Poétique des rondpoints confisqués

Dominique Maes

Consommatrices, consommateurs, vous nous épatâtes.

Nous qui tournions en rond à la recherche de sens et de contresens, de villes en villages, en traversant cette France soumise à la finance, nous vous avons aperçus, émerveillés de vous éveiller.

Des décennies de sophismes publicitaires ont corrompu votre désir pour vous transformer en obsédés consuméristes. Vous sembliez persuadés que l’ingestion d’un yaourt au bifidus actif vous rendait aussi belle, Madame, que le mannequin en extase orgasmique qui l’ingère ; ou vous permettait, Monsieur, d’acquérir pour le prix d’un pot en plastique contenant le mystique liquide blanchâtre, la jeune femme gironde et gourmande de plaisir. Et voilà que, tout à coup, vous vous êtes questionnés.

Bien conditionnés, vous consommiez pourtant, en acceptant de payer sans broncher taxes et impôts, de vivre des semaines laborieuses, de passer des samedis dans les grandes surfaces et de vous détendre brièvement lors de petites vacances bien organisées dans des terrains de camping ou, pour les plus méritants, dans des clubs « all-inclusive » plus lointains et exotiques où l’indigène ne vous dérangeait guère. Vous fûtes quelque peu malmenés par le terroriste importun ou par le tsunami dû au dérèglement climatique, il est vrai, mais ces signes prémonitoires d’un léger malaise, vous éveillèrent à peine.

Vous continuiez, en grinchant bien un peu et en resserrant le budget, à payer chaque mois, les traites du crédit contracté pour l’achat de cette splendide automobile, symbole de votre réussite sociale qui vous garantit aussi la liberté de circuler librement et d’être prêt, à tout instant, de prendre la route pour découvrir, en toute sécurité, les étendues sauvages, semblables à ces intrépides acteurs musclés, tannés par le soleil qui pilotent dans les spots publicitaires le modèle « full options » que vous aviez acquis. Vous aviez douillé, certes, mais cela vous permettait de patienter dans les rondpoints bloqués par les embouteillages en respirant presque paisiblement l’air conditionné de cet habitacle qui vous faisait rêver à un ailleurs meilleur.

Et voilà que soudain, alors que la machine économique grinçait régulièrement, que les riches devenaient plus riches et que les pauvres ne faisaient jamais assez d’efforts, voilà que nos énarques, par naïveté ou par mépris, augmentèrent considérablement le prix du carburant nécessaire au fonctionnement de votre rêve le plus précieux. Ce fut la goutte qui fit déborder le réservoir ! Votre sang ne fit qu’un tour ! On attaquait votre pouvoir d’achat !

Que le capitalisme épuise la planète et assassine une bonne partie du vivant, que le réchauffement climatique provoque des catastrophes de plus en plus évidentes, que des migrants se noient chaque jour en Méditerranée, qu’on viole des femmes-enfants pour faire la guerre, que l’esclavage soit toujours pratiqué, ne vous faisaient pas réagir.

Mais que votre POUVOIR D’ACHAT soit à ce point sabordé, mit le feu aux poudres. Vous avez ouvert la boite à gants et enfilé le gilet jaune.

Au début, ce fut bon enfant : une vraie partie de rigolade qui enchantait plutôt le paysage tristounet des périphéries urbaines. Le piéton courageux affublé du gilet était acclamé par le conducteur plus frileux qui se contentait de plier son symbole sur le tableau de bord, par solidarité autant que par prudence pour la carrosserie.

Vous n’étiez qu’une poignée, parfois même seul, tel ce Don Quichotte héroïque qui fut filmé par sa femme hilare, alors qu’il tentait de ralentir la circulation en traversant lentement le passage pour les piétons devant un rondpoint de Pau. Nous touchions au grand art, à la performance qui, en d’autres lieux, eût valu à son auteur la reconnaissance des élites culturelles.

Puis, les groupes se formèrent. Vous allumâtes des braséros. Vous immobilisâtes plus sérieusement l’automobiliste et le routier qui eurent du mal à ronger leur frein. Vous bloquâtes des entrepôts. Dans l’enthousiasme, vous avez coupé des arbres, démoli du mobilier urbain et fait flamber quelques camions. L’économie grinça des dents.

Et puis, vous défilâtes dans la capitale, surtout dans cette avenue mythique où le mauvais gout des plus riches s’étale avec le plus d’ostentation. Vous brisâtes la vitrine. Vous fîtes peur au touriste. Cela dérapa franchement, d’autant plus que dans l’absence joyeuse de toute coordination, vous ne vous êtes méfiés ni du casseur ni du flic infiltré trop heureux d’en découdre. Les chiens fous se mirent à japper, puis à mordre. La fête devint sanglante.

Alors que vous occupiez le plus prestigieux des rondpoints parisiens, à deux doigts du triomphe, et saccagiez en passant le visage de la République, on envoya la troupe. Esthétiquement, il faut bien avouer que ce fut assez réussi. Gilets jaunes contre uniformes noirs caparaçonnés, cela donna de bien belles images. Ça courait dans un sens. Ça se poursuivait dans l’autre. Ça cherchait la sortie de ces foutus rondpoints. Cela fit quand même bien mal.

Vous perdîtes là, un œil, à la suite d’un tir de « flash-ball ». On vous fracassa la mâchoire. Vous eûtes ici, une main arrachée par l’explosion d’une grenade assourdissante. Vous fîtes une pause, abasourdis par la violence de l’État qui ne cessait de proclamer la vôtre.

Mais vous vous étiez mis à vous exprimer, sur ces incontrôlables réseaux sociaux, et plus humainement encore, autour des rondpoints devenus lieux de débats. Vous étiez même surpris des dialogues naissants. Vous vous êtes mis à penser que cela devenait intéressant de penser, surtout votre propre existence. Et que vous en aviez des choses à dire, contrairement à ce qu’avaient appris à penser ceux qui furent formés pour vous diriger. Le président prit son beau stylographe et écrivit une lettre élégante, façon Louis XVI, ce qui n’était quand même pas la meilleure façon de garder la tête sur les épaules. Même l’histoire tournait en rond. Normal. Tout avait commencé dans les rondpoints.

Eh bien, il est temps d’y revenir puisque nous n’en sortirons jamais.

Vous voilà quelque peu redressés, chères consommatrices, chers consommateurs. Vous vous retrouvez humains et éberlués, en ne sachant plus très bien dans quel sens tourner. Ni gauche. Ni droite. Vous découvrez votre petite ville abandonnée : plus de bureau de poste, plus de banque, à part un terminal devant lequel le vieux se sent perdu, la maternité est loin, l’école est menacée de fermeture. Seule, une médiathèque tente encore de créer des connexions sociales et permet à chacun de se brancher sur internet pour résoudre ses problèmes. Le bistrot a disparu. Et la bagnole commence à rouiller.

Alors, il reste le rondpoint. Vous êtes toujours là. Vous vous y accrochez. Vous n’êtes pas méchants, mais un petit peu fiers quand même du bordel que vous êtes capables d’engendrer. Et puis, la fête improbable a surgi. Personne ne s’y attendait. Même et surtout pas vous. Il fait froid, mais qu’importe, vous entretenez les braséros. Et, nom d’un chien, on découvre un peu de chaleur humaine dans ce monde de technocrates. Cela vire au barbecue en plein hiver. Le boucher a apporté des saucisses. Une fanfare débarque. Des femmes, nombreuses, se mettent à danser, entrainant les vieux ours retraités et bougons, emmitouflés dans leur polar. Même les « sans-dents » peuvent sourire.

Vous les transformez, tous ces rondpoints qui parsèment les pays. Il suffit de virer quelques sculptures douteuses ou d’en rajouter selon les gouts, d’y travailler la terre et d’y semer des graines libérées des multinationales agroalimentaires pour multiplier les potagers collectifs. Vous pouvez y construire des cabanes, y poser des yourtes, y accueillir les gens de passage et ponctuer le réseau routier de milliers de ZAD autogérées. Il faudra faire du vélo et chercher des poésies nouvelles. Cela ne fait que commencer.