Qu’est ce que la censure ?

Christophe Mincke • le 18 février 2015
Terrorisme, libertés publiques, liberté d’expression, censure.

Plus que jamais, la liberté d’expression est de tous les débats. C’est notamment dû au fait que l’attaque de la rédaction de Charlie Hebdo et les assassinats antisémites de l’Hyper Casher à Paris ont été collectivement lus comme une tentative de s’en prendre à la liberté d’expression. La marche du 11 janvier a ainsi été placée sous ce signe, éclipsant notamment la dimension antisémite du deuxième événement.

Cette focalisation [1] semble avoir été d’autant plus facile que la thématique de la liberté d’expression fait régulièrement son retour dans le débat public, souvent combinée à une autre question lancinante, celle de la place des musulmans et de l’islam en Europe et dans le monde. Cette conjonction fut notamment flagrante à l’occasion des publications de caricatures de Mahomet et des manifestations qui s’ensuivirent [2], mais également à celle de l’expression publique d’opinions racistes ou islamophobes, par exemple à l’occasion de la venue d’Eric Zemmour en notre paisible royaume. Notons à cet égard que la Belgique est familière de ces questions, le cordon sanitaire et médiatique – appliqué bon an mal an depuis plus de vingt ans – ayant abouti à priver d’effet politique et de tribune médiatique certains mouvements d’extrême droite, non sans débats.

C’est dans ce contexte d’une dramatisation et d’une tension croissantes autour de ces problématiques que l’on voit aujourd’hui se dresser mille chevaliers de la liberté d’expression qui jurent que c’est les priver de leur raison d’être que d’y porter atteinte. D’un côté, on ne peut que se réjouir de voir le point auquel la grammaire démocratique imprègne les esprits et combien une population souvent décrite comme peu politisée et apathique peut être parfaitement consciente de sa chance de vivre en démocratie… et de la fragilité de ce régime.

D’un autre côté, force est de constater que, dans le contexte belge et européen actuel, il est difficile de croire à un grand sursaut démocratique. Alors que le racisme et l’islamophobie (re)trouvent droit de cité, alors que les inégalités sociales croissent, rendant chaque jour plus hypothétique l’exercice de leurs droits par des armées de crève-la-faim, alors que nous fermons frontières, cœurs et portefeuilles, l’avènement d’une société ouverte, libre et apaisée ne semble pas pour demain. Le malaise est d’autant plus grand que la liberté d’expression semble un concept bien flou pour de nombreux citoyens et que le débat manque cruellement de nuances.

Qu’est-ce que la liberté d’expression ?

La liberté d’expression est mise à toutes les sauces, devenant un concept fourre-tout, voire l’étendard des causes les plus suspectes. Lors de l’affaire Zemmour, nombreux furent ceux qui soutinrent, non seulement qu’il ne fallait pas interdire la venue du polémiste (notamment la Ligue des droits de l’homme, peu susceptible de sympathie pour ses thèses nauséabondes), mais également que toute protestation, mise en cause publique des hôtes de M. Zemmour, manifestation publique ou autre bruyante protestation étaient attentatoires au droit fondamental de s’exprimer en ce qu’elles pousseraient des hôtes potentiels à se rétracter, comme ce fut le cas pour Filigranes [3].

De la même manière, il est aujourd’hui particulièrement périlleux d’affirmer que l’on trouvait l’humour de Charlie Hebdo parfaitement imbécile et que, si les caricatures incriminées n’étaient pas représentatives de l’ensemble du contenu du journal, elles furent le porte-drapeau d’une entreprise de satire [4] qui, pour légitime qu’elle pût être, ne nous faisait pas rire.

Car, dès que l’on prend ses distances, que l’on critique, que l’on met en perspective, voilà que se dressent les croisés de la liberté qui crient à la tentative de censure, à la justification des attaques terroristes ou à la soumission aux diktats des terroristes. Mais qu’est donc cette liberté d’expression dont ils se réclament ?

Elle est, avant tout, le droit d’être protégé des ingérences de l’État et de sa censure. C’est essentiellement pour se protéger de ces derniers que la bourgeoisie qui construisit les États démocratiques consacra cette liberté publique. Celle-ci ne fut cependant jamais totale, la répression de la calomnie, de la diffamation et des injures publiques étant quelques cas de limitation très anciens. Plus récemment, l’incitation à la haine ou à la discrimination raciale fut prohibée, de même que la négation du génocide juif.

De manière plus générale, aucune liberté fondamentale n’est absolue, ne serait-ce que parce que, si tel était le cas, elle empièterait nécessairement sur d’autres droits fondamentaux, au risque de les réduire à néant. Que serait donc le droit au respect de la vie privée si l’on pouvait tout dire ?

La liberté d’expression implique également que l’État nous protège lorsqu’un tiers tente par des moyens illégitimes de nous empêcher de nous exprimer. D’une manière générale, cela ressortit à la protection générale contre les violences et menaces, celles-ci pouvant avoir pour objet de nous faire taire ou parler, payer ou consentir, etc. La liberté d’expression est l’une des manifestations de notre libre-arbitre que l’État doit s’engager à défendre.

En aucun cas, la liberté d’expression n’implique un droit à accéder aux médias ou à des réunions publiques contre la volonté de leurs organisateurs. Elle ne me permet pas de contraindre un journal à accepter mon article, une radio à m’interviewer, l’organisateur d’un événement à me laisser y prendre la parole. Elle ne fait par ailleurs qu’autoriser l’expression ; en aucun cas elle n’en justifie le contenu dont elle empêcherait alors la critique. De ce fait, si quelqu’un proteste bruyamment, fait connaître sa désapprobation, critique la qualité du message, fait savoir à une association ou un commerce qu’il cessera toute relation avec lui, organise une manifestation, pétitionne ou mène une campagne dans les médias sociaux, et pour autant qu’il ne profère ni menaces ni insultes, il n’enfreint en rien la liberté d’expression d’autrui.

La libre expression de la critique

Plus encore, ce faisant, il use lui-même de sa liberté d’expression. Celle de proclamer qu’il n’est pas Charlie, que Filigranes n’est pas une librairie [5], que les élites qui prétendent régir — voire changer — le monde devraient oser regarder en face les résultats des réflexions d’intellectuels, plutôt que d’abreuver leurs préjugés des diatribes de mystificateurs malhonnêtes, ou encore qu’un dessin, pour autorisé qu’il soit, n’en est pas moins une provocation inutile et idiote. Au nom de quoi, au fond, reconnaîtrait-on la sacralité de la liberté d’expression de certains plutôt que d’autres ? Le premier qui a parlé pourrait-il faire taire tous les autres ?

Plus encore, s’indigner des protestations publiques et des condamnations morales revient à nier la responsabilité des marchands de discours de haine ou des maladroits zélateurs de la tolérance. Bien entendu, Charlie Hebdo a le droit de publier des caricatures osées et provocantes, mais ne peut-on faire observer qu’elles apportent de l’eau au moulin des extrémistes qu’elles prétendent ridiculiser et affaiblir ? Celui qui produit et diffuse une telle caricature ne peut-il être interpellé sur son action ? De même, Filigranes a parfaitement le droit d’inviter M. Zemmour, mais faut-il s’abstenir d’en conclure quoi que ce soit ? En faisant le choix de cet orateur parmi mille autres possibles, l’hôte prend une décision dont il est normal qu’on lui demande compte. Esprit de lucre, adhésion aux thèses de l’auteur, voire intention de montrer publiquement sa forfaiture en lui opposant un contradicteur chevronné, toutes les hypothèses sont envisageables… la question n’en est que plus légitime.

Attend-on sérieusement de nous que nous nous abstenions de jugements politiques, de condamnations morales, de protestations publiques ? Veut-on que nous avalions le diktat consumériste selon lequel tout se vaut, aucun choix n’a de conséquence notable, rien n’est affaire d’engagement et tout n’est que pures préférences personnelles… réversibles ? Ne voit-on pas que l’affirmation que la liberté d’expression rend caduque toute interrogation sur la pertinence du message revient à considérer que cette liberté est purement formelle et que les mots n’ont, en eux-mêmes, aucune valeur ? Tout devrait être dit parce qu’il peut l’être… tout serait infiniment superficiel ; l’expression ne vaudrait que comme démarche, son contenu étant sans intérêt ni pertinence.

Ne voit-on pas qu’admettre cela revient à participer de l’asphyxie de la démocratie, elle qui repose en large partie sur le discours comme instrument politique ? Sous couvert de tolérer tout, jusqu’à l’intolérance, sous le prétexte de nous abstenir d’interroger l’exercice d’une liberté fondamentale, on nous enjoint, non seulement de souffrir que s’exprime ce qui nous révulse, mais également d’admettre que les mots sont sans importance et que leur critique relève de la censure, et donc de l’atteinte à la démocratie.

Dans une société où sont impunément stigmatisés, les homosexuels, les femmes, les musulmans, les immigrés, les personnes d’origine trop étrangère, les chômeurs et la cohorte des « sans valeur ajoutée », admettre que tout se dit et qu’il n’en faut pas interroger les conséquences ni la justification revient à tourner le dos à ceux au visage desquels on crache tous les jours. Cela revient à leur dire qu’ils s’émeuvent de bien peu et que tout cela n’est qu’enfantillages.

Certes, les diatribes zemmouriennes et les caricatures charliesques ne sont pas mues par les mêmes ressorts, mais les unes comme les autres exigent un regard critique, au-delà de la simple affirmation qu’a priori leur expression est autorisée.

La victoire intellectuelle de la censure

Cela étant, les débats récents n’interrogent pas seulement ce qu’est la liberté d’expression, ils posent aussi la question de la manière dont nous concevons les normes. Tentez de soutenir que le porteur d’un message doit s’interroger sur la légalité de ses propos, mais aussi sur leur pertinence (par rapport à des valeurs morales ou politiques, des visées concrètes, des normes de politesse et de bienséance, etc.). Essayez de défendre l’idée que le locuteur est responsable – au moins partiellement – de la manière dont il est compris et qu’il participe de l’éthique d’un démocrate de se demander ce qui sera fait de son discours. Risquez-vous à cela et on vous renverra immédiatement que la censure est inacceptable. Rappelez que vous ne parlez pas des ciseaux du censeur, mais de l’intelligence de celui qui porte une parole publique, rien n’y fera. Vous êtes du côté de la censure, partisan de l’interdiction, complice des extrémistes, vendu aux terroristes.

Il est donc devenu quasiment impossible de faire entendre que, si la norme légale autorise la libre expression, d’autres normes s’appliquent à son exercice qui peuvent inciter à modérer ou adapter certains propos, voire à renoncer à les tenir dans certaines circonstances. Se moque-t-on pourtant de la même manière des machos et des femmes battues ? des intellectuels et des handicapés mentaux ? des bien-portants et des mourants ? des dictateurs et de leurs peuples opprimés ? des prélats et des simples croyants ? Un écheveau de normes nous incite à adapter notre propos et la manière dont nous le diffusons. Même l’impertinence n’échappe pas à la question de la pertinence.

Cette complexité normative semble cependant devenue inadmissible et tout se passe comme si, pour le plus grand nombre, il était devenu impossible de penser la norme autrement que sous sa forme pénale. Appelée de ses vœux à chaque émoi collectif, cette norme parmi d’autres est devenue l’archétype de la norme, la seule censée régir notre vie d’êtres libres, la seule qui puisse légitimement nous contraindre. Une norme est alors nécessairement une prohibition étatique et, donc, une censure. Dans cet univers de pensée, qui appelle à une forme de responsabilité de celui qui s’exprime ne peut avoir en tête qu’une responsabilité pénale et être un censeur.

Notre société, alors qu’elle demeure bien évidemment pétrie de normativités diverses (morale, religions, bienséance, déontologies, etc.), en a perdu conscience. Nous serions libres de toute contrainte autre que légale, contrairement, bien entendu, à ces autres, ces pièces rapportées à notre société, qui, elles, s’enfermeraient dans des normes religieuses et morales mortifères. Nous, les libres, n’aurions alors aucune limite à respecter face aux aliénés que sont ces corps étrangers.

Dans un tel contexte, il devient impossible de penser de régulation de la liberté d’expression sous une autre forme que pénale. Dès lors, le débat ne peut que se polariser : soit vous êtes favorable à un encadrement de l’expression par la censure [6], soit vous soutenez une expression libérée de toute contrainte normative. L’invocation de normes idéologiques, morales ou de bienséance pour faire l’examen des usages de la liberté d’expression devient impensable, nous privant de tout outil pour penser l’usage éthique de la liberté d’expression ou pour examiner nos propres interdits, pourtant bien réels.

Pourtant, même Charlie Hebdo en appelle à de telles normes quand il est confronté à une expression qui lui semble inconvenante. Ainsi, récemment, l’avocat du journal satirique s’est opposé officiellement à la création d’un Charpie Hebdo, estimant que « Dans ce contexte, le titre Charpie Hebdo évoque évidemment de manière directe ces événements et les victimes, ce qui nous semble parfaitement indécent, étant précisé qu’il ne saurait revêtir un quelconque caractère humoristique, dépassant largement “les lois du genre” de l’humour satirique acceptable ». [7] Les notions d’indécence et de lois du genre humoristique font clairement référence à des normes non légales au nom desquelles il est possible de juger une expression inappropriée et de s’y opposer.

Une grave conséquence en découle : l’impossibilité d’échanger avec autrui. Plutôt que de pouvoir parler de nos normes avec autrui, nous nous contentons d’affirmer notre supériorité d’êtres libérés face aux opprimés encore soumis à des normativités étroites, à ceux qui les maintiennent en sujétion et aux idiots utiles qui, comme moi, appellent à la nuance.

Il n’est certes pas question de capituler devant toute revendication qui nous viendrait de quelqu’un se disant offensé par nos propos, mais bien d’accepter de jouer le jeu du dialogue, de la compréhension mutuelle, pour qu’en fin de compte le propos soit adapté ou non, mais le soit en connaissance de cause, sur la base d’une prise de position consciente de son contexte et de ses conséquences et non sur celle d’une profession de foi en notre absolue liberté.

Pauvre esprits que nous sommes, rejetant avec vigueur les censeurs pour finalement en adopter la vision du monde : l’interdit pénal d’un côté, l’indifférence de l’autre, stérilisant par là l’expression. Rien pour vivifier notre société démocratique, pour fonder un projet, pour alimenter le débat, pour soutenir la tension vers un monde meilleur. Car le meilleur ne l’est qu’au regard d’une norme, d’un jugement de valeur. Et la norme pénale, ici, ne fait que nous aveugler.

Message de la rédaction. Comme toujours à La Revue nouvelle, nous ne pensons pas que des événements de l’ampleur des récentes attaques terroristes s’expliquent de manière simpliste, ni qu’il existe un regard autorisé et pertinent unique, susceptible d’en rendre compte. Ce texte est donc une tentative parmi d’autres de donner des clés de compréhension. Nous vous renvoyons à nos blogs et à la revue papier pour en lire davantage.

[1À ce propos, voyez le billet de François Gemenne dans Belgosphère. François Gemenne, « Deux réflexions après les tueries de Paris - La revue nouvelle », Belgosphère, un blog de la Revue nouvelle, 28 janvier 2015, http://www.revuenouvelle.be/Deux-reflexions-apres-les-tueries-de-Paris.

[2A ce sujet, voyez Christophe Mincke, « Liberté d’expression, un dialogue de sourds », Revue Nouvelle, no 10 (octobre 2012) : 3‑7, http://www.revuenouvelle.be/Liberte-d-expression-un-dialogue-de-sourds.

[3La librairie avait programmé une causerie avec Eric Zemmour, ensuite transformée en séance de signatures, avant d’être annulée.

[4Marc Molitor, « Est-ce Charlie ou le monde qui est choquant  ? - La revue nouvelle », E-mois - Un blog de la Revue nouvelle, 20 janvier 2015, http://www.revuenouvelle.be/Est-ce-Charlie-ou-le-monde-qui-est-choquant

[5François Gemenne, « Filigranes est-il encore le nom d’une librairie  ? - La revue nouvelle », 24 décembre 2014, http://www.revuenouvelle.be/Filigranes-est-il-encore-le-nom-d-une-librairie. Ibid.

[6Ce qui a été réalisé de manière consensuelle pour ce qui concerne, par exemple, l’incitation à la haine ou la négation du génocide juif.

[7« L’avocat de Charlie Hebdo s’oppose à Charpie Hebdo », Tribune de Genève, 17 février 2015.