Quand l’Argentine nationalise l’Espagne...

Xavier Dupret

L’info a fait la Une de toute la presse économique. En avril dernier, l’Argentine a nationalisé la plus grande partie du capital que la société pétrolière espagnole Repsol détient dans YPF, la société nationale.

Réaction immédiate du porte-parole de la Commission européenne, son département Commerce : c’est lancer « un signal très négatif aux investisseurs ». Le Parlement européen lui emboitera le pas trois jours plus tard, vendredi 20 avril, en adoptant une résolution dénonçant cette atteinte aux « investissements européens ». Nous verrons, par la suite, que l’indignation des autorités européennes occulte mal une série de données « gênantes ».

Grand angle

L’histoire commence en réalité au début du siècle dernier. YPF est fondée en Argentine. YPF, Yacimientos petrolíferos fiscales (traduction française : Régie des gisements pétroliers), deviendra, à partir des années 1950, la première compagnie pétrolière au monde à être intégrée verticalement. De l’extraction aux phases de raffinage, le pétrole 100 % República Argentina était né. L’indépendance énergétique de la deuxième économie sud-américaine était assurée. Lorsque le fmi et la Banque mondiale ont appliqué leurs programmes d’ajustement structurel en Argentine dans les années 1990, YPF a été privatisée. Le groupe espagnol Repsol en est devenu propriétaire en 1999. Avec le recul, on est bien forcé de convenir que la privatisation d’YPF constitue un échec pour le moins patent.

Pour la première fois de son histoire, l’Argentine a dû importer, en 2011, du pétrole et du gaz pour 9 milliards de dollars. Entre 1998 et 2011, la production totale de pétrole en Argentine a décru de 16 millions de tonnes, dont 8,6 millions chez Repsol/YPF. Au total, Repsol est responsable pour plus de la moitié de la chute de la production argentine de pétrole brut et de la quasi-totalité de la baisse d’extraction de gaz naturel [1]. Pourtant, l’Argentine, d’après l’annuaire statistique de British Petroleum, a des réserves pétrolières pour 2,5 milliards de barils (soit à peu près autant que le Royaume-Uni). Pour ce qui est du gaz, les réserves argentines sont de 400 millions de tonnes (là encore, l’équivalent de la Grande-Bretagne) [2].

Comment expliquer cette sous-exploitation ? La réponse nous est donnée par le Financial Times dans son édition du 17 avril 2012. Repsol a « laissé tomber » sa production argentine en raison du contrôle des prix instauré, dès 2001, par Buenos Aires sur les produits énergétiques. La réponse des autorités argentines à cette situation absurde est des plus radicales. YPF va, désormais, retourner dans le giron de l’État. 51 % du capital de la compagnie appartiendra désormais aux pouvoirs publics argentins. Évidemment, la réaction du gouvernement espagnol ne s’est pas fait attendre. Le gouvernement de Mariano Rajoy (Partido Popular, conservateur) a menacé l’Argentine d’être traitée, à l’avenir, en paria international. Ainsi, des pressions visant à faire exclure l’Argentine du G 20 sont envisagées par Madrid. La chose est d’autant plus piquante qu’en février 2010, le gouvernement Zapatero félicitait l’Argentine pour son rôle déterminant dans l’admission de l’Espagne, dont l’état d’insolvabilité financière est bien connu de tous (et qui n’est pas sans faire penser à l’Argentine de 2001), comme membre à part entière du G 20.

Examen de données gênantes

La privatisation de YPF, dans les années 1990, a radicalement modifié le cadre stratégique à partir duquel YPF va fonctionner. Pour comprendre la nature de ce changement, il faut connaitre l’histoire de Repsol en Espagne. Jusqu’en 1989, Repsol a un seul actionnaire, à savoir INH (Instituto Nacional de Hidrocarburos) qui est un organisme public. La privatisation de Repsol va amener dans le capital de Repsol des actionnaires provenant, pour l’essentiel, de la finance ibérique.

Actionnaires principaux de Repsol

Dès lors, plus de 60 % de Repsol représente du capital flottant. Le capital flottant d’une société cotée en bourse correspond à la partie des actions effectivement susceptible d’être échangée. La théorie économique mainstream (celle qui prévalait jusqu’à l’éclatement de la crise en cours à l’été 2007) estimait que plus le capital flottant d’une compagnie était important, plus sa liquidité s’en trouverait améliorée et plus des opportunités d’investissement en résulteraient.

Hélas, il y a loin de la coupe aux lèvres. On peut, avec le recul, formuler l’hypothèse que bien au contraire, plus le capital flottant d’une entreprise est conséquent, plus les opportunités d’investissements, parallèlement, en seront réduites. En effet, le capital flottant fait directement l’objet d’une évaluation par les institutions financières actives sur les places boursières. Les titres sont mis en concurrence, et l’achat d’actions (donc le financement des entreprises) sera directement lié à la possibilité d’offrir un return sur investissement important. Pour dégager un tel taux de profit, les directions d’entreprise doivent se montrer particulièrement sélectives en ce qui concerne les projets qu’elles mettront en œuvre.

Le lien avec YPF ne saute pas immédiatement aux yeux. Pourtant, il est là pour ainsi dire, sous nos yeux. La politique de contrôle des prix du gouvernement argentin limitait les retours sur investissement à partir de YPF pour Repsol. Pour des raisons de différentiels de couts d’exploitation, il était plus commode pour Repsol d’importer en Argentine du pétrole venu d’autres sites en Amérique du Sud. La terrible sélection pour satisfaire aux exigences des institutions financières s’échangeant au quotidien sur les places boursières avait frappé Repsol de plein fouet. En 1999, YPF fournissait 18 millions de mètres cubes de pétrole au marché argentin en 1999 contre à peine plus de 11 en 2011. Le graphique ci-après est des plus éclairants.

La boucle est presque bouclée. Car il est une deuxième donnée tout aussi gênante que les autorités européennes ne veulent pas voir et qui va pourtant se rappeler à elles à l’occasion des tractations entre Repsol et l’État argentin.

Il était une fois un pillage

Aujourd’hui, Repsol et l’État argentin vont entrer dans une vague de négociations particulièrement difficiles concernant l’évaluation de YPF en vue de dédommager la partie espagnole. Du côté de l’administration kirchnériste, on fait valoir que le prix à payer aux actionnaires sera fixé par le Tribunal national d’évaluations basé à Buenos Aires. La direction de Repsol ne l’entend pas de cette oreille. Le management de la compagnie espagnole faisait, en effet, savoir le 17 avril 2012 qu’il demanderait un arbitrage international pour obtenir rapidement un dédommagement après l’annonce de la nationalisation de sa filiale YPF par l’Argentine.

La question de la localisation de l’évaluateur est évidemment cruciale. Un arbitrage international n’aura sans doute pas la même vue du problème que des juges argentins sur les conditions dans lesquelles les privatisations sont intervenues dans les années 1990. Vu de l’Occident, on a tendance à perdre de vue ce qu’a représenté pour le peuple argentin l’application des plans d’ajustement structurel impliquant des privatisations massives. D’un point de vue macroéconomique, on peut, sans hésiter, parler d’une saignée à blanc. Entre 1993 et 2000, d’après Pierre Salama [3], les deux-cents plus grandes compagnies du pays avaient gagné 28441 milliards de dollars. 57 % de ces profits étaient enregistrés par les vingt-six grandes sociétés privatisées. 26,3 % étaient le fait de trente-trois compagnies liées aux entreprises privatisées et 16,3 % de cent-quarante-et-une autres entreprises n’ayant aucune relation avec ces entreprises. Bref, sous injonction du fmi, le gouvernement du président Carols Saül Menem avait privatisé les segments les plus rentables du pays.

Or, selon les travaux de l’économiste argentin Daniel Azpiazu (2001) [4], de 1992 à 2000 pour chaque dollar engrangé par les cinq-cents plus grandes entreprises privatisées, 80 cents étaient expatriés. En 2000, plus de 1.600 millions de dollars ont été expatriés et de 1992 à 2000, 8.900 millions de dollars. 2.066 et 2.524 millions de dollars ont quitté le territoire argentin en 1997 et 1998. Y ajouter les intérêts nets de la dette extérieure, à savoir 6.166 à 7.608 millions de dollars. L’ensemble correspond approximativement à un peu plus de la moitié de la valeur des exportations. Le réinvestissement des profits par les investisseurs étrangers se situait dans une fourchette oscillant entre 25 et 35 % des sommes versées à l’étranger au titre des dividendes et profits rapatriés. En 1997, 2842 millions de dollars et en 1998, 3.353 millions de dollars sont passés à l’étranger alors que le réinvestissement des profits s’élevait respectivement à 815 et 697 millions de dollars pour ces mêmes années.

Tel est l’arrière-fond comptable et politique auquel des juges argentins pourraient songer au moment d’évaluer l’éventuel dommage causé à Repsol par l’administration Kirchner…

[1Pagina/12, édition du 18 avril 2012.

[2BP statistical Review of world energy, juin 2011.

[3Pierre Salama, « Argentine, la chronique d’une crise annoncée », rapport à destination du Haut Conseil de la coopération internationale, 2002.

[4Daniel Azpiazu, « Privatizaciones y regulaciones en la economia argentina », Flacso, Buenos Aires, 2001.