Prisons. Une politique novatrice

Joëlle Kwaschin

Après le Comité européen pour la prévention de la torture, la Ligue des droits de l’homme et l’Observatoire international des prisons, c’est au tour de l’Association des visiteurs francophones de prison de Belgique (AVFPB) de montrer la Belgique du doigt. Claire Capron, sa présidente, s’interroge, « A-t-on pris conscience des répercussions, dangereuses, des conditions déplorables et de l’agressivité en prison sur des détenus qui finissent un jour par sortir ? Comment, dans ces conditions, se (re) socialiser, vivre un plan de détention qui a du sens, avec le soutien nécessaire ? Comment préparer un vrai projet de réinsertion ou de reclassement selon les textes de loi [1] ? »

La ministre de la Justice vient de réagir : « Les détenus sortent plus dangereux de la prison qu’ils n’y sont entrés à cause d’une surpopulation carcérale qui s’accentue de jour en jour, la prison de Tilburg elle-même est au bord de la saturation ; il faut agir. Le masterplan 2008-2012-2016 [2] pour une “infrastructure pénitentiaire dans des conditions humaines” qui prévoit la construction de sept nouvelles prisons s’avère d’ores et déjà insuffisant, et une prison supplémentaire s’impose. L’urgence est telle qu’il faut faire preuve de créativité. »

Du musée-prison à la prison-musée

On se souvient de la prison de Tongres, la toute première de Belgique, mise en service le 1er janvier 1844. Elle fut désaffectée pour cause de vétusté en avril 2005. Au cours des semaines précédant la fermeture, des artistes ont rassemblé du matériel vidéo et photographique des derniers occupants et de leurs surveillants qui a servi de source d’inspiration pour l’unique prison-musée belge. En deux ans, plus de 200 000 visiteurs, parmi lesquels des jeunes des institutions publiques de protection de la jeunesse, ont pu approcher le quotidien de l’enfermement. Malheureusement, en novembre 2008, afin d’augmenter la capacité d’accueil pour jeunes délinquants, le ministre de la Justice, Jo Vandeurzen, a décidé de la rendre à sa vocation carcérale en tant que centre fédéral fermé pour jeunes [3].

L’actuelle ministre de la Justice a décidé de s’inspirer de cette initiative originale. En collaboration avec la Régie des bâtiments et le ministre Philippe Courard, qui a la Politique scientifique et les grands musées dans ses attributions, elle a donc décidé de « modifier l’affectation des bâtiments de la place Royale à Bruxelles, qui abritaient jusqu’en février 2011 les collections d’art moderne. Au concept de prison-musée, expérimenté à Tongres, succèdera ici le concept de musée-prison puisque les nécessaires aménagements autoriseront le maintien d’une partie des collections d’art moderne dans l’espace carcéral. De la même manière que les quatre nouvelles prisons prévues par le masterplan, la rénovation sera réalisée via la formule DBFM (Design, Build, Finance & Maintain), un partenariat public-privé. » Ministre des Finances à l’époque de l’élaboration du masterplan, Didier Reynders, s’en félicitait : « Pour la Régie des Bâtiments, c’est la première fois que l’infrastructure pénitentiaire sera construite via un partenariat public-privé selon la formule DBFM [4]. »

La politique d’Annemie Turtelboom s’inscrit dans la continuité de celle de son prédécesseur, Stefaan De Clerck, qui déclarait : « La priorité absolue est toujours d’élargir la capacité pénitentiaire de façon durable et qualitative, en vue d’améliorer considérablement l’exécution de la peine. » « Améliorer l’exécution de la peine, poursuit-elle, ne peut se faire sans un investissement important dans une politique de réinsertion des détenus afin d’éviter la récidive. Culture & Démocratie asbl, qui assure la présence de la culture en prison, et l’Association des visiteurs de prison ont été nos interlocuteurs au cours de l’élaboration de ce projet. »

Il faut bien reconnaitre que, pour l’instant, aucune solution satisfaisante n’a encore été trouvée pour le relogement de la collection d’art moderne ; une piste se dessine — les anciens magasins Vanderboght situés à l’extrémité des Galeries du roi et de la reine — pour laquelle le ministre Courard cherche des sponsors, mais les collections risquent, comme les détenus, d’y être à l’étroit. L’innovation de la ministre de la Justice contribuera à résoudre une partie de cet épineux problème puisque les œuvres tourneront entre le musée proprement dit et les cimaises de la prison, qui valent bien l’actuel patio du musée des Arts anciens. « Des vitres blindées allant jusqu’à hauteur de plafond protègeront les œuvres d’art, mais permettront à chaque détenu de s’immerger et de se ressourcer dans la riche collection du musée. Culture & Démocratie disposera ainsi d’un espace pour poursuivre son travail de promotion de l’art en prison. Compte tenu de l’importance des travaux, l’ouverture du musée-prison est prévue pour le 1er avril 2014. »

[1Annick Hovine, Beaucoup plus dangereux à leur sortie », La Libre Belgique, 21 février 2013. Le dossier « Surpopulation carcérale, détention préventive, longues peines, réalisé par l’AVFPB peut être obtenu à l’adresse avfpb@hotmail.com.

[3Jean-Marc Mahy, « La prison-musée de Tongres », La Revue nouvelle, n°7-8/2008.