Pour une politique du Gentleman

Nicolas Baygert • le 23 décembre 2014

Le retour d’une opposition musclée et la mutation d’une particratie de salon vers une démocratie agonistique auraient pu nous réjouir. Les caciques plénipotentiaires qui joutaient jusqu’ici sur du velours, car jouissant d’un pacte de non-agression séculaire, les anti-rhéteurs à la langue de coton à même de momifier tout discours, les négociateurs de l’ombre, dorénavant tous forcés à sortir du bois !

La démocratie agonistique aurait ainsi du bon. Renvoyant au mot grec ancien agôn, désignant le conflit organisé, la démocratie agonistique suggère une conception différente de la participation. Contraire à l’idée de démocratie délibérative, elle perçoit le processus même d’institution d’un monde social commun comme l’enjeu de luttes entre différents acteurs construisant leurs identités dans et par ces luttes. La politique tiendrait par conséquent dans la lutte pour la définition des questions qui se posent et de l’éventail des solutions pensables. Comme l’indique Samuel Hayat : « la valeur normative de cette position ne vient évidemment pas d’un attachement mystique à la conflictualité : le conflit est désiré pour ses effets, seuls à même de garantir, selon cette perspective, la démocratie [1]. »

Pourtant, le choc thermique provoqué par le nouveau climat suédois semble crisper tout réamorçage du logos politique, voire toute effervescence démocratique nouvelle (la redécouverte de l’alternance, entre autres). Le consensus « à la belge » enterré, c’est davantage à l’émergence d’un bullying permanent que l’on assiste : un disputisme, c’est-à-dire une « guerre de tous contre tous » en vue d’une O.P.A. communicationnelle sur la morale (du) politique. Or, ce nouveau disputisme (à la belge) ne réinvestit que corrélativement l’art rhétorique. Le logos (le discours rationnel), l’ethos (la prestance) se trouvent largement phagocytés par un pathos tout puissant (le recours aux émotions).

Et tandis que la disqualification morale permet à l’opposition une économie de langage, l’hystérisation (y compris dans sa reprise médiatique) se présente comme forme moderne du consensus, voire comme moteur politique. Dès lors, tous les coups sont permis pour excommunier l’adversaire. Le cordon sanitaire offre l’avantage du lacet étrangleur.

Dans cette « communication chorale » autour de l’effort de dépréciation militant, historiens et officines de morale publique se retrouvent à leurs tours enrôlées. Objectif : « séparer le bon grain de l’ivraie » et affecter le Consent Manufacturing [2] : la fabrique de l’opinion, contre laquelle il serait particulièrement difficile de gouverner.

D’autres acteurs (de la majorité), désireux de s’extraire de ce pugilat en Chambre froide pratiquent le mutisme ou se réfugient dans les rubriques peoples des magazines. « Amélie et moi avons une relation forte » témoigne Charles Michel – un Premier semblant désespérément suivre les conseils de Don Draper (personnage principal de la série Mad Men) à la lettre : « If you don’t like what’s being said, change the conversation ». Au fiel de l’opposition vociférant l’écume aux lèvres s’oppose l’autisme d’une majorité honnie. De même, face à l’appel aux fourches des archéogrévistes la réplique paraît tenir en une tirade historique : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! ».‬

L’encroutement particratique, le confort de l’entre-soi, concoururent à l’analphabêtisation du débattant. Résultat : une verve stérile, rudimentaire, trempant dans les lieux communs, y compris chez les tribuns habitués aux messes cathodiques dominicales. Or, c’est bien par la mise en débat des conflits que les identités politiques se créent, et par la participation aux conflits que les acteurs s’attachent à ces identités, ouvrant la possibilité de participer eux-mêmes à leur définition.

La reconflictualisation du paysage politique va donc premièrement de pair avec le réapprentissage d’une discipline oratoire ; d’un savoir-faire rhétorique dont la classe dirigeante semble aujourd’hui globalement démunie tel qu’en témoigne l’actuelle rebarbarisation parlementaire.

Ensuite, à l’instar du duel qui visait jadis à codifier et circonscrire la violence, des arts martiaux qui répondent ordinairement à des règles strictes, ou de la boxe qui fut longtemps une affaire de gentilshommes, l’urgence est à l’avènement d’un agôn courtois, à la réintroduction d’une dose de civilité dans les échanges conflictuels.

Le désamorçage de l’acrimonie ambiante passe ainsi par une resophistication du politique, voire – en lieu et place d’une moralisation du débat public – par une éthique de la représentation telle que formulée par Daniel Bougnoux [3]. Notons que ce dernier plaide même pour une « politesse de la représentation » censée garantir détachement et distance.

Aussi, gageons qu’une telle politesse de la représentation supposerait également la possibilité d’un gentlemen’s disagreement en politique (valable pour hommes et femmes politiques, bien évidemment), la possibilité de s’opposer sans s’étriper ; pour une culture du dissensus raisonné.

Photo : David Crunelle

[1] Hayat, S. « Démocratie agonistique », in Casillo I.. Barbier R., Blondiaux L., Chateauraynaud F., Fourniau J-M., Lefebvre R., Neveu C. et Salles D. (dir.), Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation, Paris : GIS Démocratie et Participation, 2013.
[2] Chomsky, N., Herman, E.S., Manufacturing consent : the political economy of the mass media, New York : Pantheon Books, 1988.
[3] Bougnoux, D. La crise de la représentation, Paris : La Découverte, 2006.