Publifin ou la haine du succès

John Common Jr. • le 26 janvier 2017
partis politiques, libéralisme, entreprise.

À l’heure de la démission de Paul Furlant, le Dr. John Common Jr. nous a fait parvenir ce texte...

Je revenais d’un harassant audit des hub frontaliers australiens en Papouasie Nouvelle-Guinée. Le lecteur aura peut-être pris connaissance d’un récent article de Drieu Godefridi encensant ces centres de tri des réfugiés — Drieu profite fort à propos de la montée du populisme d’extrême droite, à la manière de son mentor Friedrich Hayek à l’époque du coup d’État de Pinochet. Épuisé tant par le nombre d’entretiens que j’ai dû faire mener par mes assistants que par le poids symbolique de ma tâche d’évaluation, je me reposais quelques instants dans le Diamond Lounge du Brussels Airport. Mon attention fut soudain attirée par la « une » d’un quotidien francophone annonçant « un séisme politique ». Je supposai de prime abord que le quotidien faisait référence à l’arrivée du si entreprenant Donald Trump à la Maison Blanche, arrivée qui a fait déjà pleuvoir les critiques acerbes des gratte-papiers gauchistes. Je me détrompai illico à la lecture du chapeau : celui-ci annonçait en effet une salve de questions adressées à… Paul Furlan, un ministre wallon — donc membre d’un gouvernement protokeynésien et cryptomarxiste opposé au CETA, mais pas au libre-échange.

Partant, il est vrai, d’un a priori négatif sur le personnage, je découvris non sans stupeur qu’on lui reprochait de n’avoir pas été suffisamment « conscient » de ce que son chef de cabinet adjoint participait à un montage entrepreneurial. Notons que ce montage ne lui assurait que des rémunérations au montant symbolique — voilà qui est prévisible pour qui connait l’avarice des Européens lorsqu’il s’agit de rémunérer le talent de leurs élites. J’en restai bouche bée : pour une fois qu’un membre du PS belge francophone fait ce qu’on est en droit d’attendre de lui, le voilà passé sur le gril, soumis à un véritable procès populaire ! Qu’a-t-il fait, finalement, ce brave homme ? Il s’est simplement abstenu de fourrer l’État là où il n’a rien à faire : dans les affaires des décideurs entrepreneuriaux.

Ah, mais je les entends déjà, ces voix toxiques des néomarxistes : « une intercommunale n’est pas une entreprise ». C’est précisément là que réside le génie des mandataires liégeois : ils réalisaient un pur rêve libéral. Ce petit groupe d’innovateurs a transformé un service public en une société aussi lucrative que compétitive, tout en rémunérant équitablement les apports en capitaux (sociaux, culturels ou politiques).

Nous n’avons pourtant vu personne souligner à quel point les architectes de ce beau projet sont des orthodoxes du libéralisme économique tel qu’il se développe depuis Friedman, Hayek et Becker — pour ne citer qu’eux. Replaçant, dans la grande tradition libérale, l’appât du gain comme moteur de toute entreprise humaine, ils ont réussi à déployer un ensemble de sociétés interconnectées qui n’a rien à envier aux superbes montages qui firent les beaux jours de la Silicon Valley juste après le passage du Bayh Dole Act sur la propriété intellectuelle de 1980.

Et, comme à l’époque, les secteurs visés par ce montage sont choisis parmi les domaines d’avenir : médias et télécommunications, distribution énergétique, production énergétique. Avec un ratio de solvabilité de 63,04% garanti par les institutions publiques, Publifin est de fait une société moderne, bien gérée, qui a pu surfer avec profit sur la libéralisation de l’énergie. Mieux encore, elle s’inscrit résolument dans une optique de partenariat dynamique avec le privé, puisque dans le schéma du montage Nethys, elle permet au privé de tirer un bénéfice important tout en se reposant sur les garanties apportées par les partenaires publics.

Ce rapprochement a eu une influence évidente sur la manière dont les gestionnaires publics ont envisagé leur rôle, les poussant à adopter une véritable attitude d’entrepreneurs, de ceux qui voient grand et large. Disons-le clairement : si aujourd’hui les entrepreneurs milliardaires américains sont obligés de s’imposer directement aux commandes du pays, c’est précisément parce que, chez eux, les politiques ont été trop peu nombreux à suivre cet excellent exemple liégeois et à — enfin — intégrer complètement le modèle de l’entrepreneur qui gagne.

Et puis regardez ces choix d’investissement au travers des prises de participation : du génie, vous dis-je ! Integrale, par exemple : un assureur spécialisé dans l’assurance-vie et en particulier dans les pensions complémentaires de groupe, outil clé de la déconstruction de l’État-providence. Nethys a aussi permis de consolider des mécanismes de crédit permettant de créer de la croissance dans une région où le chômage est au plus haut, en contribuant par son apport à développer la SA « Travailleur chez lui », spécialiste du crédit hypothécaire et du crédit à la consommation « social » — c’est-à-dire à taux très faible. Il en faut, du génie, pour inciter les pauvres à oser sauter le pas de l’emprunt et de la propriété privée — et donc de la prise de risques !

Pour parfaire le tout, les mandataires en question n’ont pas hésité à s’impliquer personnellement dans l’affaire, en prenant des participations en leur nom propre, ce qui est à n’en pas douter la preuve d’un esprit d’entreprendre hors du commun. Mieux encore, ils ont garanti un soutien actif à leur grand projet en permettant à des personnalités hors pair de le rejoindre, ne fût-ce qu’à titre symbolique, pour mieux le consolider. Mais que se passe-t-il donc en Belgique pour qu’une fois encore, plutôt que de leur décerner des lauriers, on traine dans la boue ces vertueux serviteurs des principes qui ont guidé la privatisation du secteur énergétique ? Ne pouvait-on reconnaitre l’évidence, à savoir qu’ils parachevaient l’œuvre entreprise voici des années et que poursuivent encore aujourd’hui l’ensemble des gouvernements en place en Belgique ?

On ne peut que regretter le silence des intellectuels organiques du libéralisme belge, que nous avions connus plus courageux. Osons le dire : ce à quoi nous sommes confrontés, aujourd’hui, c’est à une véritable déferlante de haine contre le succès. Réveillons-nous ! Rappelons à tout ce petit monde, et notamment à ces journalistes biberonnés au bolchévisme universitaire, ce que signifient concrètement l’esprit d’entreprendre, le partenariat public-privé et le marché ! Est-ce le moment de faire la fine bouche alors que nous touchons au but fixé il y a bien longtemps par deux grands visionnaires : la baronne Thatcher et le président Reagan ?


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.

Illustration : Sans titre, C. Mincke, 2017.