal à la gare de Finlande aux sons de La Marseillaise des travailleurs (et non de l’Internationale). Les premiers mots de Lénine stupéfièrent une bonne partie de l’auditoire : « La révolution russe que vous avez accomplie […] a posé les fondements d’une époque nouvelle. Vive la révolution socialiste mondiale ! » (Merridale, 2017). Lénine réitéra son propos appelant à une nouvelle révolution en chapitrant, la nuit même de son retour, les bolchéviques de Petrograd dans leur quartier général : « Ce qu’il y a d’original dans la situation actuelle en Russie, c’est la transition de la première étape de la révolution […] à sa deuxième étape qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie » (Merridale, 2017) [13].

En se rendant à Petrograd le chef des bolchéviques n’envisageait en effet rien moins que la révolution mondiale, dont la seconde révolution russe serait le déclencheur dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Lénine veut faire basculer définitivement l’humanité dans l’ère post-capitaliste à partir d’un pays dont il sait pourtant qu’il n’est pas encore capitaliste… Le contexte de la guerre de 1914-1918 est fondamental pour Lénine, car il s’agit selon lui d’une guerre à laquelle se livrent les puissances impérialistes pour la domination mondiale (d’où sa haine des partis sociaux-démocrates qui la soutiennent). L’objectif est donc, comme nous l’avons déjà souligné, de « transformer la guerre impérialiste en guerre civile », en guerre de classes, cela dans tous les pays — à commencer par la Russie. C’est donc à une sorte d’Armageddon que se prépare Lénine, un combat ultime qui embraserait la terre entière. Il n’est donc pas exagéré de parler d’apocalypse (Marcu) au sens de déflagration et de révélation finales, qui, dans la Bible, est un combat des anges contre la Bête aux multiples têtes, annonçant la fin des temps et le Millenium du Christ.

Une fois à Petrograd, le projet bolchévique résumé dans ses Thèses d’avril, que Vladimir Ilitch finira par imposer au parti après de fortes résistances, passera par différentes phases, dont un repli en Finlande, avant que quelques escouades ne prennent le Palais d’hiver où se trouvait le gouvernement provisoire de Kersenki. Un fait d’armes qui ressemblait plus à une opération de police qu’à un mouvement de masse (qui eut lieu auparavant, en 1905 et février 1917), même si les deux dynamiques se sont télescopées (Werth, 1997). On est loin des images épiques d’Eisenstein qui contribuèrent au « mythe d’octobre » mis en scène par Staline. Pour Colas (2017), c’est tout simplement un coup d’État — et pour Lénine : un « coup d’État démocratique ». En quelques années, les oppositions représentées ou non à l’Assemblée constituante [14] sont balayées (Cadets, socialistes-révolutionnaires de gauche et de droite, sociaux-démocrates, anarchistes, mencheviks, bolchéviques dissidents, etc.), les factions au sein du parti sont interdites, la liberté de la presse est abolie, le système juridique défait, les syndicats ouvriers supprimés, l’Assemblée dispersée, la peine de mort rétablie. C’était maintenant ou jamais : il fallait solidement assoir le monopole du parti censé représenter le peuple. Selon Ingerflom (2015), « le parti était […] pensé comme un dispositif authentiquement politique, mais miné de l’intérieur par une sorte de vice autocratique : il refusait l’autonomie du social et gardait le monopole du critère de la légitimité du pouvoir » (souligné dans le texte). Après le Tsar élu de Dieu, le Guide incarnant l’Histoire ?

Ne demeure que le parti-État qui conclut une paix séparée avec l’Allemagne, liquide les Blancs et les Verts (paysans) dans une guerre civile sanglante (crimes de masse des diverses parties ; voir Chopard, 2015, pour Kiev), tout en ponctionnant les campagnes et terrorisant les koulaks, avant que ne survienne la première famine, celle de 1920-1921. Quant à la « révolution socialiste mondiale », elle ne touchera de manière endogène que des pays agraires « arriérés » (pour utiliser le qualificatif de Lénine sur la paysannerie russe) à tradition autocratique, comme la Chine (Bianco, 2014), loin du scénario théorisé par Marx et Engels. Ceci donnera plutôt raison à Max Weber (2004) qui, après la révolution de 1905, publia différents articles sur la Russie tsariste, où régnait selon lui « la confusion entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux », et dans lesquels il doutait « que l’on trouve […] les ressources sociales pour le développement de l’individualisme démocratique et du libéralisme politique » — ce qui enragea Lénine qui le traita de « poltron » (Colas, 2017). Le communisme « exporté » après 1945 dans les pays industrialisés d’Europe centrale et les Pays baltes constitue une tout autre problématique.

Les ennemis de la révolution

Lénine est donc bien imprégné du « tout maintenant sans compromis », mis en œuvre par une avant-garde incarnant la cause du peuple, prôné par les révolutionnaires de l’intelligentsia russe. Son immense travail intellectuel l’avait en quelque sorte abouché au sens ultime de l’Histoire, et sa puissance de conviction, puisée dans cette Vérité (Pravda), avait été une des raisons de son triomphe comme « instrument de l’Histoire ». La grandeur de sa mission comme « premier moteur » de la révolution et bientôt comme « Un irremplaçable » (Colas, 2017) du parti-État l’autorisait à pratiquer toutes les formes de violence, ce qui se vérifia dès les premières années du pouvoir bolchévique.

La reconstitution minutieuse faite par Colas (2017) comporte notamment un chapitre saisissant sur « Les ennemis de Lénine », résumé dans un tableau à plusieurs entrées très détaillé en fin de volume. L’auteur y dresse une typologie des « ennemis » sur la base des écrits de Lénine qui distingue : les ennemis « objectifs et subjectifs » qui ont une hostilité délibérée et consciente contre le bolchévisme (Blancs, anarchistes, SR de droite, marins de Cronstadt, Cosaques, paysans révoltés de Tambov) ; les ennemis seulement « objectifs » qui ne savent pas qu’ils sont des ennemis, mais dont la seule existence s’oppose à « l’avenir radieux » (bourgeois et surtout koulaks) ; les ennemis seulement « subjectifs » qui sont favorables à la révolution, mais refusent la dictature bolchévique (mencheviks, SR, anarchistes). Les koulaks, comptabilisés en « familles » (enfants compris), seront dès lors déportés ou exterminés pour ce qu’ils sont et non ce qu’ils font.

Le but de la révolution est clairement défini par le projet d’instaurer une société totalement une : « une volonté unique », « un modèle unique », « un principe unique », « un plan unique », « une unique usine russe », « obéir comme un seul homme », et, bien entendu, « un parti unique ». Pour atteindre cet objectif d’unicité totale, pour répondre à la question germinale « Que faire ? », la méthode est l’épuration, la « lutte à mort » et « l’anéantissement » de tous les ennemis. Le vocabulaire pour désigner ces derniers relève de la déshumanisation, voire parfois de la démonologie (comme en Chine sous Mao). On rencontre dans les écrits et propos de Lénine et des bolchéviques des termes comme (liste non exhaustive) : vermine, racaille, laquais, bandit, vampire, pourriture, suceur de sang, fumier, merde, hystérique (pour les femmes), hérétique, rapace, scorpion, punaise, poux… Terminologie [15] qui rappelle celle utilisée par les « activistes » lors de la dékoulakisation de 1930, reprise par Vassili Grossman dans son roman-testament Tout passe (achevé en 1963) dans lequel il met en scène une activiste repentie, Anna Sergueievna : « Mais moi, je disais : Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des koulaks. Et plus j’y pense, plus je me demande qui a inventé ce mot : les koulaks. Est-il possible que ce soit Lénine ? » Le pouvoir bolchévique épure la société comme le parti.

La logique d’épuration s’étendra sous Staline, notamment à travers des purges et des déportations massives. Comme l’écrivait Freud dans Malaise dans la civilisation (1930), publié pendant la liquidation des koulaks et avant les Grandes Purges : « […] l’on voit comment la tentative d’instauration en Russie d’une civilisation communiste nouvelle trouve son point d’appui psychologique dans la persécution des bourgeois. Seulement, on se demande avec anxiété ce qu’entreprendront les Soviets une fois tous leurs bourgeois exterminés » (cité par Ansay, 2014). Cette « hygiène sociale » par l’épuration de la société russe et la liquidation de tous les ennemis de la révolution ne prend sa justification qu’au regard de la promesse que l’Histoire s’achève enfin : « Peu importaient les victimes puisqu’elles seraient compensées, voire annulées, par le bonheur final et suprême apporté à l’humanité tout entière par le communisme » (Colas, 2017).

La passion politique de Lénine, conditionnée par l’histoire autocratique russe et sa propre trajectoire sociale, était un mélange de conviction sincère, de surmoi impérieux et de volonté de puissance exacerbée. Une passion qu’il poursuivit jusqu’à son dernier souffle, dans des conditions pathétiques, se méfiant des individus, mais ne remettant pas en cause le système sans contrepouvoir qu’il avait mis en place. Il voulut se suicider, mais Staline qui préparait la suite l’en aurait empêché ; le Géorgien aurait aussi injurié grossièrement sa femme Nadejda Kroupskaïa et traité Lénine, devenu incontinent, de « conchieur » (Figes, 2007 ; Colas, 2017). Le prophète était prisonnier de sa prophétie et de son idéologie scientiste dans les miasmes oligarchiques du Kremlin, mais son destin fut plus enviable que celui de ses ennemis de toute sorte, qu’il voua à la « liquidation ».

Du Meilleur des mondes

En dépit de ces lignes dures mais documentées, notre intention, faut-il le préciser encore, n’est pas de diaboliser Vladimir Oulianov — une autre manière de croire au Bon Dieu. Ce qui nous importe, c’est de nous instruire de la révolution d’Octobre au regard de notre présent. En régime démocratique, on ne peut pas davantage « liquider » la division sociale irréductible que supprimer sans procès les prophètes qui veulent y mettre un terme ; ce serait reproduire ce que l’on condamne. Il faut donc « faire avec Lénine » et ses épigones, en commençant par affronter la vérité des faits historiques et celle de leur matrice intellectuelle, plus accessible aujourd’hui ; et se confronter, quelquefois, à la tenace « passion de l’ignorance ». Mais assumer tout autant le fait que la démocratie n’est pas une idéologie de la fin de l’histoire, mais bien une expérience sans certitude, ce qui n’est paradoxalement pas dénué de bénéfices.

Nous pourrions céder à l’optimisme et croire que nous sommes sortis, en Europe du moins, de « l’âge des extrêmes » (Hobsbawm), du « siècle des espérances maximales et des épurations totales ». Cependant, malgré les progrès en dents de scie de la démocratie et l’entrée dans un nouveau monde post-religieux (toujours en Europe), la vieille pulsion millénariste semble avoir encore de beaux jours devant elle. Les adeptes d’hier peuvent être les complices de ceux d’aujourd’hui. Comme l’écrit Bianco (2014) : « Même si la momie maudit dans son mausolée les monstruosités perpétrées en son nom de Moscou à Pékin, Pyongyang et Prague, elle ne peut renier sa progéniture. » Cela concerne également le « château fort conceptuel » (Ansay, 2014) de Marx, « qui a présenté comme scientifiques une prophétie et une philosophie de l’histoire qui prétend expliquer la totalité de l’histoire humaine par un ressort unique : la lutte des classes » (Bianco, 2014) [16]. Les racines russes du léninisme, nous indiquent par ailleurs l’importance des facteurs historiques et culturels dans la mise en œuvre despotique de schèmes idéologiques occidentaux. Un contexte que Max Weber avait souligné dès 1906, et toujours à l’œuvre en Russie contemporaine.

Le long accaparement des combats sociaux par le marxisme-léninisme — matrice politique ayant généré des régimes particulièrement oppressifs pour ses bénéficiaires putatifs (paysans et ouvriers) — offre un argument à toutes les forces qui s’y opposent. Comme celui qui nous annonce, par exemple, « le retour du communisme » en cas de grève. Plutôt que de fermer les yeux pour « ne pas désespérer Billancourt » (Sartre), ou de se rassurer dans diverses formes de déni, on ferait un meilleur usage de Lénine en regardant son œuvre et son action en face, à la lumière de ce que les témoins, les victimes et les historiens nous enseignent. Et en se gardant d’une science hypostasiée, serait-elle « sociale ou « libérale », pour nous conduire dans le Meilleur des mondes [17].

Sources bibliographiques

  • Althusser, Louis (et al.), Lire le Capital, Éditions François Maspero, 1965
  • Ansay Pierre, « Marxisme et totalitarisme. Le goulag est dans la pomme », La Revue nouvelle, août 2014.
  • Besançon Alain, Les Origines intellectuelles du léninisme, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1996 (Calmann-Lévy, 1977)
  • Bianco Lucien, La récidive. Révolution russe, révolution chinoise, Gallimard, 2014
  • Chopard Thomas, Le martyre de Kiev, Vendémiaire, 2015
  • Coeure Sophie, Pierre Pascal, La Russie entre christianisme et communisme, Les Éditions Noir sur Blanc, 2014.
  • Colas Dominique, Lénine politique, Fayard, 2017
  • Courtois Stéphane, « Lénine et l’invention du totalitarisme », dans Les logiques totalitaires en Europe, Éditions du Rocher, 2006 (republié dans Courtois Stéphane, Communisme et totalitarisme, Perrin, collection tempus, 2009)
  • De Backer Bernard, « Apocalypse Mao. Adhérer au PTB comme entrer en religion ? », dossier « Le PTB : besoin de croire, besoin d’agir », Politique revue de Débats, octobre-novembre 1997
  • De Backer Bernard, « Les crimes du communisme entre amnésie et dénégation », La Revue nouvelle, avril 2006
  • Figes Orlando, La révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d’un peuple, Denoël, 2007 (A People’s Tragedy, Jonathan Cape, 1996). Le livre est paru en deux volumes chez Folio.
  • Furet François, Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Calmann-Lévy - Robert Laffont, 1995
  • Gauchet Marcel, « L’expérience totalitaire et la pensée de la politique », Esprit, juillet 1976
  • Gauchet Marcel, L’avènement de la démocratie, III. À l’épreuve des totalitarismes. 1914-1974, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2010
  • Grossman Vassili, Tout passe, Julliard-L’Âge d’Homme, 1984 (achevé en 1963, première publication en 1970), republié dans Le livre de poche, coll. Biblio et dans Œuvres, coll. « Bouquins », Robert Laffont, 2006
  • Heller Michel, « La révolution d’en haut » et « Les Hommes nouveaux » dans Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997 (pour la version originale russe) et Flammarion, 1999
  • Ingerflom Claudio, Le tsar, c’est moi. L’imposture permanente d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine, Presses universitaires de France, octobre 2015
  • Ingerflom Claudio, Le citoyen impossible. Les racines russes du léninisme, Payot, 1988
  • Merridale Catherine, Lénine 1917. Le train de la révolution, Payot, 2017
  • Malfliet Katlijn, « Un État patrimonial », dans le dossier « Russie : le retour du même ? », La Revue nouvelle, avril 2012
  • Morelli Anne (dir.), Le Bruxelles des révolutionnaires de 1830 à nos jours, CFC éditions, 2016
  • Pipes Richard, Histoire de la Russie des tsars, Perrin, 2013 (Russia under the Old Regime, Scribner, 1974).
  • Pipes Richard, Les trois pourquoi de la révolution russe, Payot, 2013 (The Three « Whys » of the Russian Revolution, Vintage, 1995)
  • Tchernychevski Nicolaï, Que Faire ? Les hommes nouveaux, (1863), Éditions des Syrtes, 2000
  • Weber Max, Œuvres politiques (1895-1919), Paris, Albin Michel, 2004.
  • Werth Nicolas, « Paradoxes et malentendus d’Octobre », dans Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1997
  • Zamiatine Eugène, Nous autres (1920), Gallimard, 1971

[1En 1903. Voir Morelli A. (dir.), 2016. Le Bund est le « Algemeyner yidisher arbeter bund in Lite, Poyln un Rusland » (Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie), fondé en 1897. Notons que bolchéviques et menchéviques s’opposaient à l’exigence du Bund d’être le représentant unique du prolétariat juif dans l’empire tsariste, ainsi qu’à ses demandes d’inscription du yiddish comme langue officielle et de reconnaissance d’autonomie culturelle et/ou nationale juive (merci à Pascal Fenaux pour cette dernière précision).

[2À Bruxelles en novembre 2017 : Espoirs, utopies et héritages de la Révolution russe, du 2 au 4 à la Maison du peuple de Saint Gilles ; Il y a cent ans, la Révolution russe, les 13 et 14 à l’Académie royale de Belgique. Deux évènements à la tonalité sans doute différente.

[3Le premier pseudonyme de Vladimir Ilitch Oulianov fut K. Tulin pour un article d’un ouvrage collectif sur le développement économique de la Russie (Saint Pétersbourg, 1895), ensuite Vladimir Ilyine, pour son livre, Le Développement du capitalisme en Russie (Saint Pétersbourg, 1899), écrit lors de sa relégation en Sibérie (1897-1900). Il signa Que faire ? (Stuttgart, 1902) du pseudonyme N. Lenine, probablement inspiré du fleuve sibérien Léna. Un pseudonyme déjà utilisé pour des courriers et articles en 1901.

[4Mots utilisés par Winnie Mandela dans son discours à la fête du PTB le 1er mai 1997 (De Backer, 1997).

[5Les principales sources consultées sont mentionnées dans la bibliographie en fin d’article.

[6Le terme russe intelligentsia (интеллигенция) vient du polonais inteligencja, qui définissait un ensemble de statuts sociaux « intellectuels » ou « éduqués » (bourgeoisie, noblesse désargentée, intellectuels, citadins ruralisés, etc.) opposés au pouvoir aristocratique, tant en Pologne qu’ensuite en Russie. Le terme inteligencja est lui-même emprunté à la prononciation polonaise du latin ecclésiastique intellegentia, littéralement capacité de lire entre les lignes, c.a.d. compréhension, discernement, connaissance.

[7Roman que son auteur avait écrit dans la forteresse Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg, « un bon hôtel […] en comparaison de ce que les tyrannies du XXe siècle ont fait à leur victime » (Figes, 2007). Le bolchévique Nikolaï Bauman y avait même été autorisé à lire Le Capital de Karl Marx et Trotski y bénéficia de conditions de détention confortables. Il n’empêche que le régime tsariste était devenu un État policier depuis le soulèvement décembriste de 1825, et nombre de bolchéviques qui en avaient souffert s’inspirèrent de ses méthodes pour surpasser le modèle. La filiation entre l’autocratie tsariste et le régime bolchévique s’incarne aussi dans ses organes de surveillance et de coercition (Figes, ibidem).

[8L’édition de ses « Œuvres complètes » en langue russe compte 55 tomes, mais n’est pas complète. Un fort volume de documents inédits a été publié par Rospen en 1999. Il comporte des textes qui avaient été écartés « parce que susceptibles d’entacher l’image du fondateur du régime » (Colas, 2017).

[9Marx a été peu explicite sur ce qu’il entendait par « communisme », mais il parlait de mise à mort de la bourgeoisie et de son « renversement violent » dans Le Manifeste du parti communiste, écrit avec Engels.

[10Phrase placée en épigraphe de Que faire ?, extraite d’une lettre de Ferdinand Lassalle à Marx (1852) : « La lutte intérieure donne au parti la force et la vitalité : la preuve la plus grande de la faiblesse du parti, ce sont son amorphisme et l’absence de frontières nettement délimitées ; le parti se renforce en s’épurant... ». Si Ferdinand Lassalle, fondateur de l’ancêtre du SPD allemand, était de tendance social-démocrate, Lénine était partisan d’un parti de révolutionnaires professionnels à la « discipline de fer ». La citation prend dès lors un sens beaucoup plus radical, qui se vérifiera à l’épreuve des faits.

[11Nous nous inspirons ici de Besançon (1977), d’Ingerflom (1988), de Heller (1999), de Courtois (2006) et de Figes (2007).

[12Piotr Tkatchev (1844-1886), parfois considéré comme le « premier bolchévique », est un écrivain et théoricien révolutionnaire, admirateur du Que faire ? de Tchernychevski (qu’il qualifia d’« évangile de notre mouvement ») et fortement influencé par Netchaïev. Il critiqua les populistes et les partisans d’une évolution graduelle de la société. Il milita au contraire en faveur d’une prise de pouvoir violente par une avant-garde éclairée. Le mouvement terroriste La volonté du peuple, auteur de l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881, était directement inspiré par Tkatchev. Il est mort fou à l’asile de Ste Anne (Paris).

[13Selon un témoin oculaire de la scène, l’économiste menchévique Nikolaï Soukhanov (observateur privilégié des révolutions de février et d’octobre ; le vote de la décision d’insurrection bolchévique eut lieu dans son salon le 10 octobre 1917) : « Je n’oublierai jamais ce discours tonitruant […] auquel personne ne s’attendait. C’était comme si toutes les forces de la nature s’étaient déchainées, comme si l’esprit de destruction universelle, ignorant tous les obstacles et tous les doutes, les difficultés et les calculs humains, s’était précipité dans les salles du palais de la Kchessinskaïa (ndlr : quartier général des bolchéviques) par-dessus les têtes des disciples envoutés » (Merridale, 2017). Resté en Russie, Soukhanov sera finalement déporté en Sibérie en 1931 puis fusillé. Ses Chroniques de la Révolution (Zapiski o revolyutsii) ont été publiées en 1923 à Berlin. Il est une des sources importantes du documentaire Lénine, une autre histoire de la révolution russe de Cédric Tourbe, réalisé avec l’historien Marc Ferro et le politologue Michel Dobry.

[14Élue entre le 12 et 25 le novembre 1917, après la révolution d’Octobre (7 novembre 1917, nouveau calendrier), l’Assemblée ne comptait que 168 députés bolchéviques sur 703. Elle sera dissoute par une décision de Lénine, ratifiée par le Congrès des Soviets (contrôlé par les bolchéviques) en janvier 1918.

[15Selon Colas, ce vocabulaire n’est pas « une outrance rhétorique destinée à galvaniser la foule : il [Lénine] qualifie les koulaks de « buveurs de sang » et de « vampires » dans des directives secrètes adressées pendant l’été 1918 à des responsables du parti pour ordonner qu’ils soient exterminés ».

[16On en trouve un écho dans cette phrase : « Envisager ces nouvelles approches serait se donner les moyens d’une sorte de totalisation des luttes, de proche en proche et de moment en moment, en vue d’une transformation radicale et non plus marginale et partielle de l’état de choses » (Thomas Bolmain, « À propos d’un récent usage libéral de la pensée de Marx », La Revue nouvelle 5/2017, souligné dans le texte).

[17Le roman d’Aldous Huxley (1931) se voulait une critique du scientisme et du taylorisme (dont Lénine était un grand admirateur), symbolisé par Ford. Deux des personnages principaux se nomment Bernard Marx et Lénina Crowne. On y retrouve aussi Polly Trotsky, Sarojini Engels et Herbert Bakounine. Le roman dystopique d’Huxley serait inspiré de Nous autres (1920), écrit dans l’URSS naissante par l’écrivain et ingénieur Ievgueni Zamiatine. Une allégorie futuriste du bolchévisme qui a aussi influencé 1984 d’Orwell (1949) et, par ricochet, la dystopie islamiste de Boualem Sansal 2084 : la fin du monde (2015).