Pour en finir avec l’autodérision à la belge

Frédéric Saenen

Il y a les « krrr krrr krrr » dont il est bon d’émailler toute imitation de son parler quand on en ignore les nuances et les variantes. Il y a ce remugle de gauffritocolabière qui imprègne les fibres de son chapeau melon. Il y a son surréalisme inné et son sens — lui, historiquement acquis — du consensus. Il y a ses peintres à mystères, ses chanteurs prognathes, ses entarteurs déjantés, ses écrivains inclassables, ses acteurs ingérables, ses stars philosophantes. Le Belge est à lui seul une panoplie de stéréotypes, il en a dans chaque poche du manteau de colporteur dont il s’est laissé de bonne grâce revêtir. Et depuis quelques décennies, il y a l’autodérision. La charmante, magique, incompressible autodérision.

Mais d’où vient cette réputation (autrefois apanage du seul peuple juif) que les Belges trainent d’avoir développé un humour spéculaire censé les rendre acceptables à leurs propres yeux autant qu’à ceux du monde — ou du moins de leurs voisins directs, les Français ? Depuis quand, en somme, associe-t-on le Belge à cette faculté ? Il y a là une matière fort complexe à débrouiller, un filon à sujets de thèses, un puits abyssal de réflexion.

Tentons de remonter à la source du problème. D’abord, pour pouvoir rire d’un Belge, encore faut-il qu’un tel spécimen existe. Charles Baudelaire — blessé du piteux accueil que lui faisait un pays qui avait ouvert les bras à Victor Hugo — s’était mis en tête d’en détailler la faune. Certes, il jugeait depuis la capitale, mais enfin, il se targuait d’être en mesure de distinguer un Bruxellois d’un Tournaisien ou d’un Namurois, malgré l’égale répulsion que lui inspiraient ces avatars de l’esprit petit-bourgeois singeant le modèle envié de la France. On doit ainsi à l’auteur des Épaves d’avoir dressé la physiologie d’une ethnie qui, d’après ses constats, passe son temps à marcher en regardant derrière elle, consomme « de la bière deux fois bue », en vient aux mains dans les cimetières quand il s’agit d’enterrer un libre-penseur, et dont toutes les femelles, indistinctement, puent. Le pamphlet que voulait écrire Baudelaire suit une méthode systématique, quasi scientifique, puisque le poète en verve y classifie ses notes sous les rubriques « Hygiène », « Morale », « Comportement », etc. À l’instar de ces antisémites dont le nom du meilleur ami se termine par -stein, Baudelaire avait son Belge en la personne de Félicien Rops ; est-ce de n’avoir jamais vu son inconditionnel admirateur se formaliser devant ses jugements que Baudelaire en vint à conclure que le Belge était doté d’une résistance à la vitupération que, peut-être, la bêtise seule n’expliquait pas ? Les fragments de La Belgique déshabillée et Mon cœur mis à nu parurent en 1887, à l’époque où le pays s’était doté d’un fort capital littéraire (avec des revues de pointe comme La Jeune Belgique ou L’Art moderne ; des éditeurs de haute lice et audacieux, de la trempe d’un Kistemaekers ou d’un Deman ; de grands auteurs comme Lemonnier, Verhaeren, Rodenbach ; une force politique naissante, mais déjà très attentive au fait culturel, le POB ; etc.). Maurice Kunel, dans une enquête publiée en 1912, insiste sur ce délai de vingt ans qui sépare la rédaction de la divulgation des fragments fielleux de Baudelaire. Tentant d’expliquer ce « dénigrement systématique » qui caractérise ce chantier inachevé, Kunel explique : « Tout cela se passait en 1864. Les Français, qui furent de tout temps les avant-coureurs de la civilisation, regardaient avec ironie ce petit pays sortir peu à peu de sa léthargie. La France était l’astre dont on subissait invisiblement l’attraction, et nous, la petite planète évoluant autour d’elle et reflétant ses faits et gestes de façon grotesque, caricaturale. Avouons-le franchement : chez nous, alors, on ne parlait ni d’efflorescence artistique ni de mouvement littéraire. Les Belges, comme tout peuple nouvellement libéré, tendaient avant tout vers la prospérité matérielle. Après seulement, ils eurent le souci du luxe et de l’art. » Puis Kunel énumère « les pointes sarcastiques des Français » (Rodolphe Darzens, Paul Adam, Octave Mirbeau) qui continuèrent à nous « larder jusqu’en 1890 [1] ».

Ces passages, hélas trop souvent convoqués, mais hautement révélateurs de l’esprit d’une époque, permettent de comprendre comment le Belge serait passé, sans transition voire en simultanéité, d’un complexe d’infériorité admis de bonne grâce à l’internalisation du réflexe de l’autodérision, seule attitude possible face au sarcasme d’un voisin supérieur dont on désire qu’il demeure votre ami, malgré tout.

L’autodérision participe d’un mécanisme de survie avec lequel elle partage ses trois syllabes initiales, l’autodéfense. Le problème se pose lorsque cette attitude se mue en qualité innée, en don, et qu’elle est généralisée à une nationalité, comme par l’effet d’une association automatique qui a tout du stéréotype. Car d’un individu qui sait par essence rire de lui-même — qui rit d’ailleurs sans cesse de lui-même et chez qui l’on n’arrive jamais à discerner le sérieux de la blague — d’un tel sac de sable, d’un tel punching-ball, on n’attend pas qu’il se rebelle contre les piques, les affronts, les coups qu’on lui envoie. Il est juste bon à encaisser, c’est même cela qui fonde son existence, justifie son être-au-monde. Le phénomène du « Belgium bashing » — qui, pour ceux qui ont un peu de mémoire, a éclos bien avant les attentats du 22 mars, avec cette floraison début 2015 d’articles haineux sur Bruxelles dans la presse internationale, du Times à Libération — est l’aboutissement logique de cette posture que l’on nous prête et que nous adoptons docilement.

Car, pendant plusieurs décennies, soit des années 1980 à 2010, la Belgique belgitudinaire a surfé sur cette vague, en comptant que l’ambigüité assumée allait la guérir de son malaise de fond. Elle avait bien besoin pour tenter de retoucher la caricature infâme qu’en avait dressée le comique populiste Coluche dans des sketchs par bonheur aujourd’hui inaudibles ; pour faire applaudir ses films à petits budgets à Cannes ; pour imposer à Paris ses écrivains qualifiés de « périphériques » ; pour aller se faire voir dans des comédies sans finesse où la variété de ses accents locaux est grotesquement mise en scène ; pour écouler au triple de leur prix ses pralines sur les Champs-Élysées et sa bière à Saint-Germain-des-Prés ; pour exposer le placide minou de Philippe Geluck (Jéluque) au Louvre ; bref, pour faire tourner la planche à billets en utilisant la manivelle de la culture.

En se prostituant ainsi à l’autodérision, le Belge y a perdu son âme ; pas celle que définissait Edmond Picard en 1898, concept issu d’un délire philosophico-scientiste où venaient s’amalgamer des considérations psychologiques et des données biologiques toutes aussi floues les unes que les autres ; mais bien ce regard dont le nerf optique est en prise avec ses tripes plutôt qu’avec sa raison cartésienne, ce pragmatisme, cette approche non biaisée, non intellectualisée, du réel, cette approche instinctuelle des choses et des êtres. Les Français ont toujours eu raison, au fond, de nous regarder comme des bêtes curieuses, c’est effectivement ce que nous sommes. Mais nous avons eu la faiblesse de nous laisser apprivoiser et de grossir les rangs de leurs « trente millions d’amis »…

Alors, quoi ? Il faudrait renoncer à cette franche bonhommie et cette belle humeur qui nous rendent si sympathiques, malgré tous nos défauts — un peu comme le gros de la cour de récré qui aurait peur de perdre les seuls copains qu’il s’est faits, parce qu’il préfère une compagnie ponctuée de brimades à la solitude ? Il s’agirait en tout cas de ne plus user de cet auto-rabaissement, de cette auto-conviction systématique, pour chercher à plaire ou, ce qui est pire, à complaire. Rire, c’est aussi la meilleure façon de montrer les dents.

[1Maurice Kunel, Baudelaire en Belgique, édition de la Société nouvelle, 1912, p. 37-38.