Quand les minorités ethniques se rebiffent

Corinne Torrekens • le 10 mai 2019
élections, partis politiques, minorités.

Paternaliste, infantilisant, hypocrite, caricature raciste. Ils ne sont pas tendres les qualificatifs qui fusent sur les réseaux sociaux et qui visent certains épisodes récents de la campagne électorale pour les élections régionales, fédérales et européennes. Dans la ligne de mire, les défilés, dans plusieurs communes du croissant pauvre de Bruxelles, d’élus de différents partis politiques accompagnés de troupes de Gnawas (parfois affublés, pour l’occasion, de t-shirts aux couleurs et aux noms des candidats), ces musiciens traditionnels issus du Maghreb. Alors que les questions de diversité (immigration, héritage colonial, profilage ethnique dans le cadre de la lutte anti-terroriste, etc.) avaient été particulièrement saillantes sous le gouvernement Michel, et en particulier sous l’égide de Jan Jambon, ministre de l’Intérieur et de Theo Francken, secrétaire d’État à l’immigration, on aurait pu croire que les enjeux climatiques et environnementaux les avaient largement éclipsées. Mais force est de constater que ces questions présideront encore, au moins en partie, au choix d’un certain nombre d’électeurs, notamment ceux issus des minorités ethniques.

La participation politique des populations issues de l’immigration est aujourd’hui relativement ancienne en Belgique, et particulièrement à Bruxelles où, du fait leur poids démographique et de leur concentration résidentielle, il y a sans doute plus de candidats et d’élus d’origine étrangère que dans d’autres régions et pays d’Europe. Des éléments d’ordre technique et institutionnel (scrutin proportionnel, poids des votes de préférence, etc.) contribuent également à cette visibilité particulière des élus d’origine étrangère. Plus ou moins rapidement et avec des succès divers – voire au terme d’un certain nombre de péripéties –, l’ensemble des formations politiques démocratiques s’est ouvert aux « candidats de la diversité » avec l’ambition – constituant un secret de polichinelle – de conquérir de nouvelles parts du marché électoral, lorsque les modifications de la loi sur la nationalité et l’ouverture du vote aux étrangers à l’échelon communal ont fait des personnes issues de l’immigration des électeurs avec lesquels il fallait désormais compter. Et de fait, de nombreuses personnes issues de l’immigration ont joué le jeu en choisissant de soutenir un candidat issu de leur propre groupe ethnique, partageant des caractéristiques (origine, lieu de vie, histoire migratoire, caractéristiques socio-économiques, etc.) en miroir des leurs. Ce type de stratégie électorale, à savoir soutenir une représentation descriptive des groupes sociaux auxquels on s’identifie en pensant que tous ses membres sont concernés par les mêmes caractéristiques identitaires et partagent les mêmes intérêts et problématiques, n’est évidemment pas propre aux minorités ethniques. Par contre, elle peut donner lieu, dans leurs cas, à un certain nombre de déconvenues et c’est précisément ce qui semble s’opérer avec l’épisode des Gnawas.

En effet, ce qui est reproché à ces défilés c’est, d’abord, une assignation communautaire faite aux Belges issus de l’immigration et, d’autre part, l’instrumentalisation d’éléments culturels de ces communautés par une stratégie de folklorisation, que l’on peut définir, en s’appuyant sur les travaux de Doja et Grillot, comme un processus idéologique et démagogique qui détermine un certain regard sur les cultures minoritaires et qui consiste dans la sélection, l’arrangement conscient et l’utilisation institutionnalisée et organisée des traits les plus « typiques » et les plus visibles des cultures traditionnelles [1].

C’est donc un certain prisme appréhendé comme colonial et paternaliste qui est dénoncé dans le sens où ces défilés relèvent de la mise en scène du « bon sauvage ». Des candidats vont d’ailleurs maladroitement défendre les sorties politiques accompagnées des Gnawas en affirmant qu’il existe des quartiers où la fête se fait avec des fanfares et des majorettes et d’autres où les Gnawas sont de rigueu [2], assumant pleinement au passage la division ethno-spatiale d’une ville comme Bruxelles.
Parmi les personnes qui critiquent ces défilés, beaucoup estiment qu’être ramenés à leurs origines s’avère opportuniste et discriminant surtout en l’absence de réels débats contradictoires sur les questions qui « fâchent ». En l’occurrence, ils sont également très nombreux à estimer que les engagements actuels pour renforcer la lutte contre le racisme et l’islamophobie sont largement insuffisants, voire que certains partis politiques participent pleinement au maintien des mécanismes structurels de la discrimination des minorités ethniques. Ce sont alors surtout les partis de gauche qui sont visés sur les réseaux sociaux, au premier rang desquels le Parti Socialiste. Si certains épinglent son soutien aux lois ayant durci les conditions d’accès au regroupement familial et à la nationalité, les questions qui reviennent le plus souvent relèvent de l’interdiction du port du foulard dans l’administration publique et dans les écoles, de la suppression des cours de religion et de morale et de l’interdiction de l’abattage rituel dont la période dérogatoire prend fin cette année [3].

Les défilés accompagnés des Gnawas sont à l’origine de plusieurs vidéos qui tournent actuellement sur les réseaux sociaux et qui détournent des extraits de films ou d’émissions télévisées. Dans l’une d’elles, un texte écrit fait dire à un acteur incarnant Hitler « ce ne sont que des Arabes, donnez-leur des subsides. Les Arabes que nous payons à les baratiner sont des bons à rien ». En effet, ce qui est reproché aux élus d’origine étrangère, c’est de ne pas avoir été capables de mettre en place une représentation substantielle, à savoir que le partage des mêmes origines et de la même foi ne suffit pas à garantir la prise en compte des intérêts des groupes qu’ils étaient censés représenter, et donc de n’avoir pas su défendre des idées et des points de vue qui leur sont favorables. Ce qui est alors renvoyé à ces élus, c’est leur incapacité à infléchir les positionnements de leurs appareils de partis, voire, pour les critiques plus acerbes, à ne pas réellement connaître les positionnements de ceux-ci. Sur les réseaux sociaux, certaines critiques sont d’ailleurs accompagnées des hashtags #khoroto qui qualifie plutôt péjorativement les personnes d’origine maghrébine et #khobzisme qui vise des comportements opportunistes à la petite semaine.
De ce fait, si l’intention des défilés accompagnés des Gnawas consistait à attirer l’attention sur certaines personnalités politiques et à célébrer (quoique sans doute maladroitement) la diversité bruxelloise, ils semblent avoir réveillé les questions identitaires à quelques semaines des élections, et avoir exacerbé la défiance à l’égard de ce qui est perçu comme un double jeu dans le chef de certains partis politiques.

[1Albert Doja. Évolution et folklorisation des traditions culturelles. East European Quarterly, East European Quarterly, 1998, 32 (1), p. 95-126, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00406308/document ; Caroline Grillot, « L’impact de la folklorisation dans l’expression identitaire », Ateliers d’anthropologie, 24, 2001, https://journals.openedition.org/ateliers/8743 (consultés le 06 mai 2019).

[2« Une fanfare et majorettes dans certaines régions, Gnawas dans certaines communes Bruxelloises », Naima Belkhatir, post Facebook, 02 mai 2019, https://www.facebook.com/naima.belkhatir/posts/10219141355385449 (consulté le 06 mai 2019).

[3En région wallonne, le Parlement a adopté en mai 2017 a proposition de décret visant à interdire l’abattage des animaux sans étourdissement. Mais il a mis en place une période de dérogation (prolongée en juin 2018 jusqu’à septembre 2019), au-delà de laquelle l’abattage rituel sera formellement et strictement interdit.