Passage du Nord-Ouest

Bernard De Backer

Mais telle est la nature de ce lendemain-là que la simple marche
du temps ne parvient jamais à faire poindre. La lumière qui
aveugle nos yeux n’est que ténèbres pour nous. Seul ce jour-là
point, celui dont nous avons conscience.
Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois

Tout le monde a pris place, la lumière s’est évanouie et les murmures se sont étouffés. Le regard découvre un ciel parsemé de nuages reflété dans le miroir tremblant d’un ruisseau, une orante aux bras tendus vers le soleil. Puis il se laisse guider le long de cartes anciennes. Une écriture en belle ronde survole le planisphère, des eaux-fortes qui semblent projetées par une lanterne magique se succèdent dans le champ de vision : Indiens courtauds, plantes ombelliformes, petits papillons posés comme des mouches sur le paysage de papier, rivages dentelés, roses des vents aux innombrables aiguilles. Au large, quelques caravelles se cabrent sur l’océan bleu sombre. Cris d’oiseaux et bourdonnements d’insectes se mêlent au flot musical.

Les cartes se rapprochent et les rivières soudain s’animent et s’élargissent, pénètrent plus loin dans les terres et remontent comme des saumons vers leur source, se divisent en multiples bras qui glissent tels filets de mercure sur le papier bistre. Comme dans les rêves, le réel et sa représentation se prolongent et se fondent. La sensualité colorée des images succède au graphisme monochrome des estampes. Le générique est beau comme un film de Terrence Malick. Nous entrons dans son Nouveau Monde, mélange intime de beauté fulgurante et de violence muette, où chaque brin d’herbe est une énigme, chaque parole prononcée hors champ un doigt posé sur les lèvres. Il n’y a plus qu’à ouvrir nos yeux d’enfant, les seuls qui vaillent pour sentir la présence fugace et douloureuse du Paradis, à la fois perdu et toujours là.

Rivières

La caméra plonge sous l’eau qui clapote au soleil, traversée de gros poissons qui vont à leurs affaires. Deux corps nus ondoient dans les flots, se tiennent un instant par la main. Puis, à travers le flux déformant des vagues, on perçoit la silhouette d’autres Indiens qui regardent au loin, se lèvent et pointent l’horizon du doigt. Bientôt, ils courent sur la berge comme des cerfs effarouchés, leurs profils de danseur se découpent sur le fleuve que remontent trois caravelles aux voiles gonflées. Nous sommes à bord d’un des navires que découvrent les Indiens. On croit sentir l’odeur du bois et de l’étoupe, la froideur des grilles qui enferment un marin séditieux enchainé dans la cale. Christopher Newport et sa flotte entrent dans la baie de Chesapeake où coule le fleuve baptisé James. Nous sommes le 16 avril 1607.

Cipango [1] (le Japon) et Cathay [2] (la Chine) ne doivent pas être loin, il suffit de trouver le passage. « Une fois que nous serons bien installés, nous remonterons la rivière pour chercher une route vers l’autre mer », dit Newport à ses hommes qui débarquent des tonneaux de vivres où grouillent les charançons. La contrée est luxuriante, bruissante de cris d’animaux, de vrombissements d’insectes, de poissons qui bondissent dans le fleuve, d’oiseaux qui tracent des figures dans le ciel comme nuées de sauterelles. C’est l’Amérique des origines romantiques, le wilderness vu par Henry David Thoreau et les « poètes disparus » de la Nouvelle Angleterre (Emerson, Whitman...). La vision des conquérants conquis. À la courbe du végétal et la chorégraphie souple des Indiens Powathan, leurs maisons rondes dans l’herbe sous les arbres, s’opposent le tranchant des haches et des casques de fer, la ligne droite des lances et de la croix, la raideur des colons couverts de pustules, la nudité boueuse de leur camp fortifié. La quête du Paradis se mue en querelle meurtrière. Tout autour, le vent de printemps, comme l’esprit évoqué d’entrée de jeu par l’orante, souffle dans les herbes bien plus hautes que les hommes. « Quelle est cette voix qui parle en moi ? »

Smith, le marin prisonnier dont la pendaison au bord du fleuve a été arrêtée par Newport, est chargé de reconnaitre l’intérieur des terres pour se racheter. La rivière dessinée sur la carte est là, devant nous. D’abord large ruban bordé d’herbe tendre que fend une chaloupe gréée d’une voile, puis chenal d’eau étroit, enfin marécage que des hommes cuirassés parcourent à pied, pistolet à chien de silex brandi devant eux. Leurs armures, frappées par les flèches et les masses des Indiens, résonnent comme des barils vides.

Au bout de la voie d’eau, la « maison longue » des Powathan est plongée dans l’obscurité. Le sachem et son sorcier aux plumes d’aigles, petit serpent vivant en guise de boucle d’oreille, interrogent le survivant qui vient d’être capturé dans les marais. Un rai de lumière blanche inonde leur visage. Ce n’est pas Cipango, mais la mort qui attend le capitaine Smith au coeur de ces ténèbres, si une jeune femme au nez droit ne s’était jetée sur son corps. La même princesse indienne, Pocahontas [3] jamais nommée, qui, à la fin du film, rendra visite au roi James dans une scène en miroir inversé : plantations tracées au cordeau, arbres taillés, chemins pavés, maison longue de pierre aux ogives fermées de vitraux, animaux en cage et aigle entravé. Le nouveau et l’ancien monde échangent leurs regards.

Lumières

Les monologues intérieurs, prononcés par une voix off, tentent de dire la force énigmatique et bouleversante de l’amour naissant, frayant une voie vers le réel bien mieux que les rivières ne mènent au Pays de la racine du jour (Cipango). « L’amour. Devons-nous le rejeter lorsqu’il se présente à nous ? Devons nous refuser ce qui nous est offert ? Il n’y a que cela, tout le reste est irréel. » « C’est réel, ce que je croyais être un rêve. » « Il y a quelque chose que je sais quand je suis près de toi et que j’oublie dès que je m’éloigne de toi. » Smith et Pocahontas ouvrent les yeux. « Libre. » « Lumière de ma vie. » Quel est donc cet insu que sait l’amour naissant, ce savoir étrange et brulant, frappé d’amnésie dès qu’il nous quitte ?

Au bord de la rivière, dans les champs de maïs et de tabac, à l’ombre des arbres dont les frondaisons sont irisées de soleil, ils ont détruit le passage du temps. Dans un amour pudique et silencieux, leur jeu est manifestation de la présence, émerveillement dans le flux de la nature, du soleil et du vent. Est-il encore nécessaire de remonter les rivières pour atteindre l’Océan ? La source et le passage sont ici. La lumière de la vie était au coeur des ténèbres. « Il n’y a pas de mer au-delà de ces montagnes. C’est une terre sans fin », affirme le chef indien. « Remonter cette rivière, l’aimer dans la nature », pense Smith.

L’amour est interrogation sur l’énigme de la rencontre et la réciprocité du miracle. « Qui est-tu, mon amour ? » Inquiétude, perplexité, doute à dépasser sans cesse. « Ne te fies pas à moi, tu ignores qui je suis. » « Lui dire. Lui dire. Lui dire quoi ? C’était un rêve. À présent je suis réveillé. » « Qu’est-ce qui est vrai ? Faux ? Qui est cet homme ? Non. Tout est parfait. Laisse-moi me perdre. Tu as coulé en moi tel une rivière. Viens. Suis-moi. »

Cendres

Christopher Newport est de retour du Vieux Monde, après le premier hivernage des colons laissés sur place, ravagés par la haine, le scorbut et la famine. Son château flottant remonte le fleuve dans un craquement de coque et de mats. Il s’adresse à Smith. « J’ai du nouveau pour vous. Le roi veut que vous retourniez en Angleterre, pour préparer une expédition. Il veut que vous dessiniez des cartes représentant les côtes au Nord, afin de pouvoir trouver un passage vers les Indes. Ne devriez-vous pas découvrir des passages que vous aviez jusqu’alors refusé d’explorer, bien au-delà de ces terres ? » Smith abandonnera son amour pour tenter l’aventure, se heurtera à des falaises infranchissables et des mangeurs de poisson cru qui l’imaginent tombé du ciel. Comme tant d’autres après lui, il se brisera les dents sur le passage du Nord-Ouest, l’obsession de tous les explorateurs de l’Amérique du Nord : Cabot, Frobisher, Davis, Hudson, Ross, Franklin... Découvrir une nouvelle route vers les iles aux épices (nous n’avons plus idée de l’importance des clous de girofle dans la découverte du monde), qui échappe aux redoutables Espagnols et Portugais.

Pocahontas, devenue Rebecca aux pieds entravés par des souliers, n’a plus qu’à se couvrir le visage de cendres. « Tu es parti en emportant ma vie. Tu as tué le Dieu en moi. » Elle épousera Rolfe, un protestant ascétique mais aimant. Grâce à lui, elle aura une audience auprès du roi James, une scène prodigieuse qui est un des points d’orgue du film.

Les deux anciens amants se retrouvent peu après dans un parc aux avenues rectilignes, à la demande de la princesse indienne. Smith est arrivé bride abattue, Pocahontas est tremblante. « As-tu enfin découvert tes Indes, John ? Tu dois le faire. » « J’ai peut-être navigué au-delà », répond Smith avec le sourire navré d’un gamin pris en faute. « J’ai cru que c’était un rêve, ce que l’on a vécu dans la forêt. Voilà la seule vérité. J’ai l’impression de te parler pour la première fois. » Pocahontas lui fait une révérence, tourne le dos et s’en va.

Un enfant né des deux mondes joue dans le parc anglais tapissé de feuilles fauves. Sa mère va mourir et reposer sur les terres du roi James et son père, planteur de tabac en Virginie, va lui faire retraverser l’Atlantique.

La dernière image nous montre des arbres voilant le soleil, filmés en contreplongée, figure de l’indicible (la mort, l’extase...) dans tous les films de Terrence Malick. Puis la caméra rejoint les cartes et poursuit le voyage à l’intérieur des terres, remonte les rivières, traverse des lacs et des plaines, franchit les Rocheuses. Dans le coin supérieur gauche, le grand Océan apparait. La traversée du film est achevée.

Amundsen ne franchira laborieusement le passage du Nord-Ouest [4] qu’en 1906. La banquise morcelée encombrait le dédale de chenaux, encore plus redoutables que ceux du détroit de Magellan. En cette fin d’été 2007, selon le ministère canadien de l’Environnement, il est possible de traverser le Northwest Passage sans voir un iceberg. La glace s’évanouit, les convoitises s’aiguisent et les Inuits s’enfoncent dans le permafrost.

[1Le pays de la racine du jour », en chinois.

[2Appellation donnée par Marco Polo à l’Asie du Nord-Est. De Khitan, nom chinois d’une peuplade qui vivait en Chine du Nord à l’époque des Polo. En russe, Chine se dit toujours « Kitaï ».>

[3Jeune Amérindienne « ayant réellement existé ». Fille du chef Powathan qui a sauvé le capitaine Smith de la mort. Sa vie romancée a fait l’objet de nombreuses versions. Après avoir épousé John Rolfe, elle est morte en 1617 sous le nom de Rebecca Rolfe. Leur fils, Thomas Rolfe, serait l’ancêtre d’Edith Wilson, la femme du président Woodrow Wilson.

[4Il avait été précédé par une héroïne de Jules Verne, Paulina Barnett, qui, partie de l’embouchure de la rivière Coppermine, traversera le détroit de Behring en 1860 sur un iceberg (dans Le pays des fourrures). Un roman environnementaliste et féministe de Verne, assez intéressant que pour être mentionné.

Filmographie de Terrence Malick

  • Badlands (La Balade sauvage), 1973.
  • Days of Heaven (Les Moissons du Ciel), 1978.
  • The Thin Red Line (La Ligne rouge), 1998.
  • New World (Le Nouveau Monde), 2006.