Pie XII, le pape du Grand Silence

Giuseppe Santoliquido

« Le silence aurait pu se transformer en un acte fort. Malheureusement, il a marqué nos vies et celles de nos fils, qui ont partagé avec nous, au cours de ces longues années, notre douleur. Mais avons fini par récupérer notre dignité, cette dignité qui, dans les camps, était raillée, piétinée, bafouée. Nous en sommes sortis renforcés. Et nous avons renforcé la chose la plus belle que nous possédons : notre identité juive. »

C’est par ces mots que se termine la lettre remise au pape Benoît XVI par un groupe de survivants d’Auschwitz lors de sa récente visite à la synagogue de Rome. Le silence auquel il est fait allusion est celui d’Eugenio Pacelli, élu pape sous le nom de Pie XII en mars 1939. Un silence lourd, oppressant, alors qu’avait lieu, en octobre 1943, à un jet de pierre des arcades vaticanes, la déportation des Juifs romains. Alors que Mussolini avait édicté les lois raciales et que le nazisme poursuivait son œuvre diabolique, son œuvre d’extermination.

Si les rescapés ont tenu ces propos, approuvés par Riccardo Di Segni, grand rabbin de la synagogue de Rome, c’est en réaction à la récente décision de Joseph Ratzinger de relancer le processus de béatification du pape controversé, le pape du Grand Silence. Ce processus, rouvert en parfaite contradiction avec les appels au dialogue entre les différentes communautés religieuses, se veut nettement un signal envoyé à l’aile droite du clergé, son aile la plus traditionaliste. À l’instar de la libéralisation de la messe en latin dès juillet 2007, de la levée de l’excommunication des quatre évêques lefebvristes, en janvier dernier, ou de la nomination de Mgr Léonard à la tête de l’Église catholique belge en ce début d’année.

Notre propos n’est naturellement pas de porter un jugement historique sur l’action de Pie XII durant le premier tiers de son pontificat. La question de la légende noire née autour d’Eugenio Pacelli est bien trop complexe pour être traitée superficiellement. Quelles auraient été les conséquences d’un abandon du silence, d’une condamnation de sa part, haute et claire, de l’extermination des Juifs par les nazis ? Le nombre de victimes aurait-il été moindre ? Nul ne peut le dire. Car si son silence, de 1939 à 1945, est incontestable, les aides apportées par l’Église à des Juifs italiens, à des soldats en déroute, à l’opposition au régime mussolinien le sont tout autant. Et s’il s’agissait, pour les uns, d’envoyer un signal de condamnation audible aux régimes allemand et italien, de poser un acte symbolique fort, qui aurait eu le mérite d’identifier clairement, pour les catholiques, les camps du Bien et du Mal ; pour les autres, un tel acte aurait incontestablement attisé la réaction de Hitler et Mussolini, nuisant in fine à une action menée dans l’ombre, concrète et efficace, auprès de ceux qui, sur le terrain, en avaient le plus besoin.

Quoi que nous puissions en penser, nous commettrions une grossière erreur en assimilant l’attitude de neutralité vaticane, sous Pie XII, à une quelconque sympathie pour le régime national-socialiste allemand de l’époque. Toutefois, comment ne pas pointer du doigt le maintien du silence après la guerre ? Alors que dès le début des années soixante, notamment avec la conférence de Seelisberg, puis avec le procès Eichmann, se construit le concept de shoah, alors que l’opinion publique mondiale s’interroge, demande des comptes sur les raisons de l’atrocité, le Saint Siège, lui, se tait une nouvelle fois. Pire : pour contrer la demande de béatification de Jean XXIII par des évêques dits progressistes, Paul VI couple à celle-ci un processus similaire en faveur de Pie XII. Par souci de concilier la droite et la gauche, les conservateurs et les progressistes. Cette non-réflexion sur soi-même fut une erreur historique manifeste. Un nouveau rendez-vous manqué avec l’histoire.

Or force est de constater, aujourd’hui, que les leçons du passé n’ont pas été tirées. Que les mêmes erreurs se répètent. Et pourtant : Rome ne sortirait-elle pas grandie en suspendant le procès en béatification du pape controversé et en s’interrogeant réellement sur son passé ? En levant le véto posé à la consultation de l’ensemble des archives disponibles sur la période concernée ? Ne le doit-elle pas à la communauté juive, mais aussi à une partie importante du monde catholique ? À l’histoire. À tous ceux qui, à défaut d’accuser, veulent comprendre, contextualiser, interpréter ce silence qui a peut-être sauvé des vies. Ou peut-être pas. Car nombreux sont ceux, catholiques et autres, qui ne pensent pas l’Église romaine capable de sacrifier, sur l’autel de basses visées politiques, le plus précieux de ses biens : sa conscience.