Pour un français qui ressemble aux Français

Anathème • le 5 février 2016
France, orthographe.

Hier, une annonce a provoqué un tollé : celle de la prise en compte, par les éditeurs de manuels scolaires, d’une réforme de l’orthographe vieille de 26 ans. Le scandale n’était pas celui du rythme de mise à jour des supports pédagogiques, mais la disparition de bizarreries de la langue française, au premier rang desquelles une série d’accents circonflexes muets, comme celui qui orne coût. « Tout fout le camp », « on brade la langue », « on nivèle par le bas » (de la part de gens ne sachant pas qu’ils usaient déjà de la réforme de l’orthographe), « s’ait un scandal, on ruine la bauté de la langue » (les Dysorthographiques anonymes), « le niveau baisse » ; tout y est passé.

Levée de boucliers réactionnaire ? Attachement passéiste à un français à la pureté fantasmée ? Jubilation de pouvoir s’offusquer d’un problème moins délicat et moins coûteux à régler que la mort par noyade de centaines de réfugiés ? Certes non !

Le problème est réel, il tient à l’âme d’un peuple en ce qu’elle s’incarne dans l’âme de sa langue. En clamant leur attachement à une orthographe dogmatique, inutilement compliquée et élitiste, les Français ne font que défendre leur être profond, le génie propre de leur Nation.

Que deviendrait en effet la France si elle ne pratiquait plus une langue permettant aisément de discriminer les derniers arrivés, les moins que rien et ceux qui ne sortent pas d’une grande école ? La société ne s’écroulerait-elle pas d’être privée de ce concours d’admission permanent qu’est le foisonnement de lettres muettes, de redoublements et d’accents inutiles ?

Pourraient-ils se reconnaître dans une langue écrite qui ne fasse pas de l’ornementation ridicule une seconde Galerie des Glaces, dans laquelle la noblesse de République aime à se pavaner ? Comment exprimeraient-ils leur monarchisme frustré s’ils ne disposaient plus d’une grammaire qui le dispute en complications inutiles à l’étiquette versaillaise ? Comment se reconnaîtraient-ils dans leur langue s’ils n’en confiaient la gestion à un cénacle de cacochymes déguisés, portant épée pour mieux pourfendre le manant qui s’aviserait de souiller de son texto le noble héritage de la France éternelle ?

Vieillot, conservateur et rigide, incompréhensible, pétri de prétention et discriminatoire, le français de la Contre-Réforme est l’expression fidèle et indispensable de l’âme française. En faire une langue accessible et pratique, logique et en phase avec le monde, ce serait ruiner l’exception française ; ce serait donner à penser que la France doit s’adapter à la marche du monde, alors que c’est à ce dernier d’infléchir sa course pour calquer son pas sur celui de l’Hexagone.

Depuis que l’on apprend aux fils d’ouvriers à écrire, le niveau baisse ; il ne manquerait plus qu’on aménage la langue pour permettre à chacun de s’y sentir chez soi, plutôt que de veiller à ce que les invités en godillots, sur les parquets de bois précieux, continuent de sentir combien c’est par charité qu’on leur concède un coin près du feu. Puisqu’il faut se résigner à voir le vulgaire non seulement parler, mais aussi écrire le français, au moins veillons à ce que leur sabir se distingue aisément de notre noble parler, au moins gardons à portée un bâton pour les battre si d’aventure ils s’essayaient à une morgue qui nous est réservée.

Il est à cet égard réconfortant de voir, que dans des pays à la francophonie peu légitime, comme la Belgique, un concert de protestations s’élève aussi. Il est bon que le nègre aime son maître sans qui il serait un sauvage, il est juste que l’ouvrier chérisse le patron sans qui il serait un vagabond, il est réconfortant que le francophone d’adoption baise avec reconnaissance la main de l’Académicien sans qui il croupirait dans la glèbe patoisante.

Pour paraphraser des gens qui œuvrent quotidiennement au maintien d’une France française et dont le langage, faute d’être raffiné, est merveilleusement gaulois et expressif : le français, tu l’aimes comme il est ou tu le quittes.

Photo : Chr. Mincke