Poutine : Nomination Potemkine

Boris Najman • le 19 mars 2018
élections, démocratie, Russie.

Faut-il parler de la gouvernance au Kremlin ? Une très grande majorité de nos concitoyens ne porte aucune attention à la Russie et encore moins à Poutine. Quel sens donner au modèle autocratique que nous propose le Kremlin ? Que nous dit la Russie sur le monde dans lequel nous vivons ?

J’ai écrit ce billet avant le dimanche 18 mars, date de la nomination de Vladimir Vladimirovitch Poutine à la présidence de l’oligarchie de Russie, plus communément appelée « Fédération de Russie ». Pas de surprise à attendre puisque d’élections il n’y en a pas. Pas d’opposition, pas de médias libres, pas de justice indépendante, pas d’observateurs sauf ceux financés par le Kremlin pour venir soutenir sa candidature, de fait, presque unique. Pas d’abstention possible, et nous le savons depuis les élections de 2011-2012, puisque les urnes sont bourrées bien au-delà parfois du nombre d’inscrits. Pas d’opposants puisque depuis l’assassinat de Boris Nemtsov, sa mise à mort est quotidienne dans les journaux et les télévisions du régime. Pas même de fleurs sur son pont [1], elles sont régulièrement jetées et détruites par les services de la propreté du Kremlin. Pas même de soutien populaire [2] du régime, il n’en a pas besoin, aucune alternative politique n’est tolérée par Poutine, à quoi bon puisque la contradiction est en prison ou sous terre. Poutine n’a d’ailleurs même pas pris la peine de faire campagne pour sa nouvelle nomination.

Alors pourquoi cette mascarade, ce jeu de mot autour d’une nomination qui n’a rien d’une élection ? Il y a là une expérimentation de l’autocratie comme mode de gouvernement à l’heure où ce modèle politique veut s’exporter dans toute l’Europe. C’est la dictature de la loi du plus fort. Pour Poutine cette nomination, c’est le moyen de créer plus d’instabilité. Il gouverne par le chaos, il mobilise à cette occasion ses troupes à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Cet événement mis en scène comme une élection est finalement surtout une opération de communication destinée à accroitre la terreur et les guerres. En premier lieu en Syrie où se joue notre avenir, mais également en Ukraine, Géorgie, Libye, dans les Balkans, en Moldavie… et jusqu’à Londres. Les zones grises de déstabilisation s’accumulent et le Kremlin jubile de notre faiblesse.

Faibles nous sommes car dépendants de l’argent des oligarques [3] et nous ne cherchons dans cette nomination qu’à prolonger cet état de fait. Poutine, lui, veut étendre son système, sorte de machine à laver : l’argent, les esprits et finalement les morts. Il achète, corrompt, lave et paralyse nos cerveaux si besoin par la terreur (politique des zombies [4]). Terreur ignoble et noire en Syrie, terreur que nous ne voulons pas voir, terreur qui nous annonce l’avènement de l’autocratie.

Depuis quatre ans, les élections, en Europe et aux États-Unis, ont été l’objet d’intenses campagnes russes de propagande, de division et de violence contre nos espaces politiques, essentiellement via les médias sociaux et vraisemblablement le piratage informatique. Les financements, les visites et les campagnes de publicités « gratuites » en faveur des partis d’extrême droite s’organisent et se développent à partir de la Russie.

Alors pourquoi écrire ? Comment redonner du sens face à ce qui n’est rien de moins qu’un acharnement à détruire nos sociétés ouvertes ? En premier lieu, il nous appartient de reconstruire des espaces communs, de résister à la destruction des lieux de discussions.

Mais ce texte est surtout un appel. Il n’y pas de fatalité, il n’y a pas d’impuissance politique. Ce qui peut arrêter Poutine, c’est de toucher à ses financements. Cette autocratie est essentiellement à but lucratif. L’oligarchie/FSB (ex-KGB) est une agence fédérale russe du business. C’est le pire du capitalisme sauvage et prédateur, qui, en Europe, séduit à la fois ceux qui veulent changer de système et ceux qui veulent accroitre, par tous les moyens, leurs profits. Ce régime rejoint Trump dans sa haine des réglementations, des contre-pouvoirs et de la justice.

Cette autocratie est-elle poussée par la volonté de retrouver une puissance perdue, un nouveau patriotisme ? Peu plausible tant l’élite politique et financière russe place son argent à l’étranger, évite de payer des impôts et envoie ses enfants étudier à l’étranger. Vu des banques russes, le nationalisme à tendance eurasienne n’est rien moins qu’un écran de fumée.

Le 18 mars 2018 n’est certainement pas une (ré)élection, c’est une nomination Potemkine qui ne se cache même plus.

[1Pont, face au Kremlin, où Boris Nemtsov a été assassiné le 27 février 2015. Le nom de B. Nemtsov a été donné à ce pont.

[2Le soutien populaire ne peut pas être considéré de la même manière dans une démocratie ou un système autocratique. Ceausescu ou Mussolini sont-ils populaires ? Lorsque l’on fait face à une mobilisation nationaliste et autocratique, et particulier en temps de guerre, la question ne se pose pas.

[3Une grande partie des profits des secteurs énergétiques et militaires russes sont placés grâce à des banques européennes, voire l’enquête sur la Deutsche Bank. Début 2017, la justice américaine à condamner la banque allemande et lui a imposé une amende de 650 millions de dollars.

[4Terme utilisé dans la presse russe proche du pouvoir pour désigner l’état des sociétés occidentales.