Puisqu’il faut en finir

Anathème • le 22 mai 2015
libéralisme, socialisme.

Il n’est rien de pire que de se perdre soi-même. C’est certainement ce que doit se dire Elio Di Rupo en chaussant à nouveau ses charentaises gauchistes. Lui, le Gavroche borain, l’homme du peuple, simple, mal dégrossi, heureux parmi les gens simples, dans son élément lorsqu’il s’agit de haranguer les alcooliques et les syndicalistes sur une table de la Maison du Peuple, lui qui grandit dans les récits de luttes ouvrières, de coups de main contre la maréchaussée, lui qui eut pour seul décor un papier peint défraîchi et le calendrier de la poste et pour repas du dimanche, la polenta della mamma… cet homme simple, presque rustre, comme il a dû souffrir sous le harnais doré du Royaume, lorsque, premier ministre, il devait, pour le bien de la patrie, pour donner un futur à l’État belge, cohabiter avec ces libéraux qu’il hait et que, tant de fois, il rêva de pendre avec leurs tripes au châssis à molette d’un charbonnage.

Comme il a dû souffrir de devoir s’en prendre aux plus faibles, de couper les vivres aux chômeurs, de mettre sous pression les allocataires sociaux, de dérouler le tapis rouge aux multinationales, de relayer des discours sur les nécessités de la croissance, de se coucher face aux exigences d’un marché de l’emploi flexible et d’une économie au service des actionnaires plutôt que de la société ! Quelle agonie !

Comment put-il, le soir, fourbu d’avoir passé la journée à étrangler le peuple, supporter le poids de ses rêves révolutionnaires déçus ?

Aussi est-ce une joie de le voir aujourd’hui revivre, le cheveu brillant, le nœud papillon droit, le verbe haut. Son cœur saigne, il s’indigne, il s’emporte, il promet la retraite à vingt-cinq ans, des allocations pour tous, le retour du cœur, l’humain au centre, le saut d’index au feu, les patrons au milieu, les syndicats au pouvoir et, sur les barricades, un peuple heureux de retrouver sa dignité. Enfin débarrassé des fascistes qui le tenaient en joue, le voilà redevenu ce fringant visionnaire, cet infatigable combattant.

Mais que voulons-nous, nous qui tenons son destin électoral en main ? Le voir replonger ? Le rendre à ses ravisseurs ? Lui imposer à nouveau le joug d’un ultralibéralisme qui, n’en doutons pas, finira par nous le tuer ? Certes non ! Laissons-le vivre ses rêves, faire ce qu’il sait si bien faire : promettre la révolution et le règne de l’humanité. Ne votons plus pour lui.

Pendant ce temps, au 16, Charles Michel semble si bien installé, lui qui, issu d’un élevage de champions, passa méritocratiquement sa vie à voler de strapontin en portefeuille, sous le regard bienveillant de son père. Ne le voit-on pas heureux, lui qui ne prétendit jamais avoir la moindre intention d’améliorer le monde, lui dont il fut toujours clair qu’il nous promettait une souriante brutalité, une cauteleuse violence, un bienveillant mépris, lui dont personne ne peut imaginer qu’il soit capable, à part de porter un costume, de faire autre chose que de servir la soupe aux puissants qu’il sert, ne le voit-on pas radieux ? Il nous asservit aussi sûrement qu’Elio, au fond, il creuse notre tombe avec la même ardeur, il nous mène aussi inévitablement à l’abattoir, mais au moins n’avons-nous pas la douleur, avant que d’en finir, de le voir souffrir le martyr ; comme si, à notre nécessaire trépas, devaient s’ajouter les remords du bourreau…

Aussi tout est-il pour le mieux, maintenant, dans le meilleur des mondes imaginables.

Photo : D. Crunelle