Quatorze millions de morts, un rendez-vous mondain ?

Bernard De Backer

Ce lundi 7 mai à 16 heures 30, la pluie s’est enfin arrêtée. Fait banal pour un voyageur abrité, mais donnée importante pour un cycliste hydrophobe. En descendant l’avenue Jeanne, celui-ci aperçoit policiers et policières, voitures sombres et lustrées, hommes aux cheveux ras portant une oreillette au bout d’un fil torsadé. Des bandes de plastique rouge et blanc, hâtivement nouées et frémissant sous les bourrasques, interdisent l’accès des automobiles au péristyle d’un haut bâtiment gris. Le cycliste range sa bécane de l’autre côté de la rue, l’accroche par un cadenas d’acier à un pylône. Il entre et se dirige vers l’auditoire du premier étage. Dans le grand déambulatoire adjacent, le bourgmestre d’Ixelles vient de faire son entrée, écharpe tricolore nouée au ventre. Un échevin libéral au visage rubicond fait des ronds de jambes, des académiques d’âge et tenues variés devisent. Pas grand monde encore, une demi-heure avant la conférence, mais le nouvel entrant tenait à disposer d’une bonne place.

Bristol bleu-blanc en main et sac au dos (pour le livre, l’imperméable et la pompe à vélo), il franchit trois contrôles successifs avant de choisir une place au milieu de l’amphithéâtre, derrière un jeune homme timide aux prises avec une petite caméra, érigée au sommet d’un grand pied. La partie arrière de l’auditoire se remplit lentement, mais la partie avant, celle des places nominatives réservées aux invités de marque, est encore vide. Les gens importants arrivent souvent les derniers. L’homme derrière le caméraman s’assied, feuillette un gros bouquin blanc au titre rouge, prend quelques notes. Cela fait des années qu’il attendait ce livre, vingt ans qu’il avait découvert le pays des confins, au cœur des massacres de masse successifs qui s’y sont déroulés entre 1933 et 1945. Il n’a pas encore entièrement lu le livre, mais il souhaite écouter l’auteur qui va parler aujourd’hui.

La salle continue de se remplir, et les invités de marque font leur apparition en grappes gracieuses et babillantes. Ils sont beaux, bronzés, bien habillés, légers. Avec de tels vêtements, ils ne sont certainement pas venus à vélo. Des chauffeurs vont devoir patienter quelques heures avec les policiers. Arrivés aux premiers rangs, les flashes crépitent. On se congratule, on se hèle, on éclate de rire, on semble tellement habitué à occuper toujours les places d’honneur. D’autres arrivent encore, se joignent aux premiers qui leur indiquent leurs sièges réservés. Une dame vêtue de rouge vif les accueille et les accompagne dans le dédale des rangs et des places. Ils sont presque tous debout, incroyablement bavards et animés, tellement heureux de se retrouver en cette occasion intéressante et rehaussée. Un petit garçon endimanché bavarde debout, entre ses parents, à quelques mètres du siège central encore inoccupé. Que fait-il là ? Que sait-il de la famine de 1933, de Katyn, de Babi-Yar, du Goulag, d’Auschwitz, des millions de soldats soviétiques morts de faim dans les camps nazis ? Comprend-il seulement l’anglais, la langue de la conférence ? Est-il venu pour se retrouver avec des membres du cercle de Lorraine qui annonce cette « activité » (« prévue pour membre et conjoint, gratuite ») sur son site ?

Deux hommes fort élégants viennent de s’assoir derrière le cycliste. Ils ne disposent pas de place numérotées, mais semblent appartenir au même monde que les ci-devant. Il peut capter leur conversation en tendant légèrement l’oreille. Cela lui donnera peut-être une idée de ce qui se raconte plus loin. Ils dissertent sur les avantages et inconvénients de la moto à leur âge, puis d’un évènement qui a eu lieu au Zoute. Ensuite, ce bout de phrase : « Là, au premier rang, tu as vu ? Je crois que c’est Henri de… ». Du côté de Guermantes à l’institut de sociologie, en somme. Un homme à la cravate orangée, très assuré, interpelle le cycliste. « C’est vous le caméraman ? » Il répond négativement, pointe le doigt vers le jeune homme au trépied devant lui. Mais l’autre continue comme s’il n’avait rien entendu, comme s’il était certain qu’il ne pouvait pas se tromper, que ce type a évidemment une allure de technicien : « Mais elle est si petite, votre caméra ? Vous êtes sûr que cela suffira ? » Le pseudo-caméraman le rembarre, l’homme à la cravate orange recule, sourit, fait « Non ? Ah ! Ah ! Ah ! », mais ne s’excuse pas de la méprise répétée, puis s’adresse au jeune homme du rang suivant. Plus loin, un monsieur très chic feuillette le programme, comme si, peut-être, il le découvrait à l’instant, ainsi que le sujet du jour.

D’un coup, le silence envahit la salle. Tout le monde se lève et se retourne. Des militaires font leur entrée, encadrant le prince. Il ne l’avait jamais vu de près, avec sa barbe blanche comme son ancêtre, si mince dans son costume foncé, un peu timide peut-être. Il s’assied au premier rang, non loin du petit garçon. Les discours officiels peuvent commencer. Le recteur, un fils du baron récemment décédé qui a lancé et financé la chaire internationale, d’autres encore — il ne se souvient pas, il n’est pas venu pour cela, mais cela l’intéresse quand même, c’est comme un autre sujet, articulé au premier. Puis, enfin, l’auteur du livre [1], dans lequel le cycliste est immergé depuis des jours, donne la leçon inaugurale de la chaire. Il commence par raconter. On est en 1933, un paysan creuse sa tombe. Il sait qu’il va bientôt mourir de faim, mais il sait aussi que les cadavres seront jetés dans des fosses communes. Voilà pourquoi il creuse sa propre tombe.

Dans le livre, le début est différent. C’est un enfant qui parle. « Maintenant nous allons vivre !, aimait à dire le petit garçon affamé en marchand sur le bord de la route paisible ou à travers les champs déserts. Mais la nourriture qu’il voyait n’était que dans son imagination. » Le petit garçon est mort de faim, il est une des premières victimes parmi les quatorze millions de civils massacrés entre 1933 et 1945 dans le territoire que l’historien nomme les « terres de sang » : Ukraine, Biélorussie, Pologne, Russie occidentale, pays baltes. Qu’en saura donc jamais celui qui est sagement assis au premier rang ?

[1Timothy Snyder, Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 2012.