Partie de campagne à Gaza

Pascal Fenaux
Proche et Moyen-orient.

L’opération Plomb forgé lancée fin décembre par l’armée israélienne contre le Hamas palestinien répond probablement à des agendas politiques peu avouables, à commencer par la perspective des élections législatives anticipées du 10 février prochain. L’avenir dira si Ehoud Barak, ministre de la Défense, n’entrera pas dans l’histoire comme un pyromane supplémentaire dans un Moyen-Orient qui n’en a jamais manqué.

Le 27 décembre 2008, l’armée israélienne déclenchait une offensive militaire d’une violence rare contre la bande de Gaza palestinienne, l’opération Plomb forgé [1] . Selon la version israélienne officielle, répercutée telle quelle et de façon assez difficilement compréhensible par de nombreux médias généralistes, il s’agissait de riposter à la « rupture » de la trêve (négociée sous l’égide de l’Égypte) par le Hamas et de mettre un terme aux tirs de roquettes par les groupes armés palestiniens, affiliés ou non au Mouvement de la Résistance islamique. Pour ce qui est des buts de l’opération Plomb forgé, les observateurs ont été bien en peine d’en tracer les contours, vu la cacophonie qui règne au sein du gouvernement ainsi qu’entre ce dernier et l’échelon militaire. Si tous déclaraient qu’il n’était pas question de réoccuper de façon permanente la bande de Gaza, certains affirmaient vouloir « éradiquer » définitivement le Hamas, tandis que d’autres se montraient plus « sobres » en se contentant de vouloir détruire les « infrastructures de la Terreur ».

Au moment où ce numéro de La Revue nouvelle est mis sous presse, l’opération Plomb forgé bat toujours son plein et le bilan de l’offensive est accablant : près de 800 victimes palestiniennes (dont une forte proportion de civils) et une dizaine de victimes côté israélien (dont une majorité de soldats tombés au combat). Autre constat, après huit années d’alignement total de l’administration républicaine sortante du pré- sident George W. Bush sur la politique martiale privilégiée par les gouvernements israéliens depuis 2000, certains observateurs prêtaient à son successeur démocrate Barack Obama l’intention d’effectuer une percée diplomatique. Il est à craindre que, lors de son investiture le 20 janvier, ce dernier voie sa marge de manœuvre dramatiquement réduite par l’initiative israélienne du 27 décembre 2008.

La trêve : viol, rupture ou non-reconduction ?

S’il faut se garder de faire de pronostics sur l’issue de cette guerre, il est néanmoins possible d’en faire une analyse politique et de tordre le cou à quelques rumeurs. Ainsi, il n’est pas exact de dire et de répéter que c’est le mouvement islamo-nationaliste palestinien qui a rompu la trêve [2] . Il serait plus conforme à la réalité et à la simple chronologie des événements de dire qu’Israël a violé une trêve que le Hamas n’a ensuite pas reconduite. À la fin du printemps 2008, à la suite de la médiation de l’Égypte entre le Hamas et Israël (qui ne se reconnaissent pas mutuellement), une trêve à durée déterminée et renouvelable tous les six mois avait été négociée. L’accord conclu au Caire prévoyait l’arrêt des tirs de roquettes palestiniennes contre le territoire d’Israël, la suspension des incursions militaires israéliennes dans la bande de Gaza et l’allégement substantiel du blocus économique et humanitaire de ce territoire palestinien qui dépend largement de l’aide internationale.

Entré officiellement en vigueur le 19 juin 2008, cet accord n’avait pas subi de coups de canif de la part des Palestiniens, à l’exception de quelques tirs sporadiques de roquettes par des éléments armés échappant manifestement au contrôle des services de sécurité de l’AP-Hamas [3]. Cependant, le gouvernement israélien n’a en rien allégé le blocus imposé à la bande de Gaza, tandis que les discussions, via les Égyptiens et les Saoudiens, autour d’un éventuel échange entre l’Israélien Gilad Shalit (un soldat enlevé en juin 2006) et quelques centaines de Palestiniens que le Hamas considère comme des prisonniers politiques ou de guerre n’ont jamais abouti.

Le 4 novembre 2008, l’armée israélienne a déclenché une incursion terrestre et une série de bombardements héliportés qui ont débouché sur la mort de six miliciens palestiniens, déclenchant automatiquement la reprise des tirs de roquettes contre le territoire israélien. Dans les jours qui ont suivi la violation de la trêve par Israël, une dizaine d’autres miliciens palestiniens ont encore été abattus, tandis que le gouvernement Olmert a décidé du renforcement du blocus de la bande de Gaza et de l’interdiction d’accès des journalistes étrangers et israéliens au territoire gazaouite. La pénurie provoquée par l’étranglement du territoire a peut-être fait le bonheur des contrebandiers égyptiens et palestiniens qui font transiter les marchandises et les armes légères par les tunnels clandestins creusés sous l’« Axe Philadelphie » (la frontière fortifiée entre la bande de Gaza et le Sinaï égyptien). Mais la consé- quence en a également été l’affaiblissement du Hamas et la marginalisation du courant « politique » incarné par le Premier ministre élu Ismaïl Haniyeh, au profit des courants plus radicaux.

Quelques jours avant le 18 décembre 2008, date butoir pour reconduire ou non la trêve, certains responsables gazaouites du Hamas n’excluaient pas sa reconduction pour une nouvelle période de six mois, mais à condition d’obtenir une extension de l’accord en Cisjordanie (où les miliciens du Hamas sont traqués de nuit par les commandos israéliens et par les forces de sécurité palestiniennes entraînées par les Américains) et à la réouverture des points de passage entre la bande de Gaza, l’Égypte et Israël, tandis que d’autres responsables s’y opposaient fermement [4]. Finalement, ce sont ces derniers qui l’ont emporté dans le bras de fer au sein du mouvement islamo-nationaliste et, le 19 décembre 2008, le Hamas annonçait officiellement que la trêve ne serait pas reconduite. L’avenir dira si, comme le pensent certains, en prenant cette décision lourde de conséquences prévisibles pour la population civile palestinienne de Gaza, le Hamas ne s’est pas fait le jouet du bras de fer entre l’Iran et Israël [5].

L’ombre des législatives israéliennes

L’avenir dira également si, comme se le sont demandé prudemment plusieurs analystes israé- liens aux premiers jours de l’offensive militaire, l’opération Plomb forgé n’a pas d’abord été une tentative désespérée (et désespérante) du ministre de la Défense Ehoud Barak de se replacer dans le jeu politique 6 . Quelques jours avant la reprise des hostilités, les sondages d’opinion étaient de plus en plus cruels pour l’Avoda (Parti travailliste) en ne le créditant invariablement que d’une moyenne de 10 sièges sur les 120 que compte le Parlement israélien (Knesset), soit tout au plus 9 % d’intentions de vote.

À la « cruauté » d’une opinion israélienne définitivement émancipée d’un système travailliste qui avait dominé la société hébraïque des années vingt aux années septante du siècle passé, avant d’entrer dans un lent processus d’évaporation, s’ajoutait la désorientation d’un électorat de centre-gauche face à un Ehoud Barak aux pratiques et aux positions politiques infiniment plus militaristes et nationalistes que celles de ses concurrents de Kadima. D’autant qu’il laissait entendre qu’il entrerait dans une coalition dominée par le Likoud. Il est ainsi apparu que, depuis son retour à la tête du Parti travailliste et du ministère de la Défense en juin 2007, Ehoud Barak, renouant avec la ligne qu’il avait privilégiée lors son occupation éphémère du poste de Premier ministre (1999-2000), avait à nouveau impulsé une politique très favorable au lobby national-religieux de la colonisation de peuplement en Cisjordanie [6] (en violation des engagements pris envers les États-Unis et l’Union européenne) et se heurttait à certaines résistances de la Cour suprême [7].

Le principal bénéficiaire de l’effondrement travailliste était le parti Kadima, la dissidence de centre-droit du Likoud, créée fin 2005 par Ariel Sharon et dirigée par ses successeurs Ehoud Olmert, le Premier ministre démissionnaire, et Tzipi Livni, la ministre des Affaires étrangères sortante [8] . Non seulement, Kadima était parvenu à conquérir de plus en plus d’anciens électeurs travaillistes au sein des classes moyennes d’ascendance ashkénaze (les anciens Juifs d’Europe centrale) [9] , mais également des électeurs du Likoud inquiets des nombreuses places éligibles obtenues par des candidats d’extrême droite sur la liste électorale de la vieille formation de droite nationaliste.

Une des premières conséquences de l’offensive sur Gaza a été l’envolée spectaculaire d’Ehoud Barak dans les sondages et une concurrence effrénée dans l’activisme militaire entre les ministres centristes et travaillistes, surfant sur une vague d’opinion acquise presque unanimement [10] à une opération censée éloigner les roquettes palestiniennes des villes israéliennes frontaliè- res de Gaza. Une opinion évidemment toujours meurtrie par la vague d’attentats suicides des années 2001-2003. L’avenir dira si, en renouant avec la politique de la « muraille de feu » (homat esh) forgée dans les années cinquante et qu’il avait appliquée implacablement [11] en octobre 2000, Ehoud Barak, ministre de la Défense, n’entrera pas dans l’histoire comme un pyromane supplémentaire dans un Moyen-Orient qui n’en a jamais manqué.

Au moment de conclure cet article rédigé dans l’urgence, nul ne sait quelle sera l’issue militaire de l’opération Plomb forgé. On peut cependant dire que ses conséquences politiques risquent d’être proprement désastreuses, sans même parler du lourd tribut payé par les civils, essentiellement parmi les Palestiniens. Réduit au rang d’observateur impuissant et incapable d’obtenir la moindre concession israélienne en dépit des promesses du sommet d’Annapolis de novembre 2007, le Fatah de Mahmoud Abbas risque d’être lourdement sanctionné par les électeurs, si les élections présidentielles théoriquement prévues en 2009 n’étaient pas reportées, voire étaient carrément couplées avec des législatives anticipées d’un an.

Espoir plombé

Une autre victime de la guerre de Gaza risque d’être l’Union européenne. Dès 2006, elle avait sanctionné la victoire électorale du Hamas en coupant son soutien financier à la bande de Gaza et en posant au vainqueur islamo-nationaliste une condition absolue et préalable que ce dernier ne pouvait que refuser : la reconnaissance unilatérale de l’État d’Israël et de son droit à l’existence, sans engagement réciproque. L’UE a non seulement participé à une catastrophe humanitaire et privilégié une philosophie qui est la négation même de tout processus politique, mais elle s’est surtout neutralisée dans le dossier israélo-palestinien. La dernière victime de cette nouvelle déferlante de sang, c’est évidemment l’espoir de voir Israéliens et Palestiniens sortir de leur étreinte mortelle, tant la crainte est désormais réelle d’assister dans les mois à venir à un terrible retour de flammes, sous la forme d’une reprise des attentats en Israël [12] . L’espoir est bel et bien plombé.

[1Dès le premier jour de l’offensive, « Oferet yetzouka », qui signifie en hébreu « Plomb forgé » ou « Plomb fondu », a été traduit dans les médias français par « Plomb durci ». en cette ère de « googlisation » et de frénésie internautique, cette traduction erronée s’est malheureusement imposée.

[2et, quand bien même serait-ce le cas, cela ne ferait pas moins tomber la tactique privilégiée par l’état-major israélien et le gouvernement démissionnaire d’ehoud Olmert sous la qualification de crime de guerre, au regard du droit international et des conventions internationales ad hoc, au même titre d’ailleurs que les tirs indiscriminés de roquettes palestiniennes contre le territoire israélien.

[3le 14 juin 2007, l’autorité palestinienne (aP) était scindée en deux entités distinctes, à la suite des affrontements violents consécutifs à l’échec de la prise du pouvoir par la force par le Fatah de Mahmoud abbas et son ancien homme fort à Gaza, Mohammad Dahlan. le Hamas, vainqueur des élections législatives du 26 janvier 2006, éliminait violemment le Fatah dans la bande de Gaza et y formait un gouvernement dirigé par le Premier ministre sortant de la coalition d’union nationale, Ismaïl Haniyeh. Pendant ce temps, en cisjordanie, le président Mahmoud abbas formait un gouvernement dirigé par le technocrate salam Fayyad et investi par un Parlement autonome (clP) dont la majorité des députés islamo-nationalistes avaient été entre-temps incarcérés par l’armée israélienne et la police palestinienne. Voir Pascal Fenaux, « aveugles à Gaza », la Revue nouvelle, n° 8, août 2007.

[4avi Issacharoff et amos Harel, « une poursuite de la trêve dans la bande de Gaza ? Ça dépend de l’interlocuteur », Ha’aretz (en hébreu), 18 décembre 2008.

[5Houcheng awsi, « est-ce Gaza qui est bombardée, ou Téhéran ? », al-Hayat (en arabe), 4 janvier 2009.

[6Uri Blau, « le ministre de la Défense vient d’autoriser des dizaines de plans d’extension en cisjordanie », Ha’aretz (en hébreu), 14 novembre 2008.

[7akiva eldar & nadav shragaï, « l’État contre Tsahal », Ha’aretz (en hébreu), 13 novembre 2008.

[8Pascal Fenaux, « législatives anticipées. l’interminable atomisation du champ politique israélien », la Revue nouvelle, n° 11, novembre 2008.

[9allouf Ben, « Requiem pour l’avoda », Ha’aretz, 10 octobre 2008. Yaël Paz-Melamed, « un parti en phase terminale », Maariv (en hébreu), 25 septembre 2008.

[10selon un sondage réalisé par l’Institut Telseker, la guerre recueillait 98 % d’opinions favorables au sein de la majorité juive d’Israël. Inversement, 95 % des citoyens issus de la minorité arabe d’Israël y étaient hostiles. Maariv (en hébreu), 2 janvier 2009.

[11en octobre 2000, ehoud Barak, alors Premier ministre et ministre de la Défense, avait choisi de réprimer avec une violence inouïe et sans précédent les manifestations palestiniennes qui avaient accueilli la visite controversée d’ariel sharon sur l’esplanade des Mosquées. D’un témoignage édifiant livré par l’ancien directeur des Renseignements militaires israéliens, le général amos Malka, il ressort ainsi qu’en octobre 2000, soit le premier mois du soulèvement palestinien, les soldats avaient déjà tiré 1,3 million (!) de balles de gros calibre sur les manifestants. Pour de nombreux observateurs israéliens et palestiniens, c’est ce choix qui aurait fait durablement basculer le Hamas et une partie du Fatah dans la voie militaire et les attentats terroristes contre les civils israéliens. akiva eldar, « son vrai visage », Ha’aretz (en hébreu), 11 juin 2004.

[12« Que je périsse avec les Philistins » (Tamot nafshi ‘im Plishtim), ce fut, selon le très mythique livre des Juges (16,30), le cri lancé à Gaza par samson avant de faire s’écrouler le temple du dieu Dagon sur lui-même et sur les milliers de Philistins venus assister à son supplice. au rythme de la descente aux enfers qu’est le conflit israélopalestinien, comment ne pas rester songeur ?

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