Plongée sans concession dans l’univers des sans-papiers. Illégal, d’Olivier Masset-Depasse

Jean-Yves Donnay

Primé à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes [prix de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD)] et au Festival du film francophone d’Angoulême, le deuxième long métrage du Carolorégien Olivier Masset-Depasse, Illégal, représentera prochainement la Belgique dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger. Rien que ça. Au-delà de ses qualités cinématographiques évidentes (l’interprétation d’Anne Coesens, personnage principal, est « exceptionnelle », selon les termes de la SACD), Illégal vaut aussi et surtout pour sa capacité à donner à voir ce qui trop souvent encore s’invisibilise dans l’espace public : la manière dont les sociétés occidentales contemporaines traitent la problématique de l’accueil des « sans-papiers ».

Bref retour sur le synopsis. Russes, Tania et Ivan, son fils de quatorze ans, vivent clandestinement en Belgique depuis huit ans. En permanence sur le qui-vive, Tania redoute les contrôles de police jusqu’au jour où elle est arrêtée. Placée dans un « centre fermé », dispositif institutionnel de prise en charge des demandeurs d’asile déboutés et autres sans-papiers dont la régularisation n’a pu être rencontrée, Tania — qui n’aura de cesse de retrouver son fils — aura surtout à vivre la douloureuse expérience de l’incarcération, l’expulsion en ligne de mire…

D’emblée, il s’agit de saluer l’importante investigation documentaire préparatoire au film. Accompagné d’Hugues Dorzée, journaliste au Soir, et de Pierre-Arnaud Perrouty, conseiller juridique à la Ligue des droits de l’homme, le réalisateur s’est donné les moyens — une année durant — d’aller à la rencontre de sans-papiers, mais aussi de gardiens, de policiers… : une plongée anthropologique qui permet au film, hyperréaliste, de ne jamais verser dans le manichéisme, pas davantage dans le pathos. Comme aime à le préciser Olivier Masset-Depasse, témoignages à l’appui, tout ce que le film montre est arrivé au moins une fois dans la réalité.

Peur et enfermement : dimensions centrales de l’existence des sans-papiers

Si le réalisateur a pris le parti de confronter rapidement le spectateur à l’expérience même de l’incarcération, il n’a pas omis de mettre en lumière les conditions objectives dans lesquelles les étrangers en situation irrégulière sont amenés à vivre extramuros. Pour ce qui est de l’obtention de (faux) papiers d’identité et de l’accès à un logement, Tania et son fils vivent sous la coupe — onéreuse — d’un mafieux russe. L’intégration est ici déclinée sur un mode communautaire, avec son lot d’ambivalences : la « protection » dont mère et fils jouissent est simultanément sentiment objectif de menace, de précarité symbolique et matérielle : de peur. La problématique du travail des sans-papiers n’est pas davantage perdue de vue. Si Ivan est scolarisé, Tania est employée par une entreprise de nettoyage. À cet égard, à l’heure de la mondialisation néolibérale, l’anthropologue Emmanuel Terray — fort du concept de « délocalisation sur place » — a bien montré comment le travail des étrangers en situation irrégulière sert les entreprises qui ne peuvent physiquement délocaliser leurs activités (secteurs économiques de l’horeca, de la construction, du service à la personne, de la sécurité, du nettoyage…) [1]

S’il serait fallacieux de réduire Illégal à un film sur l’univers carcéral, il n’en reste pas moins que l’enfermement en constitue la thématique centrale. Le spectateur n’en sort au demeurant pas indemne, disons-le très clairement. Ainsi, après l’avoir fait entrer dans le centre fermé (reconstitué de toutes pièces pour les besoins du film), Olivier Masset-Depasse ne l’en laisse plus s’en dégager, exception faite de sorties à l’Office des étrangers (interrogatoires obligent) et à l’aéroport (tentatives d’expulsions obligent) : oppression garantie ! Au-delà de l’indignation, message central du film, Illégal parvient surtout à donner à voir, et cela de manière extrêmement fine et convaincante, les modalités organisationnelles, de même que les identités qui se dégagent d’un centre fermé.

Véritable catégorie du « prêt-à-penser » contemporain, le centre fermé est en réalité un dispositif institutionnel qui mérite d’être appréhendé à travers le concept idéaltypique d’institution totale : « Lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées [2]

Autrement dit, à la lisière de nos cités, d’une ville mondiale comme Bruxelles, Olivier Masset-Depasse nous rappelle fort opportunément qu’un centre fermé doit d’abord être vu comme une structure d’enfermement, une prison en somme, destinée à fixer l’une des grandes figures contemporaines de la déviance : le sans-papier.

L’expérience de la résistance

Si le réalisateur montre bien le caractère extrêmement liberticide des centres fermés (par exemple, Tania doit vendre sa force de travail pour pouvoir téléphoner à son fils Ivan), il montre aussi combien l’ordre social le plus oppressif — c’est-à-dire celui rencontré dans les institutions totales — ne parvient jamais à programmer entièrement les comportements individuels. Il en résulte un film qui, en miroir de l’univers carcéral, traite également de la faculté de résistance des individus.

À travers sa célèbre étude, Goffman avait déjà distingué deux types d’adaptations permettant de problématiser les rapports du reclus à l’institution totale. Si l’adaptation primaire (primary adjustment) peut être définie comme tout ce que fait l’individu pour se conformer à ce que l’institution attend de lui et donc pour incorporer le rôle qui lui est assigné, l’adaptation secondaire (secundary adjustment) permet à l’individu de « tourner les prétentions de l’organisation relatives à ce qu’il devrait faire ou recevoir, et partant à ce qu’il devrait être. Les adaptations secondaires représentent pour l’individu le moyen de s’écarter du rôle et du personnage que l’institution lui assigne tout naturellement ».

Si l’on tient pour acquis que le rôle social attendu d’un détenu en centre fermé soit celui d’un « expulsé en puissance », on comprend alors — la crainte permanente d’être séparée (plus avant encore) de son fils Ivan — les multiples voies et moyens empruntés par Tania afin d’éviter l’expulsion du territoire national.

Éviter l’expulsion, c’est fondamentalement se rendre invisible. Ainsi, avant son incarcération, Tania — à la lecture de l’ordre de quitter le territoire — n’hésitera pas à se bruler les doigts afin d’empêcher toute identification future. Elle n’agira pas autrement une fois incarcérée, refusant de décliner son identité, étiquetée alors d’un matricule. À travers cette dernière modalité de résistance, on aurait tort de sous-estimer la charge qui est ici portée au pouvoir d’État, pouvoir qui en aucune manière ne saurait tolérer un tel mutisme : « Je veux un nom » ! Face au poids infernal de la machine administrative, Tania finira par demander l’asile — roulant d’une certaine façon encore l’institution — en empruntant l’identité d’une clandestine dont les origines — biélorusses — lui laissent penser qu’un retour forcé ne saurait être à l’ordre du jour.

Si Tania incarne la figure de la résistance, le film n’oublie pas de rappeler que la résistance peut également — et heureusement — être le lot de simples citoyens comme des professionnels (par exemple, un agent de sécurité abandonne l’uniforme après le suicide d’une détenue, un pilote d’avion refuse de rapatrier un sans-papier…). En cela,Illégal n’est pas dénué d’espoir…

[1Pour le cas belge, voir Frédéric Loore et Jean-Yves Tistaert, Belgique en sous-sol. Immigration, traite et crime organisé, Bruxelles, éditions Racine, 2007..

[2Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Les Éditions de Minuit, 1968, p. 41 (traduction de Asylums, New York, Doubleday, 1961).. »