Portas caeli

Nicolas Acelin

Les briques sont rouges, si rouges. L’image concrète de ma face qui, après avoir blêmi, s’est soudainement empourprée.

Je jette un regard appuyé sur le papier que je défroisse une fois sorti de ma poche. 169, rue du Ciel, c’est bien ici.

Il me faut ralentir ma respiration qui s’est emballée. J’ai marché d’un pas gaillard pour arriver ici. Il y a aussi l’émotion qui me taraude. Je n’ai pas l’habitude de prendre de telles initiatives. C’est pour ainsi dire une première fois.

La porte qui me barre encore le passage est à deux battants. La rigueur de la fonte qui les recouvre laisse s’échapper, dans un relief, deux têtes de lion à la crinière agitée. Les gueules se ferment sur des anneaux de métal dont l’un sert de heurtoir. Leur regard précis ne m’impressionne pas. C’est ce qui m’attend derrière eux qui fait battre mon cœur éprouvé.

Je recompte, machinal, les 250 euros. Les seuls papiers que l’on me demandera d’exhiber pour pénétrer dans ce lieu.

Un effluve des jours anciens me vient alors.

C’est l’été, presque déjà les vacances. La cour de la petite école s’est figée sous le soleil de midi. L’ombre du préau rassemble quelques joueurs de billes. Je n’en suis pas, étant très malheureux à ce jeu d’adresse. Le bitume se ramollit lentement alors que je déambule les mains dans les poches.

Je n’ai rien en tête qu’une légère chanson qu’il m’arrive parfois de siffloter. De la pointe fine de mon soulier, je fais rouler un caillou que je projette ensuite contre le mur de briques jaunes. Je le longe et pose mes mains sur le rebord brulant de la fenêtre de ma classe. Je ne tiens pas bien longtemps tant la chaleur est mordante. Ma nonchalance ne s’en trouve pas troublée. Rien ne me prépare au cataclysme qui va suivre.

Je ne me doute en effet pas que l’arrivée de cette petite va bouleverser l’insouciance de mes neuf ans. Elle est accompagnée de sa fidèle suivante comme l’infante d’un petit singe enchainé, censé rehausser sa beauté. Je n’avais pas encore remarqué que ses cheveux blonds, ses yeux limpides et son sourire discret pouvaient susciter autre chose que notre intermittente camaraderie.

La voilà si près de moi. La copine fait un pas en arrière pour laisser plus de place à sa déclaration. « Tu es mignon, je veux que tu sois mon amoureux. »

L’air mutin sur lequel a été flutée cette phrase délicieuse n’adoucit pas le violent tremblement qui me saisit. L’amour me vient en un instant dans un roulement issu des profondeurs. Je ne sais que dire. Je laisse battre le tambour du sang qui me frappe les tempes.

Une éternité, puis je dis un mot. « Oui. »

Il faut que je bouge, je ne puis affronter, statique, le moment qui vient de se dérouler. Délesté du poids de mon affirmation, je m’envole. Le pacte est scellé et je cours loin d’elle pour me jeter sur le grillage voisin. Je l’escalade d’un bond et, à son faîte, je crie enfin mon bonheur. Elle ne regarde que moi, son fiancé des hauteurs, son petit alpiniste du fil de fer.

Une main ferme me ramène au sol. Je me moque toutefois de ce surveillant barbu qui me réprimande pour cette ascension prohibée. Ma tête tutoie encore les sommets.

Elle me sourit de ses dents blanches bien ordonnées. Aime-t-elle aussi le rebelle que je suis devenu en tirant la langue au pion poilu ?

Dans le coin où le surveillant m’a envoyé pour me punir, je distille de douces pensées. Goutte à goutte, ma vie s’éclaire d’une lumière inconnue. Comment est-il possible d’avoir pu traverser l’existence sans connaitre ce sentiment ?

Plus aucun nuage ne recouvre mon esprit, pas même l’infime brume qui toujours rôdait entre ses circonvolutions. Comme dehors, il fait plein soleil au-dedans de moi. Celui-ci dardera d’ailleurs ses rayons bienfaisants jusque dans la pénombre de mon cahier de mathématique auquel je serai rendu dès que la cloche aura retenti.

Ai-je depuis été aimé des femmes ? C’est la question qui me vient brusquement devant cette porte close. Les maigres aventures qui précèdent mes vingt ans me font secouer la tête en réponse.

Le trouble qu’ont pu m’offrir ces instants n’a jamais été l’ombre de ce que j’ai vécu cet été-là. L’amour, pur et vrai. Celui que l’on vous offre comme un hommage et qui vous crucifiera lorsqu’on vous préfèrera un autre.

Oh ! Mon rival bienheureux, j’abdique devant toi. Tu es le plus fort. Il était d’ailleurs inouï qu’elle ne t’ait pas préféré bien avant. Capitaine de la classe, ses muscles et son cerveau, tu étais le candidat tout désigné. Je n’ai jamais été qu’un éternel figurant.

Ah ! Pauvre lettre par laquelle je lui confiais les cendres de ma passion ravagée par son inconstance. Je l’avais sertie dans ce coffret de plastique évoquant un trèfle pour qu’elle l’ouvre comme un ultime présent. Elle ne l’a tout simplement pas lue.

La liturgie toxique de cette réminiscence m’ébranle. Agité, je m’empare de mon paquet de cigarettes. La première qui en sortira m’apaisera surement par sa lente et précise combustion.

Le feu progresse du bout de la tige vers le filtre en chantant doucement. La fumée grise refoule alternativement par le nez et par la bouche. Je tousse deux fois.

Je lâche le mégot consumé sur le pavé et l’écrase du bout du pied.

Il va falloir entrer maintenant. Je me sens un peu ridicule à attendre que le courage me vienne pour ce faire. Les passants, ignorants de ce qui se joue, me croisent sans me voir.

Qui sera là derrière le rideau de fer ? Y aura-t-il quelqu’un susceptible de me plaire ? Mes gouts ne sont pas extravagants, mais je suis l’ami de certains détails.

Auront-elles le pouvoir d’évoquer mon amour perdu, mes doigts mêlés aux leurs et ma bouche incandescente sur leurs lèvres ?

Mon cousin, familier du lieu, m’avait mis au parfum. J’y serai comme Dieu en son paradis en somme. Pour un kopeck.

Cette mascarade tarifée restituera-t-elle toutefois une chair nouvelle à mes chers souvenirs ? Le front de ce Golem mémoriel sera-t-il dument caressé du signe de vie ? Il ne suffira toutefois que de quelques lettres. J’égrène son prénom en esprit.

L’excitation qui me tient ne se traduit aucunement par quelque manifestation physique. En serais-je d’ailleurs capable ?

Je lui parlerai surement pour lier sa confiance au brouet de mon désir balbutiant. Je m’épancherai peut-être. J’ai tant à dire. Puis, je poserai mes phalanges sur une épaule déjà nue, enivrant prélude à une manœuvre peut-être plus audacieuse.

Les cheveux seront-ils blonds ? Le regard couleur de l’eau ? Des formes auront-elles germé sur ce corps dont je ne sais rien ? Je ne connaissais que ses mains que je capturais au vol pour ne plus les lâcher.

Les trois coups sont frappés. La comédie se joue maintenant. Le martèlement de talons aiguilles emplit le silence qui fait suite à l’écho du butoir que je viens d’agiter.

Les portes s’ouvrent. L’univers se résume alors en cette robe longue qui vient à ma rencontre.

J’entre.