Professions critiques, le cercle vicieux de la précarité

Caroline Van Wynsberghe

Il est courant d’aborder la problématique du statut des chercheurs universitaires en Communauté française de Belgique en particulier (mais cette situation n’est pas propre à la Belgique) sous l’angle de la production scientifique. Rankings, citation-index et autres indicateurs chiffrés monopolisent le plus souvent le débat, éludant ainsi la question de la qualité de la carrière des chercheurs ou en y apportant une réponse péremptoire. Ces indices tendent à camoufler la réalité, faisant croire qu’il suffirait de publier en quantité dans les revues les plus cotées pour voir s’ouvrir les portes de la carrière académique, synonyme d’un emploi à durée indéterminée. Hélas, le problème est bien plus complexe que le simple Publish or Perish, sorte de darwinisme qu’il est fréquent d’appliquer aux scientifiques universitaires.

Maria del Río Carral et Bernard Fusulier, deux sociologues, dévoilent un aspect de la problématique dans un récent ouvrage [1]. Intéressés par l’articulation travail/famille dont ils ne manquent pas de souligner, dès le titre, l’incompatibilité, ils abordent avec la rigueur méthodologique nécessaire les problèmes causés par la précarité du « job ». Ils se focalisent sur une catégorie particulière de chercheurs, mais en réalité, on pourrait évoquer la précarité des statuts, même dans la petite Communauté française, puisqu’au sein d’une même université, les scientifiques peuvent être rémunérés par différents organismes sous différents « contrats », certains étant strictement membres du personnel de l’université, d’autres y travaillant sans bénéficier des avantages qu’elle peut offrir à ses employés. Les périodes d’engagement varient de quelques semaines à deux années (éventuellement renouvelables), parfois à temps (très) partiel avec des horaires flexibles ne permettant pas toujours facilement la conciliation avec un autre emploi en dehors du centre de recherche. Si grâce aux barèmes, les salaires sont alignés et progressent avec l’ancienneté, les chercheurs sous statut de boursier bénéficient d’une rémunération défiscalisée les empêchant — par définition — de profiter des politiques fédérales ou régionales mises en œuvre sous forme de déduction fiscale (frais de garde, épargne-pension…).

Il peut paraitre délicat de dénoncer ces situations, certainement dans le contexte économique actuel où les annonces de fermeture d’entreprises rythment dramatiquement les journaux télévisés. Cependant, une des conclusions des sociologues ne manque pas d’interpeler. À un âge où leurs anciens condisciples d’études se voient confirmés dans une carrière professionnelle, tout en fondant une famille et/ou en investissant dans l’immobilier, les chercheurs sont généralement amenés à effectuer un choix — confinant au sacrifice — entre vie professionnelle (passant inévitablement par un séjour plus ou moins long dans une université étrangère) et vie privée/familiale. Or, les scientifiques participant à l’étude ne dénoncent pas ce dilemme en tant que tel, mais bien son caractère nécessaire et non suffisant à garantir l’obtention d’un poste définitif.

Alors que l’ONU vient de célébrer ce 20 mars la première journée internationale du bonheur et que les responsables des ressources humaines les plus pointus se sont emparés de ce concept allant jusqu’à se déclarer « Chief Happiness Officer », la précarité du statut de nos chercheurs universitaires tranche et surprendrait presque. Cette instabilité n’est pourtant ni nouvelle ni propre à ces travailleurs. Regroupés sous l’étiquette « intellectuels précaires [2] », les scientifiques des universités côtoient, entre autres, les enseignants des écoles ou les journalistes. Or, qu’ont en commun ces professions ? La formation ou l’information d’un grand public, soit les citoyens d’aujourd’hui et ceux de demain.

En regroupant ces professions critiques, on s’éloigne délibérément du Publish or Perish pour s’intéresser à la qualité des conditions de production du travail. Le progrès social n’est pas un combat d’arrière-garde, ni la seule préoccupation des ouvriers. Sans doute touche-t-on ici une forme de tabou interne. Non seulement le contexte socioéconomique impose une certaine discrétion dans la dénonciation de ces précarités, mais en plus l’accès à l’aristocratie de ces professions (grâce à l’obtention d’un poste définitif) tient du parcours initiatique auquel certains sont d’une manière ou d’une autre attachés (« Si je l’ai fait dans de telles circonstances, pourquoi pas vous ? »).

Ce type de raisonnement élude cependant l’enjeu principal : la qualité et la rigueur des messages diffusés envers les élèves, les étudiants et les citoyens cherchant à s’informer. La domination du chiffre et l’obligation d’expatriation pour le chercheur, la dictature du clic pour le journaliste ou le saucissonnage des charges d’enseignement entrecoupées de périodes de chômage sont, à l’évidence, loin d’être des circonstances idéales pour ces professionnels qui se doivent d’être clairvoyants, lucides, et donc de prendre le temps de la réflexion indépendante. Pourtant, le débat visant à l’amélioration des conditions de travail est largement occulté par les problèmes qui se posent en aval : la qualité de l’enseignement et de la formation, la qualité de l’information. Ces lacunes sont, elles, largement dénoncées, mais peu osent mettre le doigt sur une des causes les plus structurelles.

Le grand public n’est généralement pas conscient de la précarité de ces travailleurs qu’il est fréquent de critiquer sans attaquer le problème à sa racine. Qui a conscience qu’un jeune assistant universitaire doit parfois payer pour travailler, parce que son centre de recherche ne dispose pas toujours des moyens lui permettant d’acheter tel livre de référence ou de participer à ce colloque indispensable dans la discipline ? Les témoignages ne manquent pas pour confirmer dessituations similaires parmi les journalistes, voire les enseignants.

Vu ainsi, le risque n’est pas tant la privatisation de l’enseignement ou l’exposition excessive des médias aux publicitaires. Le risque est — tout simplement — de décourager des professionnels qui, pour la grande majorité, choisissent cette voie par passion, par vocation. L’adage dit que lorsque les dégoutés s’en vont, il ne reste que les dégoutants, ceux qui ont le moins de scrupules à produire des contenus qui ne les satisfont pas. Pourquoi a-t-on veillé à l’indépendance des responsables politiques et des magistrats en leur assurant un revenu que l’on estime suffisant ? Précisément pour éviter la tentation de la corruption. Il n’est évidemment pas question ici d’enrichissement personnel, mais de perversion des interactions entre des personnes : les (in)formateurs et leur public. Seule une préparation de qualité et en toute indépendance est à même de garantir des cours, des articles ou des reportages ne pouvant prêter le flanc à la critique.

Il n’est pas question de réclamer une carrière sans embuche ou une meilleure rémunération, mais des perspectives d’un emploi stable qui tiendraient plus des compétences et du mérite que de la loterie. Ce n’est évidemment pas la panacée universelle, mais une manière de briser le cercle vicieux de la perte de qualité. Les professionnels de la critique doivent le rester et non se lancer, avec les illusions et la passion du débutant, dans une carrière de recherche du prochain financement.

[1Bernard Fusulier et María Del Rio Carral, Chercheur-e-s sous haute tension ! Vitalité, compétitivité, précarité et (in)compatibilité travail/famille, Presses universitaires de Louvain, 2012.

[2Voir notamment Anne Rambach, Les intellos précaires, Fayard, 2001.