Pension à points

Edgar Szoc

L’économiste Ianik Marcil a publié il y a peu un ouvrage au titre évocateur Les passagers clandestins : métaphores et trompe-l’œil de l’économie. Il y dissèque l’usage (et l’abus) des métaphores dans le discours économique qui font, d’après lui, le plus souvent office de trompe-l’œil que de révélateurs : « L’emploi des premières [les métaphores] est abusif en ce qu’on présente des images comme si elles constituaient une description véridique de la réalité. Il induit l’effet pervers d’évacuer une explication scientifique et rationnelle des phénomènes sociaux. Les trompe-l’œil, quant à eux, mystifient notre perception de la réalité. À l’instar du faux marbre peint sur un mur de gypse, nous croyons voir une plaque du noble matériau alors qu’il ne s’agit que d’un vulgaire panneau commun à nos habitations » (p. 7).

Si sa lecture s’avère instructive, l’ouvrage de Marcil mériterait toutefois un addenda depuis peu. La relance par le gouvernement fédéral du débat sur « la pension à points » — projet qu’on pensait enterré à la suite de la démolition systématique dont il avait fait l’objet par l’administration — a en effet au moins ce mérite : fournir du matériau brut aux analystes de la rhétorique économique. S’il n’est pas question ici d’entrer dans les détails d’une réforme aux innombrables enjeux techniques, on peut quand même s’interroger sur la pertinence de la métaphore à laquelle ont recouru ses promoteurs pour vendre et vanter leur dispositif.

Laissons la parole à l’un d’entre eux, Jean Hindricks, professeur d’économie à l’université catholique de Louvain : « Pour utiliser une métaphore simple, le système à points considère que le kilométrage est un meilleur indicateur que l’âge de la voiture pour décider de s’en séparer. Dans cet esprit, l’âge normal de départ à la pension est déterminé sur la base d’une exigence générale de carrière et de l’âge de début de carrière propre à chacun. On peut donc partir plus tôt à la pension si l’on a commencé sa carrière plus tôt et cela sans pénalité dans la mesure où l’on a accompli la durée de carrière de référence. Si l’on preste au-delà de la carrière de référence, on reçoit un supplément de pension puisque l’on a plus de kilomètres au compteur et que l’on reste moins longtemps à la pension. Si l’on preste moins, la pension est réduite pour les raisons inverses. » Et on suppose que si l’éclat dans votre travailleur n’est pas plus gros qu’une pièce de deux euros, il se trouvera certainement une boite pour vous le remplacer gratuitement. Et s’il a trop de plomb dans la cervelle, plus question de le laisser pénétrer en zone urbaine à partir de 2025…

Ce n’est pas un simple souci d’exhaustivité qui devrait conduire Ianik Marcil à intégrer cette nouvelle métaphore dans une version révisée de son travail. C’est qu’elle vient au contraire remettre en question une de ses thèses principales. Là où il dénonce l’écran de fumée que constituerait l’usage économique des métaphores, celle du travailleur comme voiture vient plutôt exposer dans toute sa crudité les théories du capital humain. Elle dévoile bien plus qu’elle n’euphémise, elle dissipe beaucoup plus de fumée qu’elle n’en crée.

On peut en outre la filer au gré de sa créativité : dans l’ère à venir de l’uberisation, il faudra que les travailleurs soient comme les automobiles à savoir partagés. Soumis à une multitude de relations contractuelles plutôt qu’à un employeur fixe, ils auront vocation à réduire autant que possible les périodes non productives — pause ou parking, on ne sait plus très bien. On imagine en outre le regain de vigueur des débats sur l’euthanasie que pourrait susciter la généralisation de la métaphore. À quoi peut bien servir une voiture qui ne roule plus et pourquoi diable en retarder l’envoi à la casse ?

Demeure in fine ce paradoxe : ce sont les mêmes économistes qui, pour brandir la scientificité de leur discipline, tiennent à la retirer du champ des sciences sociales à coups de mathématisation et qui abusent le plus de métaphores plus ou moins bancales ou révélatrices lorsqu’il s’agit de vulgariser leurs résultats.

D’après Rudolf Carnap, les métaphysiciens étaient des musiciens ratés. Peut-être qu’après tout les économistes sont-ils des philologues loupés.