Pouvoir et réseau : en avoir et en être

Véronique Degraef

En dépit d’une égalité de droits entre les femmes et les hommes, le pouvoir reste l’apanage des hommes, majoritaires dans les réseaux sociaux. Pour rétablir l’équilibre, la Commission européenne, comme d’autres organisations internationales, mène une double stratégie qui consiste à insérer des femmes dans les réseaux qui, à leur tour, pourront mettre sur pied des réseaux actifs dans la défense de la parité. Illustration de cette politique appliquée à un cabinet ministériel belge.

N’étant ni politologue, ni membre ou militante d’un parti politique ou d’une organisation syndicale, ma contribution au texte « Penser le pouvoir en réseau » de Luc Van Campenhoudt s’appuie sur quelques observations faites à l’occasion d’expériences ponctuelles des relations de pouvoir aux niveaux fédéral belge et européen. Soit, un rôle de conseillère « égalité des femmes et des hommes » auprès de la vice-Première ministre, ministre de l’Emploi et de l’Égalité des chances durant la présidence belge de l’UE en 2001. Exemple qui valide selon moi les cinq hypothèses formulées et, plus précisément, la pertinence de la combinaison des dimensions structurelle et actancielle du pouvoir en réseau.

La connaissance approfondie du développement des politiques d’égalité tant au niveau belge qu’européen acquise au cours de vingt ans de travaux divers y était certes pour quelque chose, mais il est un fait que si j’ai été sollicitée pour exercer cette fonction, c’est bel et bien parce que le fonctionnement du pouvoir en réseau est une réalité ! Dès son arrivée au cabinet en 1999, la conseillère de la ministre, peu au fait des questions d’égalité, avait constitué un petit réseau informel de féministes, dont j’étais, qu’elle mobilisait régulièrement au gré de ses besoins en information et conseil, jusqu’à son départ précipité du cabinet à la veille de la présidence, et ma désignation pour la remplacer au pied levé. Excentrique au sein du cabinet du fait du dossier dont elle avait la charge et de sa non-appartenance au réseau social interne au parti, ma prédécesseuse a acquis du pouvoir et renforcé celui de la ministre par sa capacité à faire réseau, à mobiliser les connaissances, ressources et contacts des personnes (expertes en égalité) et des organisations (de femmes et féministes) belges et européennes actives dans le champ de l’égalité.

Ce faisant, elle accordait reconnaissance et pouvoir à des actrices déterminées à politiser les enjeux de l’égalité, à occuper une place plus centrale dans le champ politique, à s’intégrer dans les réseaux qui comptent, et donc elles-mêmes organisées en réseaux, souvent à l’instigation et avec le soutien d’institutions politiques, en particulier la Commission européenne, dans le cadre de la politique d’égalité des chances entre femmes et hommes. L’analyse féministe du pouvoir, économique aussi bien que politique, a de longue date mis en évidence qu’en dépit d’une égalité de droits formelle, l’accès des femmes aux postes décisionnels demeure problématique. C’est précisément à l’existence des réseaux sociaux, à prédominance masculine, qu’est attribuée la capacité des hommes à monopoliser l’exercice du pouvoir. De nombreuses études de cas (dans la haute fonction publique, dans les médias et organismes de radio-télévision de service public, dans les grandes entreprises) attestent ainsi de l’existence de ce que les analystes anglo-saxonnes qualifièrent, non sans humour, de « old boys networks » : les garçons souriants des photos de classe étant devenus les hommes sérieux des photos des conseils d’administration des entreprises du CAC 40 et/ou des réunions d’experts nationaux et transnationaux de haut niveau.

une double stratégie

En ce sens, pour les égalitaristes militantes comme pour les institutionnelles, l’exercice du pouvoir en réseau constitue tout à la fois le problème et la solution. Il s’agit de contrecarrer la captation et la distribution du pouvoir au sein des réseaux homo-sexués en adoptant une double stratégie : insérer des femmes afin que celles-ci bénéficient et fassent bénéficier d’autres femmes des ressources qui y circulent ; constituer sur le même modèle, et selon des modalités de fonctionnement similaires, des réseaux sociaux efficaces qui promeuvent la participation des femmes et un partage plus équitable du pouvoir. La Commission européenne et d’autres organisations internationales qui agissent en faveur de l’égalité soutiennent explicitement cette double stratégie depuis le milieu des années quatre-vingt.

Mon passage au cabinet témoigne de la relative efficacité de cette stratégie. C’est au cours de deux années d’intenses contacts formels et informels avec des micro-réseaux transnationaux européens qu’ont été progressivement élaborés les « cadres cognitifs et symboliques » des décisions prises en matière d’intégration d’une perspective de genre et d’égalité (« gender mainstreaming ») dans les politiques européennes à l’occasion de la présidence belge de l’UE, jugée très audacieuse par de nombreux observateurs. Pour faire aboutir ces initiatives, c’est-à-dire les inscrire à l’agenda des conseils et les faire adopter par les ministres européens, la mobilisation des microréseaux, constitués, comme l’écrit Luc Van Campenhoudt, « de quelques personnes très actives et en étroite connexion, qui construisent une représentation commune du problème, qui savent ou découvrent à qui faire confiance et de qui se méfier, et font avancer le dossier avec toute l’efficacité d’un groupe de complices (sans aucune connotation négative) entre lesquelles se développe une étroite connivence », s’est révélée aussi cruciale, sinon plus, que l’action formelle de la hiérarchie au sein du cabinet ! En politicienne avisée, la ministre avait ainsi bien perçu le profit qu’elle tirerait, sinon de mon appartenance — réelle ou supposée — à ces microréseaux féministes européens, du moins de ma capacité à m’y insérer et à les mobiliser rapidement et à bon escient. C’est, de fait, ce qui s’est produit, à un point tel d’ailleurs que j’ai été la première surprise de me découvrir engagée, à l’insu de mon plein gré comme disait l’autre, dans une pro-activité d’une redoutable efficacité. Ce qui n’a pas manqué de prendre de court les chefs et sous-chefs de cabinet dont les vues et ambitions en matière d’égalité étaient nettement plus modérées ! Foucault avait bien raison d’affirmer : « On ne résiste pas au pouvoir, on résiste dans le pouvoir. »

La conception positive du pouvoir en réseau, faire faire plutôt qu’interdire, ne doit cependant pas être surévaluée. Les injonctions du type « tu ne peux pas » sont encore fortes dans les milieux politiques et institutionnels qui demeurent très hiérarchisés et attachés au commandement vertical, aux arguments d’autorité et à la soumission à la figure du grand chef voire du maître à penser.