Quand à Rome l’intelligence aveugle l’exercice de la raison

Albert Bastenier

Désigné par Joseph Ratzinger pour occuper le siège archiépiscopal de Malines-Bruxelles, André Léonard n’a pas tardé à en suggérer la raison : « Je suis, dit-il, en profonde sympathie avec sa pensée… J’aime beaucoup la clarté de la pédagogie intellectuelle de Benoît XVI. La pensée de Jean-Paul II était plus slave, un peu nébuleuse, pas très linéaire ni cartésienne. En revanche, il avait, devant les foules, quand il abandonnait ses papiers, un charisme dont le pape actuel est dépourvu. »

Ainsi les choses s’éclaircissent. Chaque pontife romain dessine un épiscopat à son image et, dans l’exercice du monopole des nominations que le Saint-Siège s’est réservé, se manifeste une volonté de résoudre à partir du seul point de vue du centre ce qui y est perçu comme des désordres théologiques et ecclésiologiques. Ou plus banalement, ce qui y passe pour de la mollesse dans l’application du magistère moral que Rome aimerait voir les évêques répercuter efficacement comme des préfets. En émettant l’idée de la légitimité qu’il y aurait à consulter les fidèles dans ce domaine et que, dans les sociétés démocratiques, on ne pourrait sans doute pas éternellement en rester à traiter l’opinion publique avec dédain, le concile Vatican II avait certes marqué une inflexion à cet égard.

Mais pour Joseph Ratzinger gorgé d’un idéal de clarté intellectuelle, ce genre d’arbitrage trop aléatoire ne paraît aujourd’hui plus de mise. Car en nos temps de doute, les périls redoublent dans les rapports de la foi avec ce vieil ennemi que demeure la modernité empreinte d’indifférentisme et de relativisme. Pour le pontife, l’enjeu semble donc entendu : même si par ce chemin on ne devait arriver que trop tard dans un monde trop vieux, il faut préférer les nostalgies d’un univers dogmatiquement organisé aux aventures pleines d’écueils de la culture démocratique trop chiche en teneur d’absolu.

Dans le rôle principal et pour sortir l’Église catholique de l’insignifiance dans laquelle tant d’indicateurs montrent qu’elle s’enfonce, nous sommes donc passés, avec ce pontife, d’un talentueux comédien à un rigoureux théologien. C’est que l’histoire est embuée et, même religieuse, elle est sujette à éclipses. Jusqu’à Karol Wojtyla, personne n’avait disposé des moyens ni à ce point voulu que soit médiatisée la symbolique de la fonction romaine. Personne n’avait cherché comme lui à disposer du monde comme d’un théâtre où les performances télégéniques d’un pape viennent d’une certaine façon compenser le déficit de crédit des normes religieuses instituées. Ce pontificat fut donc celui au cours duquel l’autorité ecclésiastique à son plus haut niveau opta résolument pour une mise en scène de Dieu sur orbite télévisuelle. Le pape d’hier semblait ainsi avoir juré d’y mener, avec une rare énergie et presque à lui seul, la nouvelle évangélisation dont il avait lancé le mot d’ordre.

Celui d’aujourd’hui, comme le constate André Léonard, dépourvu du charisme de la scène, mais avec une détermination personnelle tout aussi profonde, veut coute que coute redresser intellectuellement la barre. Car son angoisse est manifestement de voir l’aggiornamento entamé à Vatican II tourner à la pérestroïka. Comme l’a montré toutefois — et jusqu’à la caricature — plus d’une maladresse de ses doctes interventions dans l’arène publique, il mène obstinément son combat au risque de se perdre dans la fine pointe argumentative de son intelligence. Et il n’est pas évident du tout que de son intransigeantisme puisse surgir la restauration de l’audience chrétienne qu’il appelle de ses vœux. Ni que sa stratégie des nominations épiscopales soit à même de faire barrage à l’effondrement de l’armature autoritaire sur laquelle reposait traditionnellement le dispositif catholique du sens.

Car ce qui ne manque pas de frapper dans la guidance intellectuelle que Joseph Ratzin­ger et ses affidés veulent mettre en œuvre, c’est qu’ils agissent comme si la doctrine catholique n’avait aucun compte à rendre à cinq-cents ans de culture moderne. Sans doute cette culture démocratique, en ce qu’elle admet la diversité des opinions, ne dispose-t-elle plus de la beauté logique achevée, ni de la clarté conceptuelle d’une vérité toute faite dont l’architecture théologico-politique de l’ancienne scolastique donnait la preuve. Mais l’inspiration démocratique de la culture n’est historiquement parvenue à gagner son implantation dans les esprits que là où, contre les dogmatismes, on a fini par admettre qu’il n’existait plus une conception du monde homogène et évidente pour tous. Et qu’à vouloir ne pas en tenir compte, on s’acheminait inévitablement, sur la base d’arguments religieux notamment, vers l’imposition de la volonté des uns sur les autres.

La culture démocratique moderne n’est donc pas celle qui, bête et corrosive comme le laisse entendre certains, détruit toute certitude. Elle expérimente cependant, et douloureusement parfois, que douter est encore plus pénétrant que savoir. Elle est celle en tout cas qui doit permettre aux individus et aux groupes qui reconnaissent leurs divergences de vivre ensemble en sauvegardant ce que ces divergences contiennent de légitime ou, tout au moins, d’actuellement indépassable en dehors de la perspective d’un coup de force de certains.

Or, pour toute réponse à la situation intellectuelle et spirituelle contemporaine définie en ces termes, c’est sur la base du « nouveau » catéchisme de l’Église catholique (1992) — dont il fut le principal artisan et qui reprend parfois mot à mot les formules du concile de Trente (1545) —, que Benoît XVI cherche à rétablir une stricte orthodoxie dans l’enseignement, la liturgie, la discipline sacramentaire et les institutions. Il prétend certes ne pas congédier la modernité et au contraire vouloir l’élargir. Mais en refusant l’idée que le sens ultime de l’histoire humaine puisse se situer non pas derrière mais devant nous, il refuse du même coup le pluralisme intellectuel et prône un retour à la civilisation de l’Occident chrétien latin où le dogme avait réponse à tout et passait avant la liberté de la raison. N’y a-t-il pas en cela une bien curieuse façon d’honorer l’exigence tant de fois affirmée par le pape lui-même de ne pas rompre l’analogie qu’il y a entre la pensée sur Dieu et les exigences de la raison ? Ou bien faudrait-il, pour que l’analogie tienne, que la raison s’arrête de penser ? Car ce n’est pas sans raison que la pensée moderne en est venue à penser comme elle pense : hors des dogmes, de manière non coercitive, comme il sied à l’intelligence. Et il ne sert évidemment pas à grand-chose de la maudire, de dénoncer son nominalisme, son nihilisme ou, dans un déni de l’histoire, vouloir lui échapper en cherchant à renouer avec le temps où son ancrage méta-social allait de soi.

En réalité, on ne sait plus très bien de quelle raison le pape parle. De la sienne sans doute. Mais faudrait-il que celle des autres ne compte pour rien parce que c’est elle qui porte la responsabilité de penser aujourd’hui d’une manière qui l’embarrasse ? L’argument est évidemment à mourir de rire en ce que, pour éviter à la théologie catholique l’épreuve de vérité que la raison représente pour la foi, Joseph Ratzinger en vient implicitement à postuler que son histoire aurait dû s’arranger autrement ! Bon courage à ceux qui, à partir de tout cela, espèrent encore en une avancée décisive de leur Église qui, si elle veut durer, devra bien consentir tôt ou tard à la rencontre avec le point nodal et inéluctable de la modernité. On peut évidemment toujours se dire qu’à la mesure de l’histoire longue, ce n’est que le temps d’un pontificat, dix ou vingt ans qui auront été perdus. Mais en regard de la composition du consistoire que, une nouvelle fois, la stratégie des nominations épiscopales et cardinalices Rome veille à mettre en place, il ne faudrait pas s’étonner que, lorsque la succession de Benoît XVI viendra à se poser, on ne débouche sur des délais supplémentaires.