Quand Georges Dallemagne ment et prend le thé avec un gouverneur syrien responsable de crime contre l’humanité

Benjamin Peltier • le 14 septembre 2015

Peut-être que cela vous avait échappé car c’est passé assez discrètement dans l’actualité, mais à la fin du mois d’août, Georges Dallemagne, député fédéral belge du CDH, a rendu une visite en Syrie du côté des forces du régime de Bachar Al-Assad. On pourrait s’interroger sur les motivations d’une telle visite pour un parlementaire de l’opposition, et ne disposant donc d’aucun mandat officiel. Il est évidemment vain de vouloir faire cela incognito, car un parlementaire européen qui vient en séjour en Syrie assadienne, cela est évidement toujours instrumentalisé. Qu’en a dit le régime ? Dans un premier article de l’agence de presse officielle, il est affirmé que « les membres de la délégation ont assuré que l’objectif de leur visite en Syrie est de se solidariser avec elle [entendez le régime de Bachar Al-Assad] face au terrorisme qui la vise ». Si je veux bien croire que George Dallemagne n’a pas tenu de tels propos (c’est du moins à espérer), il était pour le moins naïf de croire que se rendre là-bas ne conduirait pas à une récupération de la part du régime.

Le mensonge de Dallemagne

Probablement pour éviter le fiasco que fut la visite de quelques parlementaires français en Syrie en février dernier, Georges Dallemagne a cherché à éteindre toute polémique avant qu’elle ne se fasse jour [en affirmant au Vif l’express-http://www.levif.be/actualite/international/une-semaine-en-syrie-pour-georges-dallemagne/article-normal-414183.html] : « […] je n’ai noué aucun contact avec les autorités syriennes ni donné aucune interview sur place ». Pourquoi Georges Dallemagne a-t-il fait cette déclaration ? Il espérait sans doute que sa rencontre avec le gouverneur de Lattaquié ne serait pas révélée. C’est pour le moins étonnant quand on sait qu’à cette rencontre était aussi présente une équipe de La Libre Belgique et une équipe de la RTBF. Mais visiblement, ces deux médias se sont aussi accommodés du mensonge de Dallemagne, peut-être également par crainte que cette rencontre leur soit reprochée.

Pas de chance pour notre délégation nationale car, comme expliqué plus haut, la propagande du régime aime tirer parti de ce genre de visite. Dans cet article de l’agence de presse du régime apparaît une photo où l’on voit très clairement Georges Dallemagne. L’article explique d’ailleurs qu’un « parlementaire belge » a rencontré le gouverneur de Lattaquié.

Georges Dallemagne, prenant des notes en compagnie de Ibrahim Kheder Salem, gouverneur de la province de Lattaquié

Il est donc clair que le parlementaire CDH a voulu cacher l’existence de cette rencontre. Avait-il de bonnes raisons pour le faire ? Quand on creuse un peu la personnalité de Ibrahim Kheder Salem, la réponse est immanquablement oui.

Apparatchik du régime et acteur clé de l’appareil sécuritaire syrien

Une recherche rapide nous en apprend plus sur le parcours du gouverneur de Lattaquié : « Ibrahim Khader Al-Salem Al est né à Homs en 1960, il est titulaire d’un diplôme en droit de l’université de Damas en 1984. Il s’est inscrit comme officier dans les Forces de sécurité intérieure (gendarmerie) en 1984 ; il est monté dans l’échelle de grades jusqu’à être nommé à la tête de la Direction de la sécurité pénale à Hasaka, Idlib et Damas. Ensuite il est devenu le directeur de la police anti-drogue et puis le commandant de la police de la province d’Alep en 2012 jusqu’à la date de sa nomination en tant que gouverneur de la province de Lattaquié. (En octobre 2014) »

On pourrait arguer pour sa défense que son parcours a bien été effectué dans la police civile et pas dans la répression politique. Mais ce serait oublier qu’en Syrie cette frontière déjà étroite avant la révolution a entièrement cessé d’exister depuis le début de celle-ci. Hazem Yabroudi, un réfugié syrien en Belgique, explique qu’il a lui-même, lorsqu’il a été arrêté par la police, vu de ses yeux des activistes se faire tuer au sein du commissariat où il se trouvait. Ziad Majed, politologue à l’université américaine de Paris et un des meilleurs spécialistes de la Syrie ne dit pas autre chose : « Être à la tête de la police d’une province durant la rébellion, le rend de facto responsable des crimes commis par la police dans cette province. Et autant dire qu’ils furent nombreux à Alep entre 2012 et 2014. »
Effectivement si on se penche sur les cas d’arrestations arbitraires, de tortures et d’exécutions par les forces gouvernementales à Alep entre 2012 et 2014, les données sont édifiantes, pour ne pas dire terrifiantes. Dans un récent rapport, Amnesty Internationnal se penche spécifiquement sur les violations aux droits de l’homme dans la ville d’Alep depuis le début du soulèvement. Extrait :

The Syrian government has been subjecting its citizens to arbitrary detention, torture and other ill-treatment, as well as enforced disappearances, in detention centres across Syria for many years. But for the last four years, the government has been committing these violations on a massive scale. Violations in Aleppo are representative of these nation-wide practices. According to the Violations Documentation Center, 1,196 civilians have been detained by the Syrian government in Aleppo governorate since 2011, 90% of whom were tortured or otherwise ill-treated and 541 of whom died in detention, whether by torture, starvation,execution, or other means. Amnesty International and other organizations have documented hundreds of cases since 2011 involving the arbitrary detention or enforced disappearance of peaceful political activists, humanitarian aid workers and medics, and other civilians in Aleppo governorate, many of whom appear to have been tortured or otherwise ill- treated. Many of these individuals appear to have been subjected to these violations simply for peacefully exercising their rights to freedom of expression, association or assembly.

Mais l’événement le plus sanglant à Alep durant la période 2012-2014 fut certainement le massacre à la fin janvier 2013 d’une centaine de détenus du régime, froidement assassinés d’une balle dans la nuque alors qu’ils étaient pieds et poings liés. Les corps furent ensuite jetés dans le canal Qouweiq qui s’écoulait de la partie d’Alep maîtrisée par le régime vers la Alep « libérée », pour évidemment semer la terreur parmi les révolutionnaires. Pour plus d’informations sur ce crime contre l’humanité voir ce décryptage du journal Le Monde.


Image des corps que le courant du cours d’eau a « ramené » à leur famille

Il est impossible qu’en tant que responsable de la sécurité pour la province d’Alep durant cette période, Ibrahim Kheder Salem ne soit pas tenu pour responsable de ces massacres. Ziad Majed explique que « devenir gouverneur après un service à la police montre bien la confiance que Bachar Al-Assad a en lui, et montre donc également qu’il a été très satisfait de son travail à Alep. Or au sein du régime syrien, “être satisfait de son travail” équivaut à “être satisfait de sa gestion criminelle” et de sa fidélité ». Il ajoute aussi « La ville de Lattaquié et sa province sont un des fiefs du régime, et sont depuis les années 1980 le premier lieu des activités mafieuses des réseaux Assad et Makhlouf. Le port de la ville est également le port le plus actif et vital sur la côte syrienne. Donc l’homme en poste dans cette région est un homme de confiance. Il est en proximité étroite avec Bachar Al-Assad. »

Un mea culpa du CDH ?

Soyons clairs, Georges Dallemagne a rendu une visite fort peu critique à un des personnages les plus influents du régime et surtout une personne coupable de graves atteintes aux droits humains. Je vais ici me permettre une comparaison certes réductrice, mais malgré tout éclairante : trouverait-on normal qu’un député belge se rende sur les territoires tenus par Daesh et y aille discuter avec Jihadi John (ce djihadiste britannique coupable d’avoir exécuté plusieurs décapitations) ? Tout le monde trouverait cela choquant car ça apparaîtrait comme une légitimation du personnage. Pourtant, dans le cas qui nous occupe, un parlementaire belge a rencontré Ibrahim Kheder Salem, un criminel de guerre à côté duquel Jihadi John peut être considéré comme une petite frappe.
Georges Dallemagne n’est pas le premier parlementaire belge à rencontrer en Syrie des représentants du régime : il se met dans les pas des trois députés Vlaams Belang qui avaient déjà fait la même chose en mars 2015. On appréciera la filiation.

Cet article a été publié sur le blog de Benjamin Peltier