Préparer l’alternance

Théo Hachez

En Wallonie et à Bruxelles, les temps sont durs à gauche. Quelle analyse, quelle attitude, quel engagement, quelle stratégie pour ceux qui partagent la conviction que justice sociale et émancipation ne tombent pas naturellement du ciel de l’économie, qu’elles sont donc des priorités politiques conjointes qui ne peuvent être poursuivies que grâce à des institutions régulatrices soutenues par un rapport de force organisé ?

D’un côté, il y a les enjeux de l’heure qui incitent à serrer les rangs : refinancement de la sécurité sociale, rapport de force avec une Flandre en quête d’autonomie, atonie du développement wallon et bruxellois. Le tout nappé d’un marasme rampant dans les deux régions qui fait craindre son exploitation par l’extrême droite. De l’autre, la rage de se trouver otage d’un parti socialiste qui, tout en s’en prétendant le représentant exclusif et authentique, bafoue les valeurs de la gauche et les valeurs démocratiques les plus élémentaires.

Vu la gravité réelle et symbolique des faits récents en cause, nous nous jugerions pourtant coupables de ne pas exprimer les états d’âme excessifs que nous inspire la mise au jour publique des scandales récents. Cependant, il n’y a au fond rien de nouveau que nous ne sachions depuis longtemps1 : ces affaires présentes et celles à venir ne relèvent pas du fait divers, elles sont l’indice d’un système. C’est du reste ce que la direction du parti socialiste reconnait elle-même en revendiquant la lourde charge de sa rénovation qu’elle prétend poursuivre depuis plus de six ans déjà.

Depuis lors, le débat, au P.S. comme chez ses partenaires, se concentrait sur une alternative : l’ambition qu’affiche la présidence d’Elio Di Rupo est-elle crédible ? Sauf à penser, comme Laurette Onkelinx, que la rénovation est un processus permanent, le temps, l’accumulation des incidents et leur gestion par le parti se sont chargés de trancher aux yeux de tous. Et, du même coup, la question subsidiaire du soutien à lui apporter.

Après un quart de siècle de règne quasi continu du P.S. sur la Wallonie, le paradis socialiste ne se fait pas seulement attendre, il recule, et on ne nous demande que l’éternité pour qu’en soient réunies les conditions préalables. Prenons donc la mesure d’une situation où le pouvoir s’avoue lui-même obstacle de son ambition, où toute la Wallonie devrait pour se sauver soutenir le président Di Rupo dans la tâche de rénover son parti contre lui-même. Et admettons que si la sortie du déclin passe obligatoirement, pour la société francophone de ce pays, par la réhabilitation du P.S., ce ne serait donc que pour le malheur des francophones.

Du coup la question se déplace. Y a-t-il une force suffisante à gauche ou un projet concerté à droite qui puisse fournir une voie alternative ? Pour le moment, non. Il est alors à craindre que tout l’espace politique ne soit laissé à une extrême droite (fût-elle la plus bête du monde chez nous) à laquelle les socialistes s’empressent d’assimiler, pour la discréditer, toute critique systématique qui leur est adressée.

Aussi bien, aujourd’hui, face au risque de discrédit que porte en elle toute complaisance forcée, ce ne sont pas seulement des convictions révulsées par des pratiques scandaleuses qui font espérer une alternance démocratique, mais aussi la logique et le sens des responsabilités. À gauche aussi, il est désormais urgent de la préparer, sous peine d’en laisser l’entier bénéfice à des adversaires (de droite) ou à des ennemis (d’extrême droite). Au reste, l’opposition n’est-elle pas seule à pouvoir apporter au P.S. ce qu’il dit appeler de ses vœux, à savoir sa propre rénovation ? Et que serait la démocratie sans l’alternative qui rend possible l’alternance ?