Pray for Japan

Bernard De Backer

« Ainsi jamais ils n’en viennent à raconter leurs ennuis,
les torts qu’on leur a faits, ce dont ils ont à se plaindre ;
ils font profession d’être endurants en toute difficulté
et de montrer un grand cœur dans l’adversité, et donc digèrent,
du mieux qu’ils peuvent, en leur intérieur, ce dont ils ont à souffrir. »
Alexandre Valignano, Les Jésuites au Japon. Relation missionnaire, 1583.

Le train traversant la préfecture de Shimane serpente péniblement le long de la côte sud-ouest de Honshu, la plus grande ile du pays. Ici, point de Shinkansen au museau d’ornithorynque filant sur des voies de béton surélevées pour transpercer des mégapoles proliférantes - comme celles qui bordent la mer intérieure du Japon, d’Osaka à Hiroshima. On ne croise que des villages et des petites villes abritées dans des baies bordées de plages nues et de barques, de vieilles industries, une atmosphère désuète qui évoque les rivages de la mer Noire. C’est le Pays de l’Envers, une région délaissée et faiblement peuplée, coincée entre montagnes raides et falaises courtaudes balayées par le vent de Mandchourie. L’hiver, la neige peut y atteindre plusieurs mètres de hauteur.

Sous la vague

Lafcadio Hearn [1] - qui avait pris ses quartiers en 1890 à Matsue, la capitale de Shimane établie au bord d’un lac séparé de la mer par une péninsule boisée où niche le grand sanctuaire shinto d’Izumo - s’était effrayé d’autant de neige avant de déménager à Kumamoto, dans l’ile méridionale de Kyushu. Pieusement conservée, sa belle demeure de Matsue, ouvrant sur un jardin clos se découpant en estampe sous la véranda, abrite en ce mois d’avril 2011 une exposition temporaire consacrée aux raz-de-marée. Elle présente en format agrandi la reproduction d’un texte ancien, écrit par Hearn, où le mot tsunami serait apparu pour la première fois en langue anglaise. Le terme signifie « vague de port », un nom que les pêcheurs auraient donné en découvrant leur village côtier ravagé par les flots. Rien à voir avec la « vague scélérate », représentée par Hokusai dans sa célèbre vue Sous la vague au large de Kanagawa, ornant mon Japan Rail Pass, un sésame qui permet d’utiliser les chemins de fer japonais à volonté. Dans les circonstances présentes, cependant, ce voyage dans la partie centrale et méridionale du pays sous les auspices d’une vague géante qu’il me faut exhiber à chaque entrée et sortie de gare à des employés raides à casquette et gants blancs est amèrement ironique. Seul Occidental ou presque dans de petites auberges souvent vides qui accueillent ma personne un peu lasse et mon bagage insignifiant, je passe bien souvent la soirée devant la télévision à contempler des coupes de réacteurs nucléaires couverts d’idéogrammes, en compagnie de mes hôtes impassibles.

La veille du départ, la patronne du ryokan de Matsue avait mis les bouchées doubles pour un dernier repas avant mon voyage vers le sud. Tous ses gaijin ayant décommandé leur réservation par crainte des radiations, j’avais droit à un traitement de faveur, d’autant que j’étais resté cinq jours dans la capitale de Shimane-ken. Hearn m’avait attiré, bien plus que le coucher de soleil sur le lac que l’on contemple d’un hémicycle de pierre construit à cet effet. Mais la météo radieuse avait guidé mes pas vers le site névralgique, situé face à une ile couverte de pins, taillés au millimètre, derrière laquelle le soleil plonge dans les flots au grand bonheur de photographes accroupis. De retour à l’auberge, mes hôtes semblaient heureux de cette conjonction splendide m’ayant offert un « paysage célèbre » le soir même de mon arrivée. Comme cadeau d’adieu, j’avais reçu une grande carte, titrée « A traveler’s nostalgia », illustrée de trois dessins coloriés : le château médiéval de Matsue, le volcan Daisen couvert de neige et le coucher de soleil dans le lac. Débonnaire auberge familiale aux bains brulants et aux oreillers remplis de noyaux de cerise, coincée entre un sanctuaire shinto - qui réveille tous les pensionnaires par ses coups de gong -, un canal étroit et la ligne de chemin de fer heureusement déserte la nuit. Je quitte mes hôtes et hale mes bagages dans les rues vides, par un petit matin de pluie froide. Au coin de la placette qui jouxte le ryokan et le temple de bois abritant divinités et tambours, mon chemin croise une stèle représentant Hearn de dos. Coiffé d’un chapeau mou, il porte deux valises de vieux cuir à la main et se dirige vers un pays stylisé en lignes blanches dans un cercle noir : soleil levant sur la montagne et lune reflétée dans la mer.

À travers la Montagne-forêt

Un fumet de gingembre et de poisson me parvient alors que le train se faufile entre montagne-forêt et rivage désert du Pays de l’Envers : une famille vient d’ouvrir ses « boites-repas » (bento). Les baguettes sont extraites en brisant une lamelle de bois prédécoupée ; le craquement des crudités sous la dent résonne bientôt dans le compartiment. Dans ce pays, la cuisine est une affaire de très haute importance et participe d’un esthétisme presque douloureux. Les plats rassemblés sur la table, les mets artistiquement regroupés dans la petite boite du bento constituent un microcosme tel les jardins ou les estampes. Trois petites feuilles crues, une tranche de radis, quelques algues déposées sur le rivage d’une coupelle, des lamelles de poisson en file indienne, un bouquet de légumes passés à la friture, des bottes de riz oblongues couvertes d’une capuche d’épices.

Quittant les rivages de la mer à Masuda, le convoi remonte une rivière à l’assaut du pays intérieur, tout cabossé de crêtes boisées et de vallées pentues. Le printemps est un peu tardif et les bouquets de cerisiers en fleur constellent le flanc des montagnes où cohabitent des arbres à feuillage permanent, d’autres à feuilles caduques encore nus et des pins aux larges frondaisons horizontales. On ne sait si c’est le printemps, l’été ou l’hiver ; cette conjonction de feuillages vert foncé, d’épines, de fleurs et de branches dégarnies nous est inconnue. Dans le lointain, quelques plaques de neige subsistent dans les combes exposées au nord sous un ciel grisé. Le long de la voie, une route, une rivière et des paquets de maisons aux tuiles grises et rondes reliées par des bouquets de câbles électriques. Des manches à air en forme de carpe sont suspendues à des mâts de bois à proximité des habitations, en l’honneur de la fête des garçons. Mais, déplorent les Japonais, les carpes gonflées de vent sont de moins en moins nombreuses à faseyer dans la brise du printemps.

Le train s’approche de Tsuwano, un vieux bourg isolé entouré de montagnes abruptes et blotti au pied d’une forteresse. On devine son quartier de maisons de samouraï, ses temples et ses deux églises catholiques érigées à la mémoire de cent-cinquante chrétiens d’Urakami, près de Nagasaki, déportés et torturés durant les dernières années du shogunat Togukawa. La vallée se resserre et les wagons s’engouffrent dans quelques tunnels avant de débouler en pleine forêt, une sylve inaccessible que je contemple depuis Nara sans pouvoir jamais y pénétrer. Étrange sensation de se retrouver au cœur de ce temple végétal qui n’est que fouillis de bambous, enchevêtrement de lianes et prolifération d’arbustes de toutes tailles. Pas un seul chemin en vue, aucune clairière à l’horizon de ces défilés raides et muets qui enserrent le convoi comme une proie.

Une fois le col franchi sous un dernier tunnel, le Pays de l’Endroit s’ouvre au regard par l’entremise d’une large vallée fleurie. Les cultures s’élargissent, les bourgades également, avant de rejoindre la banlieue de Yamaguchi, ville traversée par la ligne du Shinkansen en provenance d’Osaka. La Grande Vague d’Hokusai brandie, je franchis la zone spéciale réservée au « train-obus » pour me positionner sur le quai à hauteur du numéro de mon wagon tracé sur le sol. Des marques jaunes indiquent la place de la file (pas plus de deux personnes de front) devant laquelle la porte du wagon s’ouvrira automatiquement. À la minute prévue, après le retentissement d’une sonnerie syncopée et de quelques conseils aux voyageurs, un museau d’ornithorynque surmonté de deux longs yeux noirs et fuselés glisse sur les rails avant de s’immobiliser devant nous.

Kyushu, l’ile par où tout arrive

Le mufle d’un blanc immaculé, étincelant comme un monstre de manga, est estampillé Kyushu West Japan. La troisième ile du Japon a beau être située à l’extrême sud du pays - les tropicales iles Ryukyu et leur capitale Okinawa étant hors concours - elle est « à l’ouest » pour les Japonais qui impriment souvent une rotation ouest-est dans les représentations cartographiques de leur pays. C’est que, de temps immémorial, l’axe qui divise et relie le Japon court de Kyushu l’occidentale - où débarquèrent proto-japonais de la civilisation Yayoi, bonzes, idéogrammes, barbares et jésuites - à l’orientale Edo, rebaptisée Tokyo, la « capitale de l’Est [2] ». Située au milieu de ces extrêmes, la vallée du Yamato avec ses cités impériales Asuka et Nara, puis celle de Kyoto, plaines germinales de l’Empire avant le déplacement du centre de gravité vers un soleil toujours plus levant.

Un voyage vers Kyushu est une sorte de remontée dans le temps, à contrecourant des flux étrangers successifs qui irriguèrent la civilisation japonaise au départ de l’ile pour aboutir finalement à Tokyo et buter sur le Pacifique. Lors de l’arrivée du Shinkansen à Fukuoka, la plus grande ville de Kyushu depuis qu’elle a fusionné avec Hataka, les annonces dans les gares résonnent également en chinois et en coréen, langues dont les écritures sensiblement différentes viennent se joindre à la subtile graphie japonaise et aux raides caractères latins. Nous sommes visiblement plus proches de Séoul ou de Shanghai que de Tokyo. La ville coréenne de Pusan est à trois heures d’hydroptère, la croissance chinoise semble irradier dans les ruelles frénétiques bordant l’auberge, située à la lisière des quartiers chauds d’une cité ultramoderne et cosmopolite. Sont-ils japonais, chinois ou coréens, ces jeunes Asiatiques qui passent le weekend dans ce grand ryokan datant de l’ère Meiji pour faire une virée dans Canal City ? Et dans le bain collectif où le voyageur se détend en diverse compagnie, ce jeune père qui joue en babillant avec son gamin le fait-il en mandarin ? Contrainte de la géographie qui, paraît-il, « sert d’abord à faire la guerre », c’est dans cette même baie de Hataka que les Sino-Mongols tentèrent à deux reprises de débarquer en 1274 et 1281 et que leur flotte fut dispersée à chaque fois par un violent typhon, un « vent sacré » (kamikaze) dont les Japonais se souviendront.

Mais Fukuoka la torride, avec ses noctambules d’une sophistication parfois écœurante dans les ruelles de Canal City - à mille lieues des candides aubergistes de Matsue -, sait aussi faire la fête à la japonaise. Le soir venu, des centaines de groupes se réunissent dans les parcs publics, étendent leurs bâches colorées sur l’herbe, puis sortent paniers remplis de victuailles et bouteilles de saké sous les cerisiers en fleur. Joyeux banquet printanier à l’heure où les victimes du tsunami se comptent par dizaines de milliers au nord du pays et où les « liquidateurs » harnachés comme des cosmonautes tentent d’éviter la fusion des réacteurs de Fukushima. Un peu honteux et comme pris à revers dans sa compassion, le voyageur égaré évite de justesse d’être fauché par une tonitruante caravane électorale, remplie de jeunes stipendiés qui, à travers la ville en fête, hurlent à tue-tête des slogans nasillards ponctués de « arigato gozaimasu ! » (merci beaucoup). Il aura encore le temps de méditer sur les mystères du Japon sur lesquels tant de voyageurs se sont déjà cassé les dents.

À la verticale d’Urakami

Le lendemain, la vague d’Hokusai m’ouvre les portes de l’express pour Nagasaki. C’est un train blanc et rond d’une étonnante perfection, au plancher en bois et aux couloirs luminescents où se nichent toilettes et lavabos d’une clarté opaline. Les voitures sont parcourues par une hôtesse en uniforme arborant un nœud papillon géant et poussant un charriot de boissons et de friandises. Chaque geste est contrôlé comme le mudra d’un ballet hiératique, le sourire est lisse et lumineux, la main gracieuse. Au dehors, la grande plaine semble opulente avec ses grosses maisons aux tuiles rondes et grises, ses rizières déjà hautes, brillantes au soleil, et encadrée par de minces montagnes. Quelques églises chrétiennes parsèment le paysage et un énorme stupa bouddhique venu tout droit d’Inde trône sur une colline. Une campagne de riz et de légumes, sans vaches, sans poules, sans cochons et sans moutons. Au-delà d’une imposante éminence boisée percée par un tunnel, la baie de Nagasaki apparait bientôt comme une confluence de fjords aux pentes couvertes de maisons et de jardins. Au sortir de l’express, dans une gare décorée de maquettes figurant des caravelles européennes, un train orangé de Kyushu Railways porte les armes d’Orange-Nassau et le nom de Huis Ten Bosch en lettres noires. Des familles japonaises s’y précipitent pour passer la journée dans cette bourgade hollandaise, reconstituée de toutes pièces à une cinquantaine de kilomètres au nord de la ville.

Quel rapport avec les images grises d’un champignon s’élevant le 9 aout 1945 au-dessus de Nagasaki, des ruines d’un cataclysme souvent occulté par celui d’Hiroshima ? Le séisme nucléaire a éclipsé dans notre mémoire l’histoire très singulière de cette cité fondée par les Portugais au XVIe siècle, avec la bénédiction d’un seigneur local, converti par des jésuites qui régnèrent quelques années sur la ville portuaire. Une fois les Portugais chassés et les chrétiens contraints d’abjurer leur foi en piétinant des images saintes, ou de périr par le fer et l’eau bouillante [3], la petite ile artificielle de Dejima resta seule ouverte aux Hollandais antipapistes peu suspects de zèle missionnaire et grands pourvoyeurs de marchandises et de techniques occidentales. Durant la période de fermeture du pays, grâce à l’enclave de Dejima, les « études hollandaises » se développèrent chez des Nippons échaudés, mais curieux en diable. C’est par cette minuscule interface que des éléments de la révolution technoscientifique européenne purent pénétrer au Japon du XVIIe au XIXe [4] siècle, que certains mots néerlandais furent adoptés et adaptés, comme dammu qui signifie barrage (« dam ») et dontaku matsuri, la fête du dimanche (« zondag ») à Fukuoka...

Quant aux milliers de Japonais christianisés, ils devinrent des kakure kirishitan, des « chrétiens cachés » pendant les deux siècles de fermeture de l’archipel, entre 1641 et 1858. Espérant pouvoir bénéficier de la liberté religieuse après l’ouverture du pays dont le commodore Peary avait forcé les portes, certains firent leur coming out en 1863 et se présentèrent aux prêtres qui érigeaient une église pour les Occidentaux, établis sur les pentes de Nagasaki. Mal leur en prit, car la liberté ne concernait que les étrangers et ils furent brutalement exilés par le shogun, notamment à Tsuwano. La nouvelle cathédrale d’Urakami, un bâtiment de briques rouges sans âme, située au nord de la ville martyre, incarne mal cette histoire pathétique. Érigée une première fois par les infatigables chrétiens cachés d’Urakami de retour d’exil à la fin du XIXe siècle, elle fut la plus grande église d’Asie orientale jusqu’à ce jour où la bombe fatman explosa à la verticale de son clocher. Une copie des ruines de son porche aux statues noircies par la déflagration est exposée dans le musée-mémorial consacré à l’explosion atomique, alors que les vestiges originaux se trouvent dans le parc du « point zéro ». Les textes affichés en japonais et en anglais soulignent dès l’entrée du musée la cruelle ironie qui frappa la cité et, plus particulièrement, les chrétiens enfin sortis du bois et qui reçurent l’enfer sur la tête.

Aujourd’hui, toute la ville affiche volontiers ses origines composites et son passé de lien privilégié avec l’Europe chrétienne, comme le fanion touristique de Nagasaki arborant un clocher surmonté d’une croix dans sa partie supérieure. Les anciennes demeures d’entrepreneurs et de marchands européens ont été minutieusement déplacées et rénovées dans le jardin Glover, d’où l’on a une vue panoramique sur la baie. L’ancienne ile de Dejima a été transformée en musée et de vieilles maisons bataves en bois ont été reconstituées sur les « pentes hollandaises ». Symbole entre tous de cette relation privilégiée, la figure de Madame Butterfly, héroïne japonaise [5] de l’opéra de Puccini dont l’intrigue se déroule à Nagasaki. Sa statue orne le parc du jardin Glover, à quelques mètres de l’église d’Oura construite en 1864, année où les fidèles d’Urakami s’y dévoilèrent prématurément.

Kagoshima, tout le monde descend

Le Shinkansen vient d’inaugurer sa dernière ligne vers l’extrême sud de Kyushu. D’innombrables affiches dans les gares vantent la rapidité et l’efficacité de ce nouveau service qui relie Fukuoka au terminus de Kagoshima, l’ancien fief du clan Satsuma qui fut le fer de lance de la restauration de Meiji en 1868. En moins de temps qu’il n’en faut pour le décrire, le trajet brumeux vers la tropicale cité, jumelée avec Naples, nous dépose dans une gare rutilante donnant sur la baie où fume un volcan au cône parfait. Dans cette ville de gratte-ciels blancs et ocres de six-cent-mille habitants, coincée entre la mer où trône son Vésuve et les collines qui la pressent dans le dos, le voyageur est frappé par l’abondance des statues qui toutes, à deux exceptions près, regardent vers la mer.

En sortant de la gare, on aperçoit d’abord une dizaine de jeunes gens habillés en costume victorien avec canne et queue-de-pie, figés dans diverses poses autour d’une impressionnante colonne. Fière de son rôle pionnier dans la modernisation du Japon, Kagoshima rend ainsi hommage au groupe de dix-sept étudiants qui, au milieu du XIXe siècle, entreprit un voyage périlleux vers l’Europe afin d’y être instruit des prodiges de l’industrie. Un peu plus loin, des seigneurs de Satsuma toisent le grand large en costume traditionnel ou en uniforme d’amiral napoléonien, avec bicorne et épaulettes. Un maitre bouddhiste portant bâton, chapelet et chapeau de paille stationne dans un jardin bien taillé, alors que la silhouette massive du grand héros de la ville, Takamori Saigo, surgit dans les feuillages.

Défiant les lointains maritimes, ces figures imposantes sont à l’opposé de ce profil plus humble et plus soucieux, sans doute fatigué par un long voyage qui l’a mené de Lisbonne à Goa, puis de Macao à Kagoshima dans une caraque menacée par les typhons. Les deux statues qui le représentent sont orientées vers la terre où il débarqua le 15 aout 1549 pour convertir les Japonais à la vraie foi. La plus émouvante est située au bord du rivage, non loin, sans doute, du lieu où François Xavier mit pied au Japon. Le compagnon d’Ignace de Loyola y est suspendu dans les airs en position d’orant, pieds nus et bras levés comme dans un geste d’offrande ou de sacrifice. Un bas-relief jouxtant le saint en lévitation montre de rudes samouraïs s’interposant entre le petit peuple et son navire qui vient d’accoster. L’autre statue est dans le centre-ville, en face d’une hideuse église qui porte son nom : un simple buste, posé sur un pilastre de pierre beige, que l’on découvre au milieu d’une fausse ruine en arc de cercle, évoquant le porche de l’ancienne église détruite. Dans le nouveau bâtiment, une vitrine expose un vieux dictionnaire français-japonais, dont les pages bistre sont curieusement ouvertes aux entrées « personne », « persuasif » et « pervers » (doctrine, pensée ou homme...).

La ville semble fière de son rôle d’avant-poste de la modernisation et d’ouverture [6] du pays à l’Occident, la bonne inspiration des Satsuma ayant permis au Japon de relever le défi des canonnières anglaises mouillant sous le volcan. Un musée high-tech, avec projection d’un film où les dix-sept étudiants franchissent les océans dans un décor à la Méliès, est entièrement voué à la restauration de Meiji et au rôle qu’y jouèrent les seigneurs et élites de la région. L’affable Monsieur Nakazono, célèbre dans toute la blogosphère des routards nipponophiles, ne mégote pas sur les conseils et les cartes de Kagoshima annotées au feutre coloré. Dans un coin de son ryokan bourré d’astuces (dont un appareil électrique destiné à masser les pieds de voyageurs fatigués par les itinéraires recommandés), une bibliothèque contient des dizaines de volumes en diverses langues. Abrité dans une minuscule chambre de quatre tatamis, l’auteur de ces lignes plonge avec effroi dans Le rapport de Brodeck, de Philippe Claudel après avoir dévoré une autobiographie de Simone Weil.

Le centre de cette ville curieusement francophile aux confins du Japon offre bien mieux encore. D’innombrables magasins portent des noms aussi exotiques que « Adieu Tristesse », spécialisé en vêtements féminins, « Pompes » qui vend des chaussures, « Biscoto » qui organise de la musculation, « Rose et Violette » qui expose des antiquités, voire « Ruysdael » des gâteaux frais [7]. Dans une petite impasse, je découvre la pâtisserie « Rivoli » tenue par un jeune homme qui a passé une année à Montmartre pour s’initier aux arcanes des tartes tatin et des mille-feuilles. La nouvelle grande librairie de quatre étages aligne les traductions japonaises de Herta Müller, avec titre allemand en couverture (Der Fuchs war damals Schön der Jäger), des livres de Beckett ou Duras, sans oublier Blanchot, Gracq et les œuvres de Nicolas Bouvier en version nippone. Quant à la nouvelle salle de cinéma d’art et d’essai, installée au dernier étage d’un immeuble de verre et d’acier, gérée par des jeunes femmes d’une délicatesse à frémir, elle projette Le Ruban blanc, de Michael Haneke.

Nara et Asuka, le cœur

Au centre du Japon, le bassin de la dynastie du clan Yamato, dont tous les empereurs seraient issus, paraît rustique après un voyage dans les villes rutilantes du Kyushu. Le train qui remonte la vallée de Nara vers la capitale ancestrale d’Asuka - où le premier État unifié incuba la culture chinoise, son système d’écriture, son protocole, ses temples et ses bonzes - délaisse progressivement les plaines bétonnées pour pénétrer dans des zones bossues et boisées. Asuka [8] n’est plus qu’un village de petits cultivateurs et d’artisans à l’ombre des bambous et des tertres funéraires du vie siècle. On peut en visiter les vestiges en louant un vélo à la sortie de la gare et en pédalant sur d’horribles bécanes qui serpentent maladroitement sur des pistes entre cultures maraichères et cryptomères. Écoliers et touristes en quête de souverains primordiaux, de bois sacrés et de montagnes tutélaires arpentent les vallons, scrutent les kofun (tombes impériales) et les mégalithes. Non loin de là, la vallée se referme et les contreforts des montagnes du Yoshino-Kumano apparaissent dans le lointain. Ce territoire sauvage et escarpé, couvrant une bonne partie de la péninsule de Kii, a vu naitre le shugendo, une ascèse dont les adeptes yamabushi (« couche-en-montagne ») pratiquaient la randonnée thaumaturgique dès le viie siècle. Parmi leurs itinéraires, le célèbre parcours de la cime d’Omine, seul itinéraire de randonnée pédestre inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.

De retour à Nara, je gravis plus modestement le Wakakusa-yama sur un sentier tapissé de pétales roses et blancs. Une série de croupes herbeuses conduisent au mamelon sommital qui domine la plaine du Yamato. Des daims en liberté folâtrent dans l’herbe, quelques promeneurs prennent le soleil sur des bancs de bois. À l’approche du sommet flanqué d’une stèle, j’aperçois un jeune couple en tenue de mariage à l’occidentale. Lui, cheveux longs qui descendent en vagues noires sur la nuque et banane à la Presley sur le front, elle, robe blanche bouffante et fontaine de dentelle jaillissant de ses cheveux cintrés de fleurs. À quelques mètres, deux hommes s’agrippent à un réflecteur rond et blanc vibrant sous de violentes bourrasques. Comparses d’une équipe de photographes qui produit sa moisson annuelle d’images pour des agences matrimoniales, les quatre jeunes gens sautillent d’un sommet à l’autre pour remplir leur programme « Noces au sommet du Mont Wakakusa ». Soudainement conscient d’une aubaine à portée de main, le jeune homme à la banane se précipite vers moi en tenant un carton à la main et demande de me photographier. Ayant fait de même avec eux, je me plie à l’exercice sans rechigner. Le marié d’opérette me tend le bristol et me prie de le tenir dans les mains, face écrite tournée vers lui, puis me mitraille pendant quelques secondes. Dans quelques jours, me suis-je dit en redescendant, l’image d’un étranger ahuri paraitra dans l’un ou l’autre magazine, brandissant une injonction religieuse en faveur du Japon.

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[1Journaliste et écrivain autodidacte d’origine irlando-grecque, Lafcadio Hearn s’établit au Japon à la fin du XIXe siècle après diverses pérégrinations aux États-Unis et dans les Caraïbes. Il choisit de prendre la nationalité japonaise sous le nom de Koizumi Yakumo, à la suite de son mariage avec Koizumi Setsu et de son adoption par son beau-père (Koizumi est le patronyme, toujours mentionné en premier dans l’énoncé des noms japonais). Vénéré au Japon, Hearn a écrit de nombreux livres sur son pays d’adoption avant son décès en 1904. Il est un témoin unique de la vie provinciale locale vue par un Occidental à la fin du XIXe siècle et qui, de surcroit, maitrisait la langue. L’œuvre de Hearn est aujourd’hui peu accessible en français.

[2On retrouve cette polarité dans les noms des deux régions capitales du Japon : le Kansai (« Ouest des barrières ») avec sa ville impériale Kyoto et le Kanto (« Est des barrières »), où se situe Tokyo.

[3Voir à ce sujet le livre âpre de Shusaku Endo, Silence, dont le titre évoque le mutisme de Dieu face à la souffrance de ses fidèles, notamment les Japonais animés par la foi fervente des convertis. Le récit se déroule au XVIIe siècle à Nagasaki et dans les iles voisines, où vivaient des communautés chrétiennes. Il est construit autour de la recherche du Jésuite Cristovao Ferreira, apostat et auteur d’une violente critique du christianisme, La Supercherie dévoilée (écrit à Nagasaki au début du XVIIe siècle).

[4Parmi les savants les plus célèbres qui séjournèrent dans l’enclave de Nagasaki figurent le médecin allemand Caspar Schamberger, le naturaliste Engelbert Kaempfer et le botaniste Franz von Siebold. Leurs travaux eurent des effets dans les deux sens : faire connaitre le Japon en Europe et diffuser les sciences occidentales au Japon. C’est à Kaempfer que l’on doit la première description détaillée de la flore et la faune japonaises (il introduisit l’arbre fossile Ginkgo Biloba en Europe), mais également un ouvrage pionnier traitant de l’histoire du Japon. Oine, la fille de Franz von Siebold et de sa compagne japonaise (le mariage leur était interdit) Kusumoto Taki, devint la première femme exerçant la médecine occidentale dans son pays. Voir notamment le roman de David Mitchell, situé à Dejima au début du XIXe siècle, The thousand Autumns of Jacob de Zoet, Sceptre, 2010.

[5Une des plus célèbres interprètes du personnage central de l’opéra, Cho-Cho-San, était l’artiste japonaise Tamaki Miura. C’est sa statue qui se trouve dans les jardins dominant la baie. L’opéra de Puccini est basé sur la nouvelle éponyme de John Luther Long, dont la sœur avait vécu au Japon à la fin du XIXe siècle. Son inspiration est la rencontre mythique entre l’Occident et l’Orient, à travers le couple formé par l’Occidental et la Japonaise, dont von Siebold, Glover et Hearn incarnèrent des partenaires parmi tant d’autres.

[6Ce qu’il est convenu d’appeler la « restauration de Meiji » (1868) est un mouvement politique à double détente. Devant l’incapacité du régime shogunal à contrer la menace des canonnières occidentales voulant imposer des « traités inégaux » au Japon, les réformateurs œuvrèrent pour la modernisation économique et politique du pays tout en rétablissant l’autorité impériale. En quelques années, le pays devint une puissance militaire et industrielle capable de négocier l’abolition des « traités inégaux » et de vaincre la Russie en 1905.

[7L’affiche précise en français onctueux  : « Avec la compagnie, tous les deux, bien sûr, votre amour. Dans l’air frais, le temps passe lentement. La belle saison, les gâteaux frais de la maison. Toujours, on est bien ! »

[8Le dernier film, présenté à Cannes en 2011, de la cinéaste Naomi Kawase, Hanezu no Tsuki, a été tourné à Asuka et s’inspire de l’histoire et des légendes du lieu.

Références

  • Berque Augustin, Le sauvage et l’artifice. Les Japonais face à la nature, Gallimard, 1986.
  • Caillet Laurence, La maison Yamazaki, Plon, coll. « Terre humaine », 1991.
  • Endo Shusaku, Silence, Denoël, 1992.
  • Ferreira Cristovao, La Supercherie dévoilée. Une réfutation du catholicisme au Japon au XVIIe siècle, Éditions Chandeigne, 1998.
  • Glynn Paul, Requiem pour Nagasaki, Nouvelle Cité, 1988.
  • Hearn Lafcadio, Japon, Mercure de France, coll. « Mille pages », 1993.
  • Mitchell David, The thousand Autumns of Jacob de Zoet, Sceptre, 2010.
  • Valignano Alexandre, Les jésuites au Japon. Relation missionnaire (1583), Desclée de Brouwer, 1990.

Illustration : Statue de François Xavier à Kagoshima, photographie numérique, B. De Backer, 2017.