Pédophilie, larmes et pénitence

Francis Martens

En renvoyant la responsabilité des abus dont sont victimes des enfants aux prêtres homosexuels, l’Église témoigne de son horreur pour la sexualité. Cet obscurantisme et le pathos même dont fait preuve le Vatican empêchent toute réflexion et sont au détriment des valeurs de solidarité et de respect dont l’institution est, avec d’autres, porteuse.

L’un deux, voyant le portrait Papal…
lui feist la figue, qui est en icelluy pays
signe de contempnement et dérision manifeste

Rabelais, IV, 55

De suspicions en perquisitions [1], les péripéties récentes de l’Église catholique, en matière de divulgation des déviances d’une part de son clergé, s’avèrent des plus révélatrices. À l’observateur des choses vaticanes, il apparait que depuis belle lurette la hiérarchie avait fait son choix entre les curés pédophiles et les prêtres mariés. Un pieux silence néanmoins protégeait les apparences. Aujourd’hui, c’est au moment où la proportion de prêtres pédophiles semble avoir décru [2] que le scandale éclate : il est vrai que la phobie contemporaine de l’abus sexuel est passée par là. Les autorités ecclésiastiques, de leur côté, se défendent habilement sans rien céder sur la question du mariage des prêtres : si les abus sont regrettables, ils ne sont aucunement liés au célibat, un grand nombre de violences sexuelles sont manifestement le fait de gens mariés.

C’est bien sûr incontestable, sauf que là n’est pas la question. Ce n’est pas tant le célibat — règle disciplinaire ayant mis des siècles à s’imposer — qui pose problème, que la diabolisation de la sexualité lui servant d’argument de vente [3]. Dans l’organisation ecclésiale catholique, en effet, si la règle du célibat ne repose sur aucun argument théologique sérieux, elle bénéficie par contre d’un discrédit de la sexualité chez nombre de pères de l’Église. Pour saint Augustin (354-430), par exemple, il n’y a rien de plus puissant que les caresses d’une femme pour tirer l’esprit d’un homme vers le bas. Indissociable du péché originel, la concupiscence s’incarne pour l’homme dans « ce mouvement honteux qui sollicite les organes […], soulevant à la fois les passions de son âme et les instincts de sa chair » (La Cité de Dieu, XIV, 15, 16).

Mais la partie n’est jamais gagnée. Au XIXe siècle, et au-delà, la macération de la chair, le terrorisme antisexuel, connaissent de beaux jours. L’obsession pseudo-médicale de la masturbation [4] s’y voit lestée comme jamais par les menaces de l’Enfer — et tout d’abord de la dégénérescence — à l’encontre de l’« impureté contre nature ». Dans la première moitié du XXe siècle, La chaste adolescence, ouvrage traduit du hongrois en onze langues, de Mgr Tihamér Toth, en s’adressant d’homme à homme au « jeune homme au cœur pur » ne lui cache rien des réalités de la vie : « Tu as déjà entendu parler n’est-ce pas de plantes insectivores. L’insecte sans méfiance vient se poser sur leurs feuilles velues, mais dès cet instant il est pris et la feuille se referme avidement. Lorsque quelques jours après elle se rouvre, du malheureux insecte il ne reste qu’un triste débris : la plante a sucé toute sa force, toute sa vie… De même le péché d’impureté suce la force d’âme du jeune homme qui sans méfiance s’est jeté dans ses griffes [5]. »

C’est dans ce sillage qu’évolue encore le célibat ecclésiastique, verrouillé par des papes — fossoyeurs du concile Vatican II — ayant été eux-mêmes victimes d’une telle éducation. Il y va moins, autrement dit, de renoncement serein à un bien privé (l’épanouissement sexuel) au profit d’un bienfait collectif (le service à la communauté), que de terreur face aux périls du sexe et aux manigances des femmes. Bien que rétive au « pansexualisme freudien », la promotion du choix sacerdotal n’hésite pas d’ailleurs, en cette matière, à pactiser avec Œdipe. C’est ainsi qu’au début des années soixante, on peut lire sur une affiche promouvant la « semaine diocésaine des vocations » : « Mères, donnez un fils à l’Église ! Il ne vous quittera jamais [6]. » Les prêtres pédophiles, en fait, semblent moins victimes du célibat comme tel que d’une infantilisation terrifiante en matière de sexualité.

Dans un contexte menant à l’écartement des femmes, on s’attendrait à voir les hommes se consoler des rigueurs de la règle avec des partenaires du même sexe. Ainsi, dans la république monastique orthodoxe du Mont Athos, l’homosexualité, selon Jacques Lacarrière (L’été grec, 1974), semble ne pas avoir trop de mal à se montrer. Il est vrai que, depuis l’an 1045, un décret de l’empereur Constantin Monomaque interdit radicalement l’accès de la Sainte Montagne « à toute femme, à toute femelle, à tout enfant, à tout eunuque, à tout visage lisse » — interdiction qui vaut pour tout animal non mâle (poules exceptées) et restreint fortement les possibilités. Au sein de l’Église catholique, l’éventail semble plus large, mais la diabolisation du sexuel est telle que même la voie discrète de l’homosexualité entre adultes se trouve réprimée (nonobstant les œillades de Jean vers Jésus dans les fantasmes iconographiques de la Dernière Cène). Par contre, si la stigmatisation de toute activité sexuelle non excusée par la procréation exclut le recours à la sexualité entre hommes, nul décret n’interdit la présence d’enfants prépubères dans les sacristies. Rien d’étonnant dès lors à voir le refoulé sacerdotal faire retour épisodiquement par la pédophilie. Ni de voir son dévoilement entravé par une rigoureuse omertà.

Cela apparait limpide quand, sous la pression des médias, Mgr Tarcisio Bertone (bras droit du pape) signale que « nombre de psychologues, de psychiatres, ont démontré qu’il n’y avait pas de relation entre le célibat et la pédophilie » et que « beaucoup d’autres ont démontré […] qu’il y a une relation entre homosexualité et pédophilie » (La Tribune de Genève, 12 avril 2010). Plus transparentes encore, les paroles embarrassées du porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, lorsque — tentant de redresser la barre — il précise que le cardinal Bertone se « référait évidemment au problème des abus commis au sein du clergé et non à ceux commis dans l’ensemble de la population » (ibidem). Confondante enfin, la confirmation apportée par le cardinal Roger Mahony (Californie) quand il confie à la victime d’un curé multirécidiviste : « Nous savions que tu étais abusée, mais tu étais une fille. Si tu avais été un garçon, cela aurait été scandaleux » (témoignage rapporté dans le film documentaire d’Amy Berg, Deliver Us from Evil, États-Unis, 2006).

Arrivés à ce point, force est de constater que la confusion entre pédophilie et homosexualité, pour ne relever d’aucune évidence clinique, n’est pas le fruit d’une mauvaise information. Si, pour le commun des mortels, c’est le vacillement ressenti de la « virilité » qui pousse des mâles à se réassurer sur le dos des « pédés », dans le contexte ecclésial, c’est la peur entretenue de la sexualité qui fait se rabattre des adultes vers les terrains de jeu de l’enfance. De ce point de vue, l’insulte homophobe, l’agir pédophilique, la confusion entre pédophilie et homosexualité, ne sont que des figures de l’angoisse face aux exigences des pulsions, à la férocité des interdits, et aux précarités croissantes de l’identité masculine. Il y va en fait du mot « pédé » comme du substantif « voile ». D’une part, c’est lorsqu’une immigration qui rasait les murs ose affirmer sa différence, notamment par le port du « foulard », que celui-ci se dramatise en « voile » — héritant du poids de la burqa. De l’autre, c’est quand l’homosexualité se trouve décriminalisée et peut apparaitre au grand jour, que l’homosexuel se voit subrepticement ramené à l’état criminel de « pédé ». À ce niveau d’enlisement dans l’imaginaire, discours idéologique et vacillement individuel sont inextricablement liés. Rien qui incline particulièrement à la spiritualité.

En tout état de cause, faire porter le chapeau de la pédophilie aux prêtres homosexuels n’est pas qu’une esquive puérile des impasses du célibat, c’est surtout un poison pour la pensée. Les déclarations confuses sur l’homosexualité rejoignent, en fait, les positions crispées sur l’avortement — lesquelles procèdent moins d’une défense inconditionnelle de la vie que de l’horreur immémoriale d’une sexualité sans visée procréatrice. D’où ce sentiment de porte-à-faux dans les déclarations les plus vertueuses. Notamment quand, sous divin prétexte, il s’agit de retirer leur préservatif aux malades du sida. Cet obscurantisme ne serait que futile si l’institution ecclésiale n’était dépositaire (avec d’autres) d’un message radical de respect et de solidarité. Celui-ci perd toute crédibilité dans l’évocation lacrymale d’une pédophilie dont on déplore pontificalement les ravages sans rien vouloir savoir du contexte.

Dès 1871 pourtant, Tweedledee, dans Le morse et le charpentier (un texte transcrit par un logicien anglican non soumis au pape), avait mis en garde contre la trop grande visibilité des larmes :

« C’est une grande honte, s’indigna le morse,
Que de leur jouer pareil tour,
Après avoir mené ces pauvrettes si loin
Et surtout les avoir fait galoper si vite ! »
Le charpentier dit simplement :
« Tu as mis encor trop de beurre ! »
« Je pleure quand je songe à votre triste sort,
Dit le morse, j’y compatis, de tout mon cœur ! »
Secoué de sanglots et versant mainte larme,
Il se saisit alors des huitres les plus grosses,
En ayant soin pourtant de tenir son mouchoir
Devant ses yeux tout ruisselants.

– « Je préfère, dit Alice, le morse, parce que voyez-vous bien, lui, au moins, il a ressenti un peu de pitié pour les pauvres huitres. »

– « Ça ne l’a pas empêché d’en manger plus que n’en a mangé le charpentier, dit Tweedledee. Il tenait son mouchoir devant lui, voyez-vous bien, pour que le charpentier ne puisse compter combien il en prenait : tout au contraire [7]. »

Même dans la déploration des victimes, le pathos — en empêchant la pensée — ne peut que servir les intérêts du bourreau [8].

[1« Cette irruption, cette séquestration des évêques pendant neuf heures ! Ce ne sont pas des enfants (sic) ! Sans manger ni boire ! Il n’y a pas de précédent, même sous les régimes communistes ! » (cardinal Tarcisio Bertone, cité du Vatican, 26 juin 2010, en écho diététiquement mal informé au travail musclé de la police belge).

[2De 4 à 5 % actuellement en France, selon Christian Terras, rédacteur en chef de la revue Golias, interrogé dans le cadre de l’émission Questions à la une (RTBF, 27 octobre 2010).

[3Notons que le vœu de célibat n’est pas celui de chasteté (sur le mode monastique des trois vœux de « pauvreté, chasteté et obéissance »). Remarquons aussi que, d’après les cultures et les époques, l’officieux s’avère plus ou moins proche de l’officiel. En Amérique latine, depuis longtemps, un prêtre, c’est quelqu’un que tout le monde appelle « Mon père », sauf ses propres enfants qui l’appellent « Mon oncle ».

[4Lire (avec modération) Samuel-Auguste Tissot, L’onanisme. Dissertation sur les maladies produites par la masturbation, Lausanne, 1760 ; Garnier, 1905 ; réédition comme document, Le Sycomore, 1980. Soixante-trois éditions. « Un de mes condisciples, confie Tissot, était venu à cet état horrible, qu’il n’était pas le maitre de s’abstenir de ces abominations, même pendant le temps des leçons : il n’attendit pas longtemps son châtiment et il périt misérablement de consomption au bout de deux ans. »

[5Tihamer Toth (Mgr), La chaste adolescence, Casterman, 1940, p. 73.

[6Chapelle de Port-Blanc, Penvénan, Côtes-d’Armor.

[7Lewis Carroll, « De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva », Œuvres, Laffont, 1989 ; traduction par Henri Parisot.

[8Voir à ce sujet l’étude de François Rastier : « Croc de boucher et Rose mystique. Enjeux présents du pathos sur l’extermination », Texto ! Textes et cultures, XII, 2, avril 2007, 1-27.