Penser le Grexit comme un poisson dans la nasse ?

Christophe Mincke • le 30 juin 2015
UE (Union européenne), Europe, Grèce, euro.

À la veille du Grexit – l’expulsion de facto de la Grèce de la zone euro – le débat qui se tient est fascinant à observer. Pour être juste, il faudrait parler de combat, plutôt que de débat, tant il est clair que les arguments ne sont pas réellement échangés et ne pourront convaincre le camp adverse.

D’un côté, le gouvernement grec – et ses partisans – qui se réclament d’un mandat démocratique du fait de leur récente victoire électorale sur la base d’un programme clairement axé sur le refus de l’austérité européenne. C’est sur cette base qu’ils se prévalent d’un projet économique incompatible avec celui de ce qu’il convient de continuer d’appeler la Troïka, soutenus en cela notamment par deux prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz et Paul Krugman [1].

De l’autre, des institutions telles que le FMI ou l’Eurogroupe et des ministres et chefs d’État européens en pagaille, qui, depuis des mois, mènent campagne contre les positions grecques. À cette fin, tout fait farine au moulin : traiter Varoufakis de rock star, stigmatiser les Grecs fainéants et corrompus, invoquer l’extrémisme de gauche ou, comme Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, le blocage des négociations par des mécanismes démocratiques tels que le référendum [2]. On reconnaîtra certainement aux dirigeants grecs un talent certain pour une certaine provocation, mais le niveau des échanges nous empêche d’y voir un fait scandaleux.

Au sein de ce discours, domine un registre : celui du bon sens. Par pure obstination idéologique, le gouvernement grec refuserait de se soumettre aux exigences de ses créanciers, lesquelles sont pourtant purement rationnelles et seules à même de ramener la Grèce sur la bonne voie. Cette bonne voie est bien entendu celle du paiement de leurs intérêts à ses créanciers publics, lesquels avaient racheté la dette privée de la Grèce pour éviter aux banques de boire le bouillon. Bref, il n’a jamais été question d’aider le peuple grec. Que les années d’austérité déjà infligées à la Grèce aient aggravé le mal, que des études du FMI indiquent que la relation entre austérité et relance économique a été largement démentie dans le cas des pays en sérieuses difficultés, rien n’y fait.

Tout cela n’a, du reste, que peu d’importance. Ce qui se déploie, c’est l’argumentaire classique d’une pensée constituée et dominante, qui sent se lever un vent de contestation. S’appuyant sur l’idée qu’elle a conquis les esprits ou espérant ceux-ci encore suffisamment sous son emprise, elle fait ce qui fut toujours fait : elle proclame sa légitimité absolue. Il n’y aurait d’objective qu’elle, nulle alternative ne serait concevable et elle serait la seule voie vers la vérité. Face à elle, des hordes de révolutionnaires fantaisistes, de doux rêveurs, de dangereux idéologues, d’irrationnels gauchistes.

On le voit sans peine, il est ici question d’une idéologie, largement dominante aujourd’hui dans les sphères politiques, mais qui se pare des atours de la rationalité pour faire oublier sa nature. Dans ce contexte, le politique est présenté comme un obstacle par des idéologues en costume de technocrate. La démocratie est alors un problème puisqu’elle remet le politique en selle, de manière publique, en posant qu’il appartient à des personnes non qualifiées le soin de décider de leur avenir. Ainsi, la Grèce, en consultant son Parlement de manière régulière, dévoile-t-elle la charge idéologique des négociations et empêche-t-elle que se poursuivent de discrètes tractations entre représentants de l’Exécutif, lesquels pourront ensuite présenter le résultat comme conforme aux recommandations des experts, seules à même de servir l’intérêt général, lequel, comme chacun le sait, est caché au fond d’équations économiques.

Voilà les grands prêtres installés en intercesseurs exclusifs entre le peuple et l’irascible divinité qu’est le marché. Alors que des hérétiques tentent d’égarer les brebis, eux seuls sont à même de garantir le salut du plus grand nombre. N’écoutez point ceux qui prêchent un monde meilleur ici-bas, le bonheur est dans l’au-delà, toujours et à jamais !

Faut-il s’en émouvoir ?

Oui car ces discours appartiennent plus largement à un registre de langage qui a contaminé la quasi-totalité du débat politique et qui signe la faillite des projets politiques démocratiques, des systèmes de pensée censés les sous-tendre et, plus largement, de notre capacité à penser le monde. L’omniprésence du « bon sens » paralyse la pensée et nous fait tourner en rond dans des systèmes mortifères, tels des poissons dans la nasse, incapables de penser les paradigmes nouveaux qui pourraient nous tirer d’affaire. Ce n’est pas que la vérité soit ailleurs, c’est que l’impasse, ici, est patente et qu’il faut repenser le monde pour progresser… jusqu’à la prochaine voie sans issue, bien entendu. C’est sans doute sur cette base que de plus en plus d’europhiles, autrefois enthousiasmés par le projet d’une Europe des peuples réunie autour d’idéaux démocratiques et de systèmes de solidarité forts, se muent en eurosceptiques dépressifs. Le projet européen pourrait-il se remettre de la perte de ses plus zélés partisans ?

D’un autre côté, non, il ne faut peut-être pas s’émouvoir, car cette mort intellectuelle est désormais visible, parce que la production frénétique de ces discours indique la conscience d’une faiblesse et parce que, en cela, elle est le signe que la pensée unique ne l’est déjà plus. Quant à savoir ce que nous construirons sur ces bases, quand, et avec qui…

[1Christian Losson, « Deux Nobel d’économie au secours de Tsípras », Liberation.fr, 29 juin 2015.

[2En cette matière, s’il convient d’être fort réservé quant à l’usage d’un outil aussi contestable que le référendum, il n’en demeure pas moins frappant qu’il fut invoqué en dernière extrémité et que, en outre, il est décrié par des personnes qui cautionnent l’action d’institutions dont la légitimité démocratique apparaît plus que fantômatique.