Que deviendrions-nous sans nos poux ? Pour une écologie politique

Christophe Mincke

Pour les animaux à fourrure, les parasites suceurs sont de véritables fléaux. Poux, puces, tiques, aoutats sont sources de considérables nuisances par l’inconfort qu’ils causent, par les maladies qu’ils véhiculent ou par les comportements qu’ils induisent. Qui n’a vu un malheureux chat se gratter jusqu’au sang, au risque de provoquer une infection pire que la piqure des puces qu’il cherche à chasser ? Nous n’y échappons pas : de la peste au typhus, en passant par la maladie de Lyme, on ne compte plus les nuisances que provoquent les parasites chez les mammifères que nous sommes.

Les moyens de lutte contre l’invasion sont légion, de l’agitation permanente de la queue des chevaux au bain de boue des sangliers, en passant par la carapace de feuilles que se constitue le hérisson. Il est pourtant un ordre d’animaux qui a tiré son parti du fléau parasitaire. De nombreux primates, en effet, ont fait de l’épouillage, plus qu’un comportement prophylactique, un instrument de cohésion sociale et de bien-être relationnel. C’est ce qui nous vaut les images mille fois vues de singes béats se faisant toiletter par leurs congénères et visiblement fort aise de leur contamination.

Qui sait si nous ne serions pas davantage affectueux avec nos enfants si, plutôt que de les inonder de produits chimiques lorsqu’ils reviennent pouilleux de l’école, nous les épouillions avec attention ?
Dans la grande indifférence qui au­jourd’hui guette chacun, les poux pourraient être nos alliés s’ils n’entrainaient pas dans notre espèce une ségrégation, plutôt qu’un rapprochement parasitocide propice aux contaminations et aux échanges de services.

Ne peut-on plus généralement affirmer que c’est notre condition d’animaux faibles, à la merci des crocs des carnivores et du froid de l’hiver, qui a fait de nous les êtres grégaires et, tant bien que mal, solidaires que nous sommes ? Dotés de défenses, de carapaces, de serres ou d’un quelconque venin, nous n’aurions peut-être pas été obligés de nous rencontrer, de nous parler, de nous serrer la main, de nous tenir chaud. Nos ennemis ont fait beaucoup pour notre humanité.

Non que la vie en société nous prémunisse contre tous les fléaux, mais que nous y trouvons souvent abri et soutien… et confirmation de notre commune humanité. D’où une question toute simple en ces temps de nationalismes et d’égoïsmes, où le rejet de populations souvent vues comme parasites par ceux qui ne veulent plus être des vaches à lait semble faire florès, et où les replis actuels nous semblent en promettre de nouveaux : que feront les élites et les privilégiés quand ils se seront débarrassés de leurs poux ? Orphelins de leur parasitose, ils sombreront dans un confortable et terrible isolement ; ou alors ils chercheront des poux sur la tête de leurs semblables, incapables qu’ils seront de s’en passer, dans une fuite en avant infinie.

Gare à l’insatisfaction de cette dépendance parasitaire, non du poux pour la tête, mais bien, à l’inverse, du cuir chevelu se languissant de sa faune. Elle pourrait causer plus de dégâts que les poux aujourd’hui montrés du doigt. Car du parasitisme à la symbiose, il n’y a souvent qu’un pas : la conscience de ce que la relation n’est pas à sens unique. Et l’écologie nous enseigne que se priver de son partenaire symbiotique, c’est risquer la disparition pure et simple.