Quand je serai grand, je serai moine

Christophe Mincke
Enfants, Société.

C’est un enfant de quinze ans. Il veut partir en Inde, vivre sa foi dans un monastère. Soudain, des membres de la famille s’inquiètent, la justice y est mêlée, elle interdit l’envol et impose un suivi du jeune. Au terme du suivi, celui-ci part.

Entretemps, un débat nourri a pris place, sur la question de savoir si un jeune de cet âge peut prendre une telle décision : celle de quitter son pays, de se soustraire à l’obligation scolaire et d’aller suivre un enseignement religieux. Heureusement, il n’était pas question de fréquenter une madrasa, mais bien de se rendre chez de gentils moines tibétains (les Tibétains sont gentils), ce qui nous a épargné une bonne part des considérations sur ces religions liberticides. On a tout de même entendu une chroniqueuse radio affirmer que sa réticence venait notamment du fait qu’il partait pour se faire endoctriner…

Le débat ainsi suscité ne peut manquer d’interpeler. À l’heure où l’enseignement secondaire professionnel est devenu une filière de relégation dans laquelle croupissent des milliers de jeunes qui attendent la quille en prenant leur mal en patience, ou qui prolongent leurs études au-delà des dix-huit ans faute d’un projet de vie ou de perspective, il faut reconnaitre que l’argument de l’obligation scolaire résonne d’une manière particulière. Croit-on vraiment que le problème est qu’un jeune ait un autre projet que celui de poursuivre sa formation en Belgique ?

Car, alors que fleurissent partout les appels à faire des études une simple préparation à l’entrée en entreprise, il est confondant que l’école soit encore présentée comme un impératif absolu. Gageons que s’il avait été question de faire un apprentissage dans une boulangerie ou d’opter pour des humanités sportives, personne ne s’en serait ému. La perspective de gagner beaucoup d’argent en frappant des balles justifie tout, même l’éventuel abandon de toute ambition intellectuelle. Pourtant, on peut difficilement soutenir que l’apprentissage du tibétain soit une sinécure ; mais, voilà, il semble que nous ayons oublié que les monastères sont aussi des lieux d’études.

Cela signifierait-il que ce qui pose problème est le choix particulier d’intégrer un monastère ? Si tel était le cas, cela amènerait une autre question : celle de la liberté de choix des jeunes et celle de leur statut dans notre société. Ainsi s’inquiète-t-on de ce qu’ils puissent prendre des décisions lourdes de conséquences, faire des choix de vie, se lancer dans une voie dont on ne peut jurer qu’elle les rendra heureux ou à même de vivre dignement, suivre un cheminement spirituel radical. Pourtant, lorsqu’il s’agit de responsabiliser les enfants, nombreux sont ceux qui poussent à la charrue. Système d’options précoces à l’école, sélection dès l’enfance, filières d’excellence (scolaire, sportive, etc.), répression des infractions, tout est bon pour apprendre à nos chères têtes blondes que tout a un prix, que l’effort est une valeur cardinale et que rien ne reste impuni dans notre société.

Ainsi donc considère-t-on qu’il est bien naturel d’infliger à un gamin de quatorze ans une sanction administrative communale, que la concurrence et la responsabilité s’inculquent dès le plus jeune âge, qu’il faut faire de sa vie un projet dès les premiers pas à l’école, mais si l’un de ces jeunes élabore un projet hors norme, on crie au loup. Peut-on jurer qu’il serait pire pour lui de fréquenter un monastère que pour d’autres, le centre d’Everberg pour mineurs délinquants ? Peut-on croire que l’on s’insurge contre ce choix et non contre les rêves de consommation que notre société encourage tous les jours chez nos adolescents ?

Et si c’était précisément le fait que cette quête ait un sens qui faisait peur ? Qu’elle puisse reposer sur une vision spirituelle du monde ? N’est-ce pas là le danger ? Celui de l’«  endoctrinement  » dans une époque qui tend à appeler de la sorte toute proposition de sens. Celui de la méditation dans un temps qui ne croit qu’à la course. Celui de l’ascèse alors que l’univers chante les louanges de la boulimie. Celui de la retraite quand on nous serine toute la journée que seule la connexion permanente nous sauve. Celui de l’engagement malgré les discours sur les vertus de l’inconstance. Terrible fourvoiement que celui d’un jeune homme qui tourne le dos à tout ce qui est bon, à tout ce en quoi nous croyons. Ou, plutôt, à tout ce qui nous dispense encore de croire en quoi que ce soit.

Car, pour parler sérieusement, peut-on m’indiquer quels projets mobilisateurs, quel sens, quelle destinée, quels rêves nous motivent ? Et nos enfants après qu’ils ont compris qu’ils ne seront pas des super-héros, ni des astronautes quand ils seront grands, en quoi croient-ils ? Peut-on réellement blâmer un jeune de ne pas s’y retrouver, de vouloir autre chose, de construire son propre projet ? Il semble que oui. Car on oublie trop souvent que, sous l’injonction omniprésente d’être soi-même et de prendre des initiatives, sous celle de gérer sa vie comme un projet, se cache, en petits caractères, tout en bas de la feuille, l’exigence de conformité. Là est sa faute, à ce jeune qui a refusé de choisir librement le vide dont nous lui avons pourtant fait la promotion depuis sa naissance.

C’est pour lui une catastrophe et, pour nous, un camouflet. Intolérable.