Peur et environnement. Qui vit sans phobie n’est pas si sage qu’il croit

Benjamin Denis

La peur est-elle toujours mauvaise conseillère ? La peur invite-t-elle nécessairement à la traque des boucs émissaires, à l’exclusion, à la recherche de l’ordre et de la sécurité, à l’exaltation des velléités identitaires, à la volonté de restauration d’un passé mythifié ? La peur ne peut-elle pas déclencher de saines prises de conscience ? La peur ne peut-elle être l’amorce d’un salutaire exercice de réflexivité collective ? La peur peut s’avérer autre chose qu’un marchepied vers la régression. La peur peut, sous certaines conditions, être un vecteur de politisation et de réflexivité démocratique particulièrement efficace. Parmi d’autres questions, les inquiétudes liées aux changements climatiques nous informent des potentialités et difficultés de la transposition politique d’un «  catastrophisme éclairé  ».

La peur est un objet politique douteux. L’antienne est connue : «  Dès que la peur hante les rues / Les loups s´en viennent la nuit venue  » (Serge Reggiani). L’angoisse serait donc le creuset favori des mouvements politiques qui font de la sécurité et de la défense de l’ordre établi leur principal fonds de commerce. Pourtant, depuis quelques décennies, la peur d’une dégradation de l’environnement, celle relative aux usages de certaines technologies (énergie nucléaire, organismes génétiquement modifiés, nanotechnologies, ondes électromagnétiques) ou celle des conséquences sanitaires de certaines pratiques alimentaires ou médicales (encéphalite spongiforme bovine, sang contaminé) ont contribué au renouvèlement du débat public, tantôt en politisant des questions jusque-là considérées comme relevant exclusivement des domaines technique et scientifique, tantôt en actualisant les critiques des sociétés industrielles.

Dans La société du risque, Ulrich Beck (1986) a parfaitement saisi les potentialités politiques de la peur inhérente aux sociétés industrielles avancées. Certes, la pensée écologiste a donné lieu à des interprétations fondamentalistes (la Deep Ecology, d’Arne Naess) et autoritaires (voir Le principe Responsabilité, de Hans Jonas), qui préconisaient respectivement une société fondée sur une symbiose avec un ordre naturel supposé idéal ou une tyrannie bienveillante (Bourg, 1996). Mais si l’on accepte de laisser de côté ces deux conceptions «  extrêmes  » — et sans doute minoritaires — de l’écologie politique, les mouvements issus des questionnements propres à ce que Beck (1986, p. 15) nomme le «  Moyen Âge moderne du danger  » apparaissent comme fondés sur une crainte qui a deux implicites parfaitement compatibles avec les deux présupposés de l’idéal démocratique que sont l’autonomie et la rationalité. Premièrement, le mode de production des énoncés scientifiques leur confère des propriétés extraordinaires dans l’espace des points de vue, à défaut d’un brevet d’infaillibilité ou d’objectivité absolue, les énoncés scientifiques demeurant des productions sociales. Deuxièmement, les sociétés humaines sont des ensembles historiques dont les modalités de fonctionnement évoluent et peuvent être modifiées par l’exercice collectif de la raison, laquelle recouvre ici les enjeux normatifs. En somme, l’écologie démontre que la peur peut être rationnellement construite et qu’elle n’exclut en aucune manière l’idéal démocratique d’un projet de transformation sociale construit dans l’interactivité rationnelle d’un débat démocratique. Pour paraphraser Jean-Pierre Dupuy, le catastrophisme peut être éclairé et peut aider à penser les «  conditions de la perpétuation de l’expérience humaine  ».

Projections et limites : ceffondrement possible, crise probable

Le premier volet du cinquième rapport d’évaluation du Giec a rappelé sans ambigüité que les activités humaines influencent le climat de la Terre (IPCC, 2013). Via les rejets de gaz à effet de serre qu’elles génèrent, elles contribuent à un réchauffement global d’ores et déjà observé. L’amplitude exacte de cette élévation des températures moyennes dans les décennies à venir n’est pas connue avec certitude. Le dernier rapport du Giec présente différents scénarios dont les plus pessimistes prévoient une augmentation de 4,8 °C durant le prochain siècle. Tous s’accordent cependant à estimer probable (likely) un réchauffement de plus de 1,5 °C d’ici à 2100. La frontière entre le présumé supportable et l’absolument insupportable, question sans doute plus politique que scientifique, a été fixée à 2 °C. S’il existe une limite à ce que l’humanité peut gérer en termes de réchauffement, il est désormais probable que nous nous en approcherons dans le courant de ce siècle.

Que va-t-il en résulter ? Le volet du cinquième rapport d’évaluation du Giec consacré aux conséquences du réchauffement ne sera publié qu’au printemps prochain. Néanmoins, dans ses rapports précédents, le Giec évoquait déjà comme conséquences probables du réchauffement : l’augmentation du nombre de personnes exposées à des épisodes de stress hydrique du fait des sècheresses, l’accélération de la disparition des espèces, la baisse de productivité des cultures céréalières pour les basses latitudes ou encore l’exposition annuelle de millions de personnes aux inondations dans les zones côtières [1]. Sur un plan davantage économique, le rapport publié par Lord Stern en 2006 faisait état de dommages pouvant équivaloir à 20 % des richesses produites annuellement [2].

Au-delà des changements climatiques, les signaux indiquant que l’humanité se rapproche dangereusement des «  limites planétaires  » (planetary boundaries) tendent à se multiplier [3]. L’effet conjugué de la croissance démographique, des modes de production et des pratiques de consommation invite à estimer que la planète est entrée dans une nouvelle ère historique, l’«  Anthropocène  » dont la spécificité est que l’humanité y est à présent devenue le principal vecteur de transformation de la biosphère (Crutzen et Stoermer, 2000). Les niveaux actuels de prélèvement de ressources, de rejets d’effluents et de production de déchets sont sans aucun précédent dans l’histoire. Selon bon nombre d’auteurs, nous sommes au seuil d’une dégradation profonde et inédite de la biosphère. Les questions de réchauffement de la planète, de perte de biodiversité, d’acidification des océans ou de dégradation des sols ont une portée planétaire, sont pour partie irréversibles et exercent en outre des effets cumulatifs. L’horizon est d’autant plus sombre que ces changements s’inscrivent dans un contexte où les États ont largement érodé leur pouvoir en contribuant à une planétarisation de l’économie qui les place dans une course à la captation des investissements le plus souvent incompatible avec la mise en œuvre de mesures sociales ou environnementales ambitieuses. Il y a donc bien un fond d’angoisse qui sourd de la lecture de ces constatations d’origines diverses, mais convergentes dans leurs prévisions. Cette peur peut-elle être autre chose qu’une mamelle du fondamentalisme ou de l’autoritarisme mentionnés ci-avant ?

D’aucuns perçoivent dans la situation actuelle les prémisses d’un effondrement civilisationnel de grande ampleur (Diamond, 2006), là où d’autres se contentent de diagnostiquer une crise structurelle susceptible de s’aggraver à défaut de réaction adaptée. Ayons l’honnêteté de reconnaitre que choisir une des alternatives relève davantage de l’expression d’une croyance que d’une inébranlable conviction. Si l’on accepte qu’une réaction demeure possible et que le pire reste évitable, alors il convient d’examiner quelques conditions qui doivent être rencontrées pour que la peur soit socialement constructive et qu’elle ne suscite pas cynisme et renoncement.

Il est des peurs rationnelles et légitimes

La première exigence à rencontrer est de ne pas bannir les peurs de l’espace public. Or, il existe actuellement un impératif implicite de confiance et d’optimisme. Le doute est hétérodoxe, voire idéologiquement suspect. Le pessimisme, considéré comme un symptôme de faiblesse morale rédhibitoire, est quant à lui proscrit. Ce tropisme volontariste biaise considérablement le débat public. Comment, en effet, certains enjeux peuvent-ils être politisés si les peurs qu’ils suscitent n’ont même pas droit de cité ?

L’accumulation des savoirs a été un des principaux vecteurs de progrès dans nos sociétés. La vertigineuse augmentation des richesses produites, l’accroissement spectaculaire de l’espérance de vie, les incroyables progrès de la médecine curative sont quelques-unes des transformations historiques qui ont matériellement amélioré le sort d’une partie significative de l’humanité et que l’on porte généralement au crédit de la science moderne et de son appendice opérationnel qu’est la technologie. Sur cette base, d’aucuns prédisent que ce qui est advenu adviendra pour les siècles des siècles et que les progrès technologiques sont sans limites. Interrogé sur les potentiels de réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’industrie manufacturière, un homme politique répondait récemment : «  Qui imaginait il y a trente ans que nous serions en permanence connectés à Internet via des smartphones ?  » En d’autres termes, la révolution technologique qui a eu lieu dans les télécommunications et l’informatique annonce des révolutions technologiques d’ampleurs similaires dans d’autres champs technologiques, dans d’autres secteurs de l’économie. L’évaluation de l’aptitude des technologies à résoudre les problèmes auxquels nous faisons face est donc devenue une question de croyance et non plus de fait. Une forme de mysticisme technologique se substitue à une approche pragmatique des technologies qui suppose d’évaluer, pour chaque situation spécifique, le potentiel des technologies disponibles ou envisageables en tenant compte des barrières sociales, économiques et, évidemment physiques.

En filigrane, on retrouve une profession de foi. Science, technologie — et sans doute marché — apporteront les réponses que recherche l’humanité pour affronter les changements climatiques ou résoudre la perte de biodiversité. Si vous doutez de cette assertion, non par misonéisme viscéral, mais simplement par usage du doute systématique, ce réflexe pavlovien que vous pensiez inhérent à la pensée moderne, vous tombez dans le camp des pisse-vinaigres du progrès, vous appartenez à la sinistre engeance des apostats de la modernité triomphante. Or, à y regarder de plus près, il n’y a aucune raison suffisante pour réserver l’idée de progrès aux thuriféraires du triptyque science/technologie/marché, ou pour qualifier de conservateurs rétrogrades ceux qui doutent de ce crédo technophile, ne serait-ce que ponctuellement. Il faut rompre avec ce simplisme et reconnaitre l’existence d’un espace intermédiaire où les objets technoscientifiques doivent pouvoir être éprouvés sur une base parfaitement compatible avec les fondements de l’esprit des Lumières (Foucault, 2004). Pour le formuler différemment, il est parfaitement légitime de ressentir de la peur face à certaines projections relatives à l’état de notre environnement, et l’expression d’une inquiétude ne saurait être une raison suffisante pour disqualifier un objet de débat ou ceux qui le portent.

Pour une hygiène médiatique des débats scientifiques

La seconde exigence à rencontrer pour que les peurs accouchent de questions politiques appropriables est à chercher dans la manière dont les débats technoscientifiques sont présentés dans les médias. Lorsqu’un article de presse ou un reportage traite de l’état des connaissances scientifiques relatives aux changements climatiques d’origine anthropique, la matrice qui préside généralement à l’organisation des éléments du discours médiatique est assez binaire. D’un côté, les «  pour  », ceux qui attestent de l’existence du réchauffement de la planète, de l’autre, les «  contre  », appelés «  climatosceptiques  » qui contestent avec fougue les assertions des premiers.
Un traitement de l’information aussi binaire est peut-être approprié pour rendre compte de débats politiques, en tous les cas dans des systèmes bi-partisans, des conflits internationaux opposant deux belligérants, ou encore pour résumer l’actualité sportive. Il est en revanche particulièrement inadapté aux débats scientifiques. Notons tout d’abord que le scepticisme n’est l’apanage d’aucun «  camp  » — à supposer qu’il en existe en ces matières, mais une condition nécessaire à toute production scientifique digne de ce nom. Pointons ensuite qu’un débat technoscientifique ne devrait pas chercher à présenter des dogmes à prendre ou à laisser, mais devrait assumer sa part de complexité et d’incertitude. Un tel débat doit laisser toute sa place à la pratique du doute systématique en dehors duquel il n’est point de science, ni de démarche rationnelle ; mais un usage fertile de ce doute n’est possible que dans le respect des procédures de production des connaissances scientifiques. Un tel débat devrait ainsi éviter le piège d’instantanéité des réseaux sociaux et des talk show selon lequel les énoncés les plus rapides et les plus cinglants sont présumés les plus valides. Un tel débat éviterait aussi l’obsession de symétrie systématique qui, en assortissant chaque énoncé de son contrepoint, mêle dans un même maelström médiatique la meilleure science disponible — celle qui résulte de ce laborieux effort de production/validation collective des connaissances scientifiques qu’est la revue par les pairs — et les divers points de vue qui circulent dans l’espace public. Ce mode de traitement des questions technoscientifiques, qui empeste le journalistiquement correct, nie les procédures de mise à l’épreuve des connaissances propres au champ scientifique et colporte ainsi une fallacieuse présomption d’équipollence des discours à contenu savant. À défaut de telles précautions, les débats technoscientifiques n’éclairent plus rien du tout, mais alimentent au contraire une confusion toute postmoderne qui empêche l’émergence dans l’espace public de questions pourtant essentielles.

Précaution et imaginaire radical

Les craintes liées à la dégradation de l’environnement, aux crises sanitaires ou à certaines technologies ont fait entrer la gestion des risques dans le champ politique. Des notions telles que le «  principe de précaution  » ou le «  développement durable  » sont désormais consacrées par le droit positif et orientent indéniablement l’action de l’État. En quelques décennies, elles ont inspiré l’adoption d’une multitude de normes et la création d’un grand nombre d’institutions nouvelles. Une telle poussée normative et institutionnelle est indubitablement la manifestation d’une emprise croissante de l’autorité publique sur la vie sociale.

La nature politique de cette évolution est toutefois des plus ambivalentes. D’un côté, cette irrésistible expansion du champ du pouvoir étatique vers des sphères jusque-là relativement vierges s’accompagne d’une prolifération de dispositifs d’évaluation, de contrôle, voire de sanction. D’un autre côté, cet ajustement de la puissance publique et de ses instruments s’avère indispensable pour encore garantir à la société cette sécurité ontologique en dehors de laquelle le contrat social vacille. Si l’on s’accorde à reconnaitre que la légitimité d’un État repose pour partie sur sa capacité à préserver la vie de ses citoyens, l’émergence d’un «  éco-pouvoir  » devient en quelque sorte la condition nécessaire — mais absolument non suffisante — de l’existence d’une démocratie à la mesure de la prégnance contemporaine des technosciences et des risques qui y sont liés.

Dès l’instant où la densification de l’exercice du pouvoir étatique dans des domaines de la vie sociale devenus les sièges d’enjeux démocratiques essentiels n’est plus une fin en soi, mais un moyen à mobiliser pour «  donner au futur un avenir  », l’entrée de la peur en politique peut être envisagée de manière apaisée. La crainte peut en effet nourrir une demande d’intervention étatique nouvelle sans que cette requête ne vise autre chose que la réponse à une situation jugée problématique et inquiétante. Le défi politique majeur devient alors celui de «  déconnecter la croissance des capacités et l’intensification des relations de pouvoir  » (Foucault, 2004, p. 83).

Peut-on attribuer d’autres vertus politiques à la peur que celle d’étendre la sphère d’action étatique à des domaines que le bien commun impose désormais de policer ? Sans prétendre réaliser un inventaire exhaustif, un rapide tour d’horizon des pratiques politiques et sociales contemporaines permet de le penser. Les modes de délibération pluralistes associant savoirs experts et profanes sont autant de pratiques qui peuvent contribuer à une réelle politisation d’enjeux parfois négligés par les instances de la démocratie représentative (Damay, Denis, Duez, 2011). Ils peuvent aussi contribuer à l’émergence de solutions innovantes. Or, ils apparaissent souvent autour de controverses technoscientifiques ou de conflits d’implantation où la peur joue un rôle prépondérant dans les dynamiques de mobilisation. Plus fondamentalement, les peurs associées à la dégradation de l’environnement ont été un des ferments pour l’invention de nouvelles manières d’habiter, de se mouvoir, de travailler, d’éduquer, bref de vivre. La peur peut aussi être le socle de nouvelles utopies, le creuset pour tisser de nouveaux liens et estomper ainsi certaines aliénations des sociétés contemporaines. Le Leviathan de Hobbes n’est pas la seule modalité possible de la gestion politique des peurs.

Les craintes liées à l’état dramatique de l’environnement n’induisent en aucune manière un renoncement automatique à l’autonomie au profit du confort toxique de l’hétéronomie. Elles invitent à une salutaire réflexivité collective. La réflexivité, fondée sur un examen lucide des problèmes auxquels nous devons faire face, et éclairée par les savoirs et expériences disponibles, est le préalable pour libérer l’«  imaginaire radical  » que recèle toute société (Castoriadis, 1975). Enfin, si la crainte peut parfois être névrotique, le déni de la réalité, lui, l’est toujours. Et, une telle forme de névrose collective ne peut aboutir qu’à des réponses inadaptées ou à une inertie suicidaire.