Pourquoi Didier Reynders doit-il renoncer à son cumul ?

Luc Van Campenhoudt

L’échec du président du MR dans son objectif de supplanter partout le PS a mis le feu aux poudres au sein de son propre parti. Est-ce une raison suffisante pour qu’il cède sa présidence ? Politiquement peut-être, dès lors que la campagne du MR a été très personnalisée et réduite à l’obsession présidentielle : détrôner le PS d’où viendrait tout le mal wallon. En interne, un retrait faciliterait une remobilisation du parti autour d’une autre tête et d’un projet plus substantiel ; en externe, le parti pourrait retrouver la sympathie des électeurs qui n’apprécient pas trop la personnalité de son président, telle qu’elle se donne à voir tout au moins — car, à l’inverse d’autres, il faut au moins lui reconnaître beaucoup d’esprit et le sens de l’humour. Mais c’est à son parti d’en discuter et à lui d’en décider puisqu’il est en droit de s’accrocher à son mandat jusqu’en 2012. Quoiqu’en interne, personne ne soit naïf : la question est moins une question de principes que de rapports de force au sein du parti. Dans le système belge actuel, les présidents des grands partis détiennent un pouvoir considérable et, à de rares exceptions près, lorsqu’elle advient, la gloire passe par cette fonction. L’enjeu est donc de taille et les rapports de force sont en train de changer car le patron est affaibli.

Didier Reynders doit-il renoncer à sa double casquette parce qu’il lui est matériellement impossible d’exercer correctement à la fois sa fonction ministérielle et celle de président ? Comme on l’a vu au cours de la campagne, la double tâche est titanesque et les adversaires ont eu beau jeu de critiquer les failles dans la conduite du département des Finances. Même si la campagne est dernière nous, le président aura beaucoup à faire pour remobiliser un parti dépité par ses derniers résultats et, au moment d’écrire ces lignes, par la perspective d’une période de cinq années d’opposition supplémentaires. Pourtant, ce n’est pas encore la principale raison d’abandonner une de ses deux casquettes. Car, à condition d’être très bien secondé, l’homme est suffisamment intelligent et bosseur pour assumer de lourdes responsabilités.

La seule raison décisive est ailleurs. Une partie du monde politique continue de ne pas vouloir la comprendre car elle est infiniment plus gênante pour elle. Répétons-la donc : les fonctions de président de parti et de ministre sont structurellement incompatibles car leur cumul met en danger le bon fonctionnement du système démocratique. Sans reprendre ici tout notre argumentaire (développé dans l’éditorial de La Revue nouvelle de mars 2009), on peut en résumer l’idée. S’il est candidat à la direction de l’État, un parti politique, en tant que tel, ne fait pas partie de l’État ; il fait pression sur l’État de l’extérieur (via son programme, ses congrès et ses déclarations médiatisées, les lobbies qui lui sont proches…) et de l’intérieur (via ses parlementaires et ses ministres) ; il est en concurrence avec les autres partis qu’il doit combattre (avec des moyens légaux) et joue ainsi un rôle essentiel dans le système politique démocratique marqué par la diversité et la confrontation nécessaires des positions et des programmes. Dans l’opposition, son rôle est de critiquer l’action du gouvernement et de convaincre qu’il existe des alternatives ; dans la majorité, son rôle est de contrôler cette action, de la critiquer aussi s’il le faut, et de l’infléchir dans le sens du programme et des valeurs défendus par le parti. Un ministre est un membre du gouvernement et donc de la composante exécutive de l’État. C’est au gouvernement que les demandes et pressions des partis s’adressent. Solidaire du gouvernement dont le programme a été préalablement négocié, le ministre doit participer à la recherche de compromis et trancher dans l’ensemble des demandes. À partir de la diversité des demandes et options possibles, il doit, avec l’ensemble du gouvernement, produire de l’unité : un budget et des lois valables pour tous. Comment ne pas voir qu’il est structurellement incohérent et démocratiquement malsain que ce soient les mêmes personnes qui, d’un côté, expriment des demandes au gouvernement et le critiquent, mènent le combat électoral contre les partis concurrents, surtout s’ils sont dans le même gouvernement, et qui, d’un autre côté, doivent arbitrer entre ces demandes et pressions, leur résister souvent dans l’intérêt d’une politique gouvernementale cohérente, et dans la correction avec les partenaires au pouvoir ?

Ce n’est donc pas d’abord une question de surcharge ou d’échec électoral, bref de circonstances : Didier Reynders (et Joëlle Milquet et Elio Di Rupo plus tôt) n’aurait jamais dû commencer à cumuler. Ils ont démontré par là soit qu’ils n’avaient pas bien saisi le fonctionnement démocratique dont ils sont pourtant les acteurs — et les pédagogues de fait — les plus importants, soit qu’ils avaient bien compris, mais n’en ont eu cure pour des raisons stratégiques, partisanes et/ou personnelles. Les choses semblent progressivement rentrer dans l’ordre, mais ils ne sont pas tous les trois également rapides à la détente.

La critique, sous couvert d’anonymat (!), d’un membre du MR dans La libre Belgique du 2 juillet est partiellement correcte : « C’est intenable, le cumul. Parce qu’on a bien vu que Reynders est apparu comme le gestionnaire de la crise financière lors des dernières élections. Il nous a manqué un vrai leader de l’opposition. Et c’est terriblement difficile d’assumer des tâches si différentes ». C’est terriblement difficile, certes ; mais c’est surtout terriblement incompatible. Et d’autant plus dommageable que la dynamique politique de notre pays, de ses Régions et de ses Communautés a besoin d’un parti libéral qui défendrait une doctrine claire, adaptée aux problèmes actuels, et fonctionnerait sans se confondre avec l’État.