Physique nucléaire « Iter », une affaire de gros sous ou de gros cous ?

Christophe Mincke

La physique a passionné le XXe siècle. La théorie de la relativité, la physique quantique, la matière noire, le boson de Higgs ont fait rêver des millions de gens ou du moins, si l’on en croit les budgets alloués, les politiques qui les représentaient. Einstein, Planck, Curie ou Lemaître sont devenus des figures de la geste scientifique occidentale. Les collisionneurs, accélérateurs, Super Kamiokande, VLT et LHC de toutes sortes ont englouti des budgets considérables. Les réacteurs nucléaires, l’imagerie médicale, la téléphonie mobile, le positionnement par satellite sont issus des découvertes faites en physique fondamentale et ont changé le destin de l’humanité. Enfin, n’oublions pas ce que leur doit notre vision de la réalité, de notre Terre, de l’Univers (ou des multivers comme disent certains). Un monde dans lequel une particule peut être à deux endroits à la fois n’est plus tout à fait celui de nos grands-parents.

Dans ce cadre, la physique des particules est particulièrement emblématique. Et parmi ses retombées (si l’on peut s’exprimer ainsi), ses applications nucléaires (civiles et militaires) ont considérablement pesé sur nos sociétés. La Bombe comme arme absolue, l’Atome comme source inépuisable d’énergie ont bouleversé des sociétés profondément marquées par la prédominance des États nations et des blocs, et pénétrées d’une vision prométhéenne et hiérarchique du monde. La maitrise de la toute-puissance atomique s’est bien entendu incarnée dans l’armement nucléaire (bombes A et H), sous la forme d’un asservissement du mauvais génie atomique ; elle a aussi débouché sur les centrales électriques nucléaires et la domestication d’un bon génie nucléaire adouci et devenu inoffensif [1].

Mais le succès de l’homme est incomplet. Nous n’avons pas encore réussi à faire manger le Soleil dans notre main. En effet, si la fusion nucléaire permet bien de faire exploser la planète, nous ne sommes toujours pas capables de l’entretenir et de la contenir de manière à en capter l’énergie. La question nous résiste, contrairement à celle de la fission.

Pourtant, il y a cinquante ans, certains nous promettaient que l’on y parviendrait en cinquante ans. Aujourd’hui, on nous promet que c’est pour dans cinquante ans et un consortium mondial [2] finance le projet international International Thermonuclear Experimental Reactor (Iter). Car la technologie à mettre en place est tellement complexe et couteuse que l’on n’est pas trop des principales puissances économiques du globe pour installer, à Cadarache (France, Bouches-du-Rhône), un tokamak expérimental susceptible de relever le défi du moment : restituer plus d’énergie qu’il n’en consomme et permettre le maintien d’une réaction de fusion nucléaire pendant plus que les deux minutes actuellement atteintes.

Le souci, car souci il y a, est que le budget explose. Prévu en 2001 à la modeste hauteur de 6 milliards d’euros (G euros pour parler comme un physicien), les projections sont passées à 16 G euros alors que la première pierre n’est pas encore posée [3].

La question est pour quoi, et non pourquoi. Il n’est pas tellement question de savoir si les estimateurs initiaux étaient ceux qui dressèrent les plans budgétaires du désamiantage du Berlaymont [4], mais bien de savoir quel projet énergétique se cache derrière cette entreprise scientifique : la production centralisée d’électricité alors que plus personne ne veut de ligne à haute tension dans le fond de son jardin ; la concentration des installations pour produire l’électricité de tout un continent en un même point, boulevard pour la jalousie interétatique et le rejet des citoyens ; l’investissement massif dans un projet pharaonique et hasardeux quand des solutions énergétiques existent pour nous tirer à coup sûr d’une (partie de notre) dépendance aux combustibles fossiles, à commencer par les négawatts [5].

Car l’ampoule économique, la laine (de verre, de chanvre, de bois…), la vermiculite, le double vitrage et le flocon de cellulose ne doivent plus être inventés. Pas davantage que la maison bioclimatique. L’instauration d’une dépendance technologique et la création d’un point névralgique continental supplémentaire confinent au passéisme quand on plaide de toutes parts pour la décentralisation, la production locale, la récupération tous azimuts et quand on montre en exemple la robustesse des structures réticulaires. C’est un peu comme si l’on continuait de chercher à mettre au point le Concorde dans le paysage aérien actuel. Il faut pouvoir renoncer à ses rêves quand ils sont irréalistes, cela s’appelle être adulte, et se rendre au principe de réalité. Un jour, l’homme rêva de dominer intégralement la nature. Un retour de bâton plus tard, il en est revenu. Il doit donc renoncer à ses chimères. On peut être un homme digne sans être astronaute, chef étoilé, pilote de Formule 1 ou président de la République, sans se pousser du col. Il doit être possible de faire le même constat collectivement.

Et que penser, dans ce contexte, des budgets engloutis dans un tel projet de physique nucléaire, alors que nous restons plus qu’ignorants de la plupart des ressorts de notre société ? L’enseignement, la santé publique, la sécurité, le chômage, la connaissance de notre histoire ou l’étude des systèmes politiques ne pourraient-ils, entre autres, profiter d’une manne se chiffrant en milliards d’euros ? Car l’Union européenne finance 45% d’Iter et devrait donc débourser 5 G euros de plus qu’initialement prévu. Sommes-nous sûrs que ce soit la priorité ? En fin de compte, émerge une question : où se tient le débat sur la recherche scientifique et quels sont les critères qui y sont pris en compte ? Sommes-nous bien certains qu’Iter doive être le projet cardinal de notre continent ? Que nous promet-il réellement ?

[1Du moins nous en assure-t-on.

[2Union européenne, États-Unis, Russie, Chine, Japon, Corée du Sud, Inde.

[3Denis Delbecq, « La facture qui menace Iter », La Recherche, octobre 2010, n° 445, p. 8-10.

[4Le célèbre bâtiment du Berlaymont, construit à Bruxelles en 1965, été désamianté de 1995 à 1999. Les couts ont été pris en charge par l’État belge, sur la base d’une estimation initiale de 30 millions d’euros. À l’issue du chantier, la facture était de 95 millions, auxquels il faut ajouter des intérêts. Dont cout total : 124 millions d’euros. La bagatelle de quatre fois l’estimation initiale.

[5Les négawatts sont les watts que nous ne consommons pas ou, pour être exact, que nous ne consommons plus.