Pierre Goubert, historien (1915-2012)

Jean-Pierre Nandrin

Il n’est pas surprenant que le décès d’un grand historien français, spécialiste de l’Ancien Régime et un des piliers de l’école des Annales, n’ait guère retenu l’attention quand on sait que l’histoire n’a plus la cote dans les « grands » médias, sauf les biographies des rois, princes et princesses, les romans historiques, les deux guerres du XXe siècle et la Shoah, alors que la production historienne n’a jamais été aussi prolifique.

Pierre Goubert s’est fait connaitre dans le milieu scientifique par sa remarquable thèse de doctorat consacrée à Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 [1], entamée en 1944, soutenue en 1957 et publiée en 1960, lourde thèse d’État, caractéristique d’un système élitaire dont quelques nostalgiques regrettent toujours la suppression, comme si la thèse de troisième cycle ne pouvait générer de brillantes recherches.

Un pionnier de l’histoire sérielle et de la démographie historique

Cette thèse a marqué un temps fort de l’historiographie française, inscrivant de façon pionnière la démographie historique dans le champ historien en recourant, à travers les registres paroissiaux, ancêtres de notre état civil, à l’histoire quantitative ou sérielle qui fit les beaux jours, dans les années 1960 et 1970, de la revue des Annales de l’ère braudelienne. Pour Goubert, comme pour ses successeurs, c’est le répétitif qui est le plus signifiant. « Tout ce qui est important est répété », disait Ernest Labrousse, historien de l’économie. Dans une histoire du répétitif, le fait n’existe plus que pour sa place dans une série. Rejetant la conjoncture et le temps, celui du factuel et des émotions passagères, seul le massif doit être privilégié comme le signifiant car, comme le répétitif, le massif est aveu d’existence et de besoin. Par ailleurs, il va de soi que ce qui fait sens, c’est aussi l’invisible et non pas le visible ; il s’agit par conséquent de le faire advenir grâce à de nouvelles techniques d’investigation telle que l’établissement de séries.

Cette nouvelle approche qui a donné d’excellents travaux, privilégie une histoire de la permanence sur une histoire du changement, celle du temps long cher à Fernand Braudel. On connait ce célèbre oxymoron de Le Roy Ladurie — le temps immobile — qui a fait florès dans les années 1960 et 1970 et qui ne manqua pas de susciter maintes controverses. C’est la sanction d’une méfiance vis-à-vis du changement. Goubert inaugurera cette nouvelle veine, ne cessant de dresser une saisissante fresque de la démographie française sous l’Ancien Régime, portrait assez sombre comme en attestent, à titre d’exemples, les données suivantes : le nombre moyen des naissances par couple n’atteint pas un niveau très élevé : cinq ou six, au plus ; un bon quart mourait avant son premier anniversaire, un autre quart décédait avant quinze ans ; en somme, il fallait deux enfants pour faire un adulte. S’y ajoutent les accès de disette et de peste : malaria, grippe, dysenteries et typhus. On appelait alors cet ensemble les « cavaliers de l’Apocalypse ».

On le voit, le tableau de la France est bien obscur (en 1650, un sixième de la France d’aujourd’hui, de quoi faire réfléchir les chantres de la nation figée une fois pour toutes, à l’image de la France actuelle). Cet état ne changea guère sous le règne de Louis XIV.

Louis XIV revisité : place au peuple

Il restait à Goubert de faire connaitre à un large public ses recherches sur ce siècle de Louis XIV. Dans son livre dont le titre interpelle d’emblée, Louis XIV et vingt millions de Français [2] paru en 1966, qui fut le premier best seller auprès du grand public, avant ceux de Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie ou René Rémond, on est loin d’un énième ouvrage sur le « grand siècle » des Molière, Racine, La Fontaine, Corneille, Descartes, Bossuet ou des salons littéraires. On est loin aussi de la biographie traditionnelle qui analyse la vie intime du roi, ses amours et ses colères, la vie de château ou les intrigues plus ou moins imaginaires. Ce n’est pas tant l’homme Louis XIV qui intéresse Goubert, mais bien sa relation entre son projet politique et la réalité vécue de la France, celle surtout des paysans qui constituaient plus de 95% de la population.

Tout au long de ce livre phare, Goubert montre les liens étroits qui se nouent entre la vie économique, sociale, financière, d’une part, et, d’autre part, la politique de prestige et magnificence s’imposant au-delà de l’hexagone. Mais avant tout la question est celle-ci : que serait ce siècle français sans ses vingt millions d’habitants ? Si l’organisation sociale se caractérise par la juxtaposition des trois ordres traditionnels, c’est surtout la masse paysanne, enserrée dans plusieurs cercles de dépendance et obligée d’entretenir un dixième de la population constituée de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie montante qui retient l’attention de Goubert. Car telle est la démonstration : si Louis XIV a pu entamer ou mener ses projets parfois même jusqu’à l’échec, c’est parce qu’il disposait d’un entourage, tel Colbert et ses affidés, pratiquant sans crainte la corruption et ne craignant guère de poursuite en cas, nombreux, de conflits d’intérêts, et surtout, qu’il ne se privait point d’exploiter les vingt millions de Français. Pour obtenir ce résultat, il fallait que le peuple puisse supporter une imposition toujours plus lourde. Tel est le renversement de perspective qu’opère Goubert en mettant l’accent sur l’interdépendance existant entre le roi et ses sujets. N’est-ce pas la preuve a contrario qu’un dirigeant est le produit d’une société même s’il peut, pendant un certain temps, s’illusionner sur son indépendance ? Cette même perspective est reprise dans son livre consacré à Mazarin [3]. Un homme et son contexte ou, si l’on préfère, un contexte qui produit l’homme. On devine aisément les critiques virulentes des thuriféraires de Louis XIV qui n’ont guère apprécié de voir leur roi soleil détrôné de son piédestal.

La parole aux sans-voix

Les hommes, en particulier la masse paysanne, ont toujours été l’objet de prédilection de Goubert. Aussi ne doit-on pas s’étonner qu’il désirât traduire sa passion pour cette masse muette et pesante dans un nouvel ouvrage grand public : La vie quotidienne des paysans français au XVIIe siècle [4]. Le lecteur découvre ainsi les paysans replacés dans leur terroir, puis dans leur maison et leur mobilier ; les problèmes du mariage, de la naissance, de la mort et de la constitution des familles ; les paysans au travail qu’ils soient de modestes manouvriers, de gros fermiers ou d’astucieux vignerons. Quelques éclairages aussi sur l’environnement humain : le cabaretier, quelques artisans, un maitre d’école parfois, sans oublier le curé et le seigneur dont ils dépendaient.

Ce magistral parcours clôt ses recherches sur ce siècle tant aimé, aux antipodes des études centrées exclusivement sur les élites.

Goubert élargit ensuite son champ d’étude en publiant en 2001 Les Français et l’Ancien Régime dans une collection destinée aux étudiants [5], ouvrage plus large, couvrant trois siècles où s’entremêlent le culturel, le social, l’économique et l’institutionnel. Et, sacrifiant à la mode spécifique des historiens français, il publie en 1984 une Initiation à l’histoire de France.

Que l’on prenne l’un ou l’autre de ses ouvrages, qu’il s’agisse d’une biographie ou d’une histoire des masses, ce sont toujours les sans-grades qui captent son attention. En 1964, par exemple, il publie dans l’excellente collection de poche aujourd’hui disparue, « collection Archives », un recueil de textes largement commentés au titre qui, à lui seul, traduit son souci constant de faire parler les humbles : 1789. Les Français ont la parole.

Cette attention portée aux plus humbles, à la masse, aux oubliés de l’histoire, aux sans-voix, ne trouve-t-elle pas son origine dans le parcours de Pierre Goubert ? Né à Saumur au sein d’une famille modeste (son père fut jardinier, puis commerçant). Authentique fils du peuple, Goubert illustre la promotion au mérite de l’école républicaine, franchissant les obstacles bien connus qui caractérisent le cursus universitaire français.

Retenons de Pierre Goubert cette leçon quelque peu oubliée aujourd’hui : l’histoire doit se tenir au plus près des réalités vécues malgré parfois (souvent ?) des sources lacunaires.

[1Une version grand public, intitulée Cent-mille provinciaux au XVIIe siècle en 1968 dans la coll. de poche « Science de l’histoire » chez Flammarion.

[2Cet ouvrage parut en 1966. Il fut réédité en 1997 dans la collection Fayard/Pluriel, toujours accessible, enrichi d’une longue préface de l’auteur et d’une anthologie des critiques parues dans la presse, à l’exclusion des recensions scientifiques.

[3Mazarin, publié chez Fayard en 1990 et repris dans la collection de poche Fayard/Pluriel en 2011.

[4Hachette, 1982.

[5La collection « U » publiée chez Armand Colin.